Poulet, œufs : le goût du doute

Au marché Mvog-Ada, à Yaoundé, le poulet continue de changer de mains. Mais depuis que circulent des informations sur la présence de métaux lourds dans des prélèvements avicoles, la méfiance gagne les étals et les ménages. Entre inquiétude légitime et conclusions trop rapides, les autorités sanitaires appellent surtout à garder la tête froide.

Au marché Mvog-Ada, l’odeur du poulet rôti se mêle chaque jour aux cris des vendeurs et au ballet des clients. Cette fois, pourtant, une autre conversation s’invite entre les étals : le poulet camerounais serait-il devenu dangereux ? Dans certains ménages, la question commence déjà à peser sur le choix du dîner. La publication, le 1er septembre 2026, d’une étude menée par des chercheurs de l’Université de Yaoundé I et de l’Institut de recherches médicales et d’études des plantes médicinales n’y est pas étrangère. Du plomb, du nickel, de l’arsenic, du cadmium, du chrome et du mercure ont été détectés dans des prélèvements de poulets et d’œufs provenant du Centre, du Littoral et de l’Ouest.
Dans l’étude, le chiffre qui frappe est celui du mercure retrouvé dans les foies : entre 798,3 et 845,5 microgrammes par kilogramme. « Mais un chiffre, même impressionnant, ne suffit pas à dresser le procès de toute une filière. Les chercheurs ont collecté 48 poulets et 180 œufs dans douze élevages. Les analyses ont toutefois porté sur seulement 18 échantillons composites : six muscles, six foies et six œufs. L’étude démontre donc la présence de métaux lourds dans les prélèvements examinés. Elle ne permet pas de déterminer combien d’élevages ou de produits seraient concernés au Cameroun ».

Prudence
Cette distinction paraît technique. Elle devient pourtant essentielle quand une information scientifique commence à circuler dans les marchés et les cuisines comme une certitude. « Dire que des métaux lourds ont été détectés dans certains échantillons n’équivaut pas à dire que le poulet camerounais est toxique », explique Dr Jeanne Avah, vétérinaire.
De même, poursuit-elle , « un dépassement d’une valeur de référence utilisée par les chercheurs ne constitue pas automatiquement la preuve d’une infraction à la réglementation camerounaise, d’autant que l’origine réglementaire de plusieurs seuils retenus dans l’étude n’est pas clairement précisée ».
La filière mérite néanmoins d’être regardée de près. Le Cameroun a produit environ 65 000 tonnes de viande de volaille et 123 000 tonnes d’œufs de table en 2023. Si les résultats étaient confirmés par des analyses plus larges, l’enjeu serait considérable pour les consommateurs comme pour les éleveurs. Une précédente étude de la même équipe avait d’ailleurs retrouvé, en 2019, du plomb et de l’arsenic dans des échantillons d’aliments pour volailles. Mais là encore, prudence. « Cela ne prouve pas que les provendes sont responsables des concentrations observées dans les poulets et les œufs étudiés en 2026.

Vérifier
L’étude comporte aussi des éléments qui méritent d’être approfondis : calcul de l’exposition mélangeant muscle et foie, différence relevée pour certaines valeurs de nickel, ou encore analyse du chrome sous sa forme totale, sans distinction entre ses différentes formes chimiques.
Alors, faut-il bouder le poulet de Mvog-Ada ? « Pas sur la base de cette seule étude », répond le ministère de l’Élevage , des Pêches et des Industries animales (MINEPIA). Faut-il classer le dossier sans suite ? « Pas davantage. La bonne réponse se trouve entre l’alarmisme et le déni : multiplier les prélèvements, élargir les élevages étudiés, contrôler les provendes, l’eau et les sols, et clarifier les références réglementaires », suggère le ministère de Santé publique (MINSANTÉ).
À Mvog-Ada comme dans les ménages, le principe de précaution ne devrait donc pas devenir celui de la panique. Avant de retirer le poulet du menu, il faut surtout mettre les résultats à l’épreuve.

Jean-René Meva’a Amougou

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