Raymond Jean-Charles Beko’o Abondo : la fidélité comme destin

De Sangmélima à l’État-major, le parcours d’un homme qui a fait du service de l’État une vocation et de la fidélité une discipline intérieure.

I. Sangmélima ou l’école invisible des destinées
Il est des lieux qui ne figurent pas dans les manuels d’histoire mais qui fabriquent pourtant l’histoire. Sangmélima est de ceux-là. Ses collines, ses salles de classe, ses terrains de sport et ses cours d’école ont vu grandir une génération qui ignorait encore que plusieurs des siens porteraient, quelques décennies plus tard, les responsabilités les plus élevées de l’État camerounais.
En 1990-1991, dans la Terminale D1, (nous avions 2 classes de terminale D, une terminale C, une terminale A Allemande et une terminale A Espagnole), au Lycée Classique et Moderne de Sangmélima, rien ne distinguait véritablement ces adolescents des milliers d’autres élèves du pays. Ils partageaient les mêmes inquiétudes, les mêmes ambitions, les mêmes rêves parfois démesurés. Ils vivaient une époque où le Cameroun entrait dans une séquence politique décisive, tandis que chacun cherchait sa propre voie.
Avec le recul, cette classe apparaît comme bien davantage qu’une simple promotion scolaire. Elle fut un laboratoire de caractères, une école de la persévérance et, pour plusieurs de ses membres, le premier apprentissage du sens des responsabilités. C’est dans ce creuset que s’est forgée une génération dont les trajectoires témoignent aujourd’hui de la diversité des engagements au service de la nation.
Parmi ces visages familiers, un nom s’impose désormais avec une évidence tranquille : Raymond Jean-Charles Beko’o Abondo, que ses camarades appelaient simplement « Charles ». Je me permets donc de parler du camarade que je connais que j’appellerai « Charles » et j’invite d’autres de nos compagnons de route à me rappeler les souvenirs qui ont pu m’échapper.
La promotion de « Charles » au grade de Général de Brigade ne constitue pas seulement une réussite individuelle. Elle invite à relire une histoire collective, celle d’une jeunesse qui a appris très tôt que le véritable leadership ne se mesure ni au bruit que l’on fait, ni aux honneurs que l’on reçoit, mais à la constance avec laquelle on demeure fidèle à ses engagements.
Saint Ignace de Loyola, ancien officier devenu maître du discernement spirituel, écrivait : « Ce n’est pas beaucoup savoir qui rassasie l’âme, mais sentir et goûter intérieurement les choses. » Cette maxime éclaire singulièrement le parcours de Raymond Jean-Charles Beko’o Abondo. Car les grandes carrières militaires ne sont pas seulement le produit de l’intelligence ou de la discipline ; elles sont aussi le fruit d’une vie intérieure, d’une capacité à demeurer fidèle à soi-même lorsque les circonstances changent.
Dans les armées comme dans les grandes institutions de l’État, le caractère précède toujours le commandement.
Ceux qui ont connu Charles adolescent ne parlent pas d’abord de ses résultats scolaires ni même de ses ambitions. Ils évoquent spontanément son calme, sa retenue, son sens de l’écoute et cette loyauté qui inspirait la confiance. Il appartenait à cette catégorie rare d’hommes dont l’autorité naît naturellement de la cohérence entre les paroles et les actes.
Cette fidélité n’est pas une qualité secondaire ; elle est le fil conducteur de toute une existence. Fidélité à ses camarades, fidélité à ses maîtres, fidélité à ses racines, fidélité enfin à la République qu’il a choisie de servir.
Charles de Gaulle rappelait que « la véritable école du commandement est la culture générale ». On pourrait ajouter qu’elle est aussi la mémoire. Un chef est d’autant plus solide qu’il n’oublie jamais d’où il vient.
Le Général Raymond Jean-Charles Beko’o Abondo semble appartenir à cette lignée d’hommes qui considèrent leurs origines non comme un souvenir, mais comme une responsabilité permanente. C’est sans doute là que réside la véritable grandeur : continuer de marcher vers les sommets sans jamais cesser d’entendre les voix de ceux avec lesquels tout a commencé.

II. Une génération, une fraternité, une mémoire vivante
Une promotion ne se résume jamais à une liste de noms inscrits sur un registre administratif. Elle est une communauté de destins en devenir. Plus de trente ans après avoir quitté les bancs du Lycée Classique et Moderne de Sangmélima, les anciens de la Terminale D1 continuent d’habiter une mémoire commune, faite de complicités, de défis, de réussites et d’absences. Les années ont dispersé les uns à Yaoundé, Douala, Paris, Bruxelles ou Athènes ; elles n’ont pourtant jamais rompu le fil invisible qui les relie.
Dans cette constellation de personnalités, Raymond Jean-Charles Beko’o Abondo n’était ni le plus démonstratif, ni le plus bavard. Il appartenait à cette catégorie d’hommes qui préfèrent laisser les actes parler à leur place. Son autorité naissante ne procédait ni de la recherche de l’influence, ni de la volonté de dominer ; elle émanait naturellement de son équilibre, de sa rectitude et de sa capacité à inspirer confiance. Ceux qui l’ont connu adolescent retrouvent aujourd’hui chez le général les mêmes qualités qui distinguaient déjà le camarade de classe.
Josiane Abossolo, aujourd’hui responsable d’une structure sociale à Paris, garde de lui un souvenir d’une remarquable constance. Ses mots sont simples, mais ils disent l’essentiel : « Raymond était de ceux qui ne parlaient pas beaucoup, mais dont la présence disait déjà la fidélité. Il avait cette manière de se tenir, droite, calme, qui donnait confiance. »
Le témoignage vaut davantage qu’un compliment. Il révèle une vérité souvent oubliée : les qualités qui fondent les grands serviteurs de l’État se manifestent bien avant les décorations, les responsabilités et les galons. Elles prennent racine dans l’éducation, dans le rapport aux autres et dans cette discipline intérieure qui ne recherche jamais l’effet.
Saint Ignace de Loyola, capitaine devenu maître spirituel, recommandait à ceux qui exercent une responsabilité de cultiver d’abord la maîtrise d’eux-mêmes. Cette intuition demeure d’une étonnante modernité : on ne commande durablement qu’à la mesure de la victoire remportée sur ses propres passions. Le commandement n’est pas un privilège ; il est une ascèse.
Cette fidélité à soi-même se lit également dans le témoignage de Guy Mbeng Angoula. Les deux anciens camarades s’étaient perdus de vue avant de se retrouver à Bruxelles, loin des collines de Sangmélima et des souvenirs du lycée. Rien pourtant n’avait véritablement changé.
« Nous étions sortis de l’adolescence, mais Charles avait gardé cette intelligence calme, cette loyauté qui ne se dément jamais.»
Cette scène pourrait sembler anecdotique. Elle est au contraire profondément révélatrice. Il existe des hommes que les responsabilités transforment ; il en est d’autres qu’elles révèlent. La carrière du Général Raymond Jean-Charles Beko’o Abondo appartient à cette seconde catégorie. Le grade n’a pas forgé le caractère ; il l’a révélé.
Une classe est aussi faite de visages qui inspirent, stimulent ou encouragent. Le souvenir de Salla Aka’a Rachel occupe, à cet égard, une place particulière dans la mémoire collective de la promotion. Plusieurs anciens camarades évoquent sa présence comme une forme d’exigence silencieuse : une élégance, une tenue et une dignité qui invitaient chacun à donner le meilleur de lui-même. Dans les lycées camerounais de cette époque, l’émulation naissait autant du travail que du regard porté sur soi et sur les autres.
Il en allait de même des amitiés indéfectibles. Le tandem formé par Zambo et Mfegue Ottou Charles demeure, dans les souvenirs de leurs condisciples, l’image d’une fraternité simple et joyeuse, née sur les bancs de l’école et prolongée bien au-delà des années d’études.
En évoquant ces noms, il ne s’agit pas de céder à la nostalgie. Il s’agit de rappeler qu’aucune grande destinée ne se construit seule. Les hommes d’État, les officiers supérieurs, les chercheurs, les enseignants ou les entrepreneurs portent toujours en eux une part de ceux qui les ont accompagnés au commencement.
C’est peut-être là l’une des plus belles leçons de cette promotion de Sangmélima : la réussite individuelle n’efface jamais la mémoire collective. Elle l’honore.
Au fond, le Général Raymond Jean-Charles Beko’o Abondo demeure moins le symbole d’une réussite personnelle que celui d’une génération qui a cru, malgré les incertitudes de son époque, que le travail, la fidélité et le sens du devoir pouvaient encore ouvrir les chemins du service public.

III. Le général et le sens de l’État : l’autorité comme vocation
Il existe une différence fondamentale entre exercer une autorité et habiter une autorité. La première procède d’un pouvoir conféré par une institution ; la seconde naît d’une cohérence intérieure qui inspire naturellement le respect. Au fil des années, Raymond Jean-Charles Beko’o Abondo semble avoir construit son parcours dans cette seconde logique : celle d’un homme pour qui le grade n’est jamais une fin, mais la conséquence d’une fidélité constante au devoir.
Le philosophe Paul Ricœur rappelait que les institutions ne vivent véritablement que par les femmes et les hommes qui leur donnent une âme. Cette réflexion prend un relief particulier lorsqu’elle est appliquée au métier des armes. Une armée ne repose pas uniquement sur des équipements, une doctrine ou une chaîne de commandement. Elle repose d’abord sur la confiance. Et cette confiance se construit dans la durée, par l’exemple plus encore que par les ordres.
Dans les Exercices spirituels, saint Ignace de Loyola invite l’homme appelé à exercer une responsabilité à cultiver le discernement avant l’action. Lui qui fut officier savait que les batailles les plus décisives ne sont pas toujours celles qui se livrent sur les champs de guerre. Les plus exigeantes sont souvent silencieuses : elles opposent l’ambition au service, l’orgueil à l’humilité, l’impatience à la maîtrise de soi.
Cette pédagogie intérieure semble éclairer le parcours du Général Raymond Jean-Charles Beko’o Abondo. Son itinéraire ne donne pas l’image d’une conquête personnelle, mais celle d’une progression patiente, où chaque responsabilité prépare la suivante sans jamais rompre le lien avec les valeurs fondatrices reçues dans la jeunesse.
Charles de Gaulle écrivait dans Le Fil de l’épée que « l’autorité ne va pas sans prestige, ni le prestige sans éloignement ». Cette formule ne célèbre pas la distance entre le chef et ceux qu’il commande ; elle rappelle que l’autorité véritable s’enracine dans l’exemplarité. Le prestige durable n’est jamais celui que l’on revendique ; c’est celui que les autres reconnaissent.
Les témoignages recueillis auprès de ses anciens camarades convergent vers cette même idée. Ils ne parlent ni de recherche de visibilité, ni d’ambition tapageuse. Ils évoquent un homme constant, réfléchi, fidèle. Or cette fidélité constitue sans doute la plus rare des vertus publiques.
Dans un contexte où les institutions sont souvent jugées à travers les comportements individuels de ceux qui les incarnent, chaque officier supérieur devient, qu’il le veuille ou non, un visage de l’État. Son attitude, sa parole, sa manière d’exercer le commandement disent quelque chose de la République elle-même.
Saint Augustin écrivait : « La mesure de l’amour, c’est d’aimer sans mesure. » Transposée au service public, cette intuition pourrait se lire ainsi : la mesure du devoir est de servir sans calcul. C’est précisément ce que suggère le parcours du Général Raymond Jean-Charles Beko’o Abondo : une disponibilité constante envers la mission confiée, sans que la fonction ne prenne jamais le pas sur l’homme.
Cette fidélité trouve également une résonance particulière dans son attachement à Sainte Raphaël Marie et à la formation humaine reçue au Foyer Notre-Dame d’Afrique de Sangmélima. Loin d’être un détail biographique, cette référence rappelle que les grandes responsabilités publiques s’enracinent souvent dans une éducation spirituelle ou morale qui apprend à conjuguer fermeté et bienveillance, autorité et humilité.
Il y a chez Raymond Jean-Charles Beko’o Abondo quelque chose que les anciens Grecs appelaient la force tranquille du caractère. Non pas une force spectaculaire, mais une stabilité intérieure qui permet de traverser les épreuves sans renoncer à ses principes.
Dans une époque fascinée par la visibilité immédiate, cette discrétion apparaît presque comme une forme de résistance. Elle rappelle que le commandement ne consiste pas à occuper l’espace médiatique, mais à inspirer confiance au moment où les circonstances l’exigent.
En définitive, le parcours du Général Raymond Jean-Charles Beko’o Abondo dépasse la seule réussite d’une carrière militaire. Il invite à une réflexion plus large sur le sens de l’État au Cameroun. Un État ne se consolide pas uniquement par des textes, des budgets ou des institutions. Il se consolide aussi par des femmes et des hommes qui acceptent de placer l’intérêt général au-dessus d’eux-mêmes.
C’est peut-être là le véritable héritage de cette promotion de Sangmélima : avoir donné à la République des citoyens pour lesquels servir n’a jamais été un slogan, mais une manière de vivre.

IV. La fidélité comme destin
Les sociétés contemporaines parlent volontiers de réussite. Elles célèbrent les carrières, les distinctions et les promotions. Elles comptent les victoires, recensent les titres et hiérarchisent les parcours. Mais elles oublient parfois la vertu qui rend toutes les autres possibles : la fidélité.
La fidélité à une parole donnée. La fidélité à une éducation reçue. La fidélité à une terre natale. La fidélité à des maîtres qui ont transmis davantage que des connaissances : une manière d’habiter le monde.
C’est cette fidélité qui donne son unité au parcours du Général Raymond Jean-Charles Beko’o Abondo.
En refermant les pages de cette mémoire collective, le lecteur découvre que ce portrait ne raconte pas seulement l’itinéraire d’un officier général. Il raconte l’histoire d’une génération qui croyait encore que l’effort précédait la récompense, que le mérite s’inscrivait dans la durée et que le service de l’État constituait l’une des plus hautes formes d’engagement civique.
Le Général Raymond Jean-Charles Beko’o Abondo appartient à cette génération.
Son histoire nous rappelle que les institutions ne vivent que par les femmes et les hommes qui leur donnent un visage. Les armées ne sont pas seulement des organisations de défense ; elles sont également des écoles du courage, de la discipline et de la responsabilité. Elles forment des caractères avant de former des chefs.
Saint Ignace de Loyola, ancien capitaine devenu fondateur de la Compagnie de Jésus, résumait toute une philosophie du commandement par une formule devenue universelle : « En tout aimer et servir. »
Ces quatre mots dépassent le seul horizon religieux. Ils constituent une véritable éthique de l’action publique. Aimer son pays, c’est vouloir son bien. Le servir, c’est accepter que l’intérêt général l’emporte sur les intérêts particuliers. Dans une République, cette exigence vaut autant pour le magistrat que pour l’enseignant, le médecin, le journaliste ou le militaire.
Il n’est donc pas anodin que l’un des fils de la promotion 1990-1991 de Sangmélima ait construit sa carrière sous le signe de cette discrétion féconde qui caractérise les grands serviteurs de l’État.
Albert Camus écrivait dans L’Homme révolté que « un homme, ça s’empêche ». Toute la grandeur du commandement réside peut-être dans cette capacité à se limiter soi-même avant de prétendre conduire les autres. L’autorité véritable n’est jamais domination ; elle est maîtrise de soi, sens du devoir et responsabilité.
À cet égard, le Général Raymond Jean-Charles Beko’o Abondo apparaît comme l’héritier d’une tradition où le prestige n’est pas recherché pour lui-même mais découle naturellement de la qualité du service rendu.
En relisant les témoignages de Josiane Abossolo, de Guy Mbeng Angoula et de tous nos anciens camarades regroupés au sein de la 2A-LYCLAMOSA (Association des Anciens du Lycée Classique et Moderne de Sangmélima), une évidence s’impose : le général d’aujourd’hui ressemble profondément au jeune homme qu’ils ont connu. Les années ont ajouté les responsabilités, les expériences et les galons ; elles n’ont pas altéré le caractère.
Voilà peut-être la plus belle définition de la fidélité.
Être fidèle, ce n’est pas demeurer immobile. C’est grandir sans se renier.
Être fidèle, ce n’est pas regarder le passé avec nostalgie. C’est porter son histoire comme une responsabilité.
Être fidèle, enfin, c’est comprendre que les sommets n’ont de sens que si l’on demeure capable de reconnaître le chemin qui y conduit.
En évoquant Raymond Jean-Charles Beko’o Abondo, c’est aussi de la promotion de Terminale D1 du Lycée Classique et Moderne de Sangmélima qui retrouve une place dans la mémoire nationale. Derrière chaque général, chaque haut fonctionnaire, chaque responsable public, il existe toujours une salle de classe, un professeur, un camarade, un sourire, un encouragement, parfois une difficulté surmontée ensemble. Les grandes destinées naissent rarement dans la solitude ; elles sont presque toujours l’œuvre silencieuse d’une communauté éducative.
Au fond, ce portrait n’est pas celui d’un homme arrivé au terme de son parcours. Il est celui d’un serviteur de l’État dont la promotion rappelle que la République camerounaise continue de produire des femmes et des hommes capables d’unir compétence, loyauté et sens du devoir.
Et si l’histoire devait retenir une seule leçon de cette trajectoire, ce serait sans doute celle-ci : les grades honorent une carrière ; seule la fidélité construit une destinée.
« Les destinées ne deviennent grandes que lorsqu’elles demeurent fidèles à leur origine. » Cette intuition de Chateaubriand trouve ici une résonance particulière. De Sangmélima aux plus hautes responsabilités militaires, Raymond Jean-Charles Beko’o Abondo n’a pas seulement gravi les échelons d’une institution ; il a démontré qu’il est possible de s’élever sans jamais cesser d’appartenir à ceux avec lesquels tout a commencé.

Par Vincent Sosthène Fouda
Ont participé et où sont évoqués à l’élaboration de ce portrait :
Lakoa jean Patrice, Mfegue ottou Charles, Mvondo Efangono Léonard, Enoh john, Ndjoumbi Moudio Apane Ossanga, Tetsowo, Tchelibou , Zambo, Chanty violette Medza, Bilounga, Salla aka’a Lucile, Abossolo Josiane et pour la relecture Mbeng Angoula et Akoa Ebo’o Georges Camille.

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