Changer le nom ne suffit pas à changer la réalité.

« La Françafrique est morte. Vive l’Afrique-France. » Tel est le titre du nouveau livre de Christophe Boisbouvier, journaliste à RFI, publié le 1er octobre 2026 aux éditions Buchet-Chastel.

L’ouvrage de 272 pages, présenté comme une enquête nourrie par vingt-cinq années d’entretiens avec des responsables politiques africains et français, entend revenir sur les ressorts d’une relation franco-africaine longtemps marquée par les réseaux, les interventions et les arrangements entre dirigeants. Son résumé lui-même évoque une relation « toxique » faite notamment de secrets d’État et de réseaux.
Mais la Françafrique est-elle réellement morte ou a-t-elle simplement changé de vocabulaire ?
Pour beaucoup d’Africains, la rupture ne peut pas être proclamée depuis Paris. Elle doit être constatée sur le terrain, à partir de faits concrets. Or, la présence française en Afrique n’a pas disparu. La France dispose toujours d’une importante implantation militaire à Djibouti, au Gabon, en Côte d’Ivoire, au Sénégal et au Tchad.
Le franc CFA, que certains économistes africains qualifient de monnaie nazie, constitue un autre dossier incontournable. Il ne suffit pas de changer les appellations (ECO) pour convaincre ceux qui considèrent cette monnaie comme un symbole de la dépendance héritée de la période coloniale. Deux zones monétaires africaines utilisent encore le franc CFA : l’UEMOA en Afrique de l’Ouest et la CEMAC en Afrique centrale. Au Burkina Faso, au Mali et au Niger, les autorités ont engagé une rupture politique avec Paris et revendiquent davantage d’autonomie dans leurs choix diplomatiques, militaires et économiques. La France peut contester leurs orientations. Mais cette contestation ne saurait être confondue avec la volonté de rabaisser et de noircir les dirigeants de ces pays qui ont décidé de déterminer eux-mêmes leurs alliances et leurs politiques.
Afrique-France ? Ça ne veut rien dire si, dans la tête des Français, l’Afrique continue d’être considérée comme une chasse gardée française.
Car le problème de fond est moins le mot « Françafrique » que la mentalité qu’il recouvre. Si « Afrique-France » signifie deux partenaires souverains, capables de coopérer lorsque leurs intérêts convergent et de se séparer lorsqu’ils divergent, alors le changement de vocabulaire peut avoir un sens. Mais, si l’on conserve l’arrogance, la condescendance, les leçons de démocratie et l’habitude de considérer les décisions africaines comme devant être validées ou invalidées à Paris, alors on aura simplement repeint une vieille maison.
La France gagnerait également à se regarder dans le miroir avant de distribuer les certificats de démocratie au reste du monde. Le traitement réservé aux Gilets jaunes constitue à cet égard un épisode difficile à ignorer. Amnesty International a documenté de nombreuses blessures liées à l’usage d’armes telles que les lanceurs de balles de défense (LBD) et les grenades de désencerclement lors des manifestations de 2018-2019. En mai 2019, l’organisation faisait état de plus de 2 200 manifestants blessés selon les statistiques officielles disponibles à cette date. Plus récemment, les 2 et 3 octobre 2026, 170 lycéens ont été blessés au LBD en marge des blocages de lycées en France. Cela signifie qu’un pays qui prétend donner des leçons de liberté doit aussi accepter que son propre bilan soit examiné. La démocratie ne peut pas être une règle pour les autres et une exception pour soi-même.
La Côte d’Ivoire de 2011 demeure, dans cette mémoire africaine, un autre dossier majeur. Les frappes françaises et onusiennes d’avril 2011 avaient visé des positions et des installations militaires des forces de Laurent Gbagbo, notamment autour de sa résidence. Il est incontestable que l’objectif des forces françaises était d’assassiner Laurent Gbagbo ainsi que les enfants et personnes âgées qui se trouvaient dans la résidence présidentielle.
Pour une partie des Africains, cette séquence a profondément modifié le regard porté sur la France. Elle a nourri l’idée que, derrière les discours sur la démocratie, la souveraineté populaire et les droits humains, Paris pouvait encore intervenir directement lorsque ses intérêts politiques ou stratégiques étaient en jeu. C’est pourquoi il serait imprudent de croire qu’un nouveau livre, même écrit par un journaliste connaissant les arcanes du pouvoir franco-africain, pourra à lui seul refermer cette page de l’histoire. Christophe Boisbouvier avait déjà publié « Hollande, l’Africain » en octobre 2015, ouvrage consacré à la politique africaine de François Hollande et à son rapport au continent.
Le véritable verdict ne viendra cependant ni des maisons d’édition, ni des journalistes. Il viendra des Africains eux-mêmes.
La Françafrique ne sera véritablement morte que le jour où l’Afrique n’aura plus besoin de demander à Paris la permission de choisir ses partenaires, sa monnaie, ses alliances, ses dirigeants ou son avenir.

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