Francophonie : l’Afrique ne veut plus être le décor

Il y a, dans la candidature de Dacian Ciolos à la tête de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), une phrase qui mérite mieux qu’un haussement d’épaules : « L’avenir de la Francophonie est certainement en Afrique. » Le candidat roumain a raison sur un point essentiel : le centre de gravité de l’espace francophone s’est déplacé vers le continent africain.

Mais cette évidence en cache une autre, plus dérangeante : l’Afrique ne veut plus seulement être l’avenir de la Francophonie. Elle entend en devenir le centre politique.
C’est tout le sens de l’élection qui se prépare. Face à Ciolos, seul Européen et seul homme en lice, trois candidates africaines incarnent une autre lecture de l’organisation. La question n’est donc pas simplement celle d’une nationalité ou d’un équilibre géographique. Elle renvoie à une transformation beaucoup plus profonde : qui parle au nom de la Francophonie, depuis où, et au bénéfice de qui ?
Pendant longtemps, le Français a été présenté comme une langue de partage. Mais ce partage n’a jamais été totalement débarrassé des rapports de pouvoir hérités de l’histoire. La France en a longtemps constitué le centre politique et symbolique. Le Canada et le Québec ont également occupé une place particulière. Désormais, l’Afrique francophone pèse démographiquement, culturellement et politiquement d’un poids que l’architecture traditionnelle de la Francophonie ne peut plus ignorer.
Ici, il y a un paradoxe. L’Afrique est indispensable à la survie et à l’expansion du Français, mais elle n’a pas toujours été au centre de la définition de ce que doit être la Francophonie. C’est précisément cette contradiction qui arrive aujourd’hui sur la table.
Ciolos tente de la contourner en affirmant que la Francophonie « ne se limite pas à l’Afrique ». Évidemment. L’OIF est une organisation internationale et non une institution continentale. Mais cette évidence ne doit pas servir de paravent à une autre réalité : vouloir une Francophonie mondiale ne signifie plus pouvoir penser la Francophonie sans l’Afrique.
Le continent représente désormais bien davantage qu’un ensemble d’États membres. Il est le principal espace de croissance démographique de la langue française. Il est aussi celui où se joue une grande partie de son avenir culturel. La musique, le cinéma, la littérature, les médias et les créateurs africains donnent au français des usages, des rythmes et des imaginaires qui débordent largement les cadres institutionnels de l’OIF.
Alors, que signifie « rendre la Francophonie plus utile » ? Certainement pas simplement déplacer quelques lignes dans un organigramme. Si Ciolos propose de confier à une personnalité africaine le poste d’administrateur de l’organisation, le geste serait symboliquement important. Mais l’Afrique n’a pas besoin d’un strapontin supplémentaire dans une institution internationale. Elle a besoin d’y peser réellement.
C’est là que se trouve la vraie bataille. Une Francophonie conçue depuis le Nord pour l’Afrique appartiendrait déjà au passé. Une Francophonie réduite à une affaire africaine manquerait également son ambition internationale. Entre ces deux écueils, il reste à inventer une organisation dans laquelle l’Afrique ne serait ni un territoire à encadrer, ni un simple réservoir de locuteurs, ni une masse électorale courtisée à chaque sommet.
Le débat autour de cette élection devrait donc dépasser la seule question de savoir qui remportera le scrutin. Il devrait interroger la mue de la Francophonie elle-même. Car derrière les candidatures et les calculs diplomatiques se joue une question autrement plus importante : l’organisation est-elle prête à accepter que son avenir africain implique aussi un déplacement de son pouvoir ?
Le Français continuera de s’étendre en Afrique. Mais cela ne garantit nullement que la Francophonie institutionnelle y conservera son influence. Les jeunes Africains ne choisiront pas le Français par fidélité à une organisation internationale. Ils le feront si cette langue leur permet d’étudier, de travailler, de créer, de circuler et de dialoguer avec le reste du monde. La Francophonie peut donc continuer à parler de l’Afrique. Elle peut même proclamer que son avenir s’y trouve. Mais le temps vient où l’Afrique demandera moins qu’on parle d’elle et davantage qu’on parle avec elle, et surtout qu’on lui laisse sa part du pouvoir.

Jean-René Meva’a Amougou

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