Quand l’algorithme devient juge : ne livrons pas Thélyson Orélien au lynchage littéraire

Parmi la tonne de sentences déjà prononcées contre Thélyson Orélien, avant même que le débat ait épuisé toutes ses questions, une phrase de journaliste m’a arrêté : « C’est un plagiaire, cela ne fait aucun doute… Il n’a pas de vocabulaire, cet homme-là. »

Voilà donc que nous ne nous contentons plus de discuter d’un texte. Nous jugeons désormais l’écrivain à son vocabulaire. Nous ne lisons plus seulement son roman : nous prétendons lire son origine, son histoire, sa langue, son accent intérieur et même la manière dont ses émotions auraient dû se traduire dans la langue française.

Je dis non.

Non au lynchage littéraire. Non à la condamnation par procuration. Non à l’algorithme transformé en tribunal. Et non à cette étrange facilité avec laquelle, lorsqu’un écrivain noir devient visible, certains semblent soudain vouloir lui demander de justifier non seulement son œuvre, mais jusqu’à son droit de posséder une voix.

Thélyson Orélien est aujourd’hui au cœur d’une controverse sérieuse. Des textes anciens font l’objet d’allégations de plagiat et son roman C’était ça ou mourir est accusé d’avoir été écrit avec l’aide de l’intelligence artificielle. Ces questions doivent être examinées sérieusement, contradictoirement et avec des preuves. Plusieurs médias ont rapporté des ressemblances importantes concernant certains de ses anciens textes. Mais précisément parce que la question est sérieuse, il faut sortir du tribunal des invectives. Une accusation n’est pas une preuve. Une ressemblance n’est pas, à elle seule, une démonstration de l’intention. Un résultat algorithmique n’est pas un jugement littéraire. Et une chroniqueuse n’est pas un tribunal.

« Il n’a pas de vocabulaire » : vraiment ?

Cette phrase me trouble davantage encore que les accusations elles-mêmes. Qu’est-ce donc qu’un « bon vocabulaire » lorsqu’on parle d’un écrivain venu d’une autre histoire linguistique ? Je repense à une confidence faites à moi par le sociologue québécois André Turmel, en 2002 : « j’ai des voisins d’origine italienne, quand ils sont fâchés ou qu’ils doivent faire des remontrances à leurs enfants, spontanément ils ne s’expriment plus qu’en italien. » Pourquoi ? En sociologue j’ai interrogé d’autres collègues et universitaires au Québec et leurs enfants. Un enfant dont les parents sont camerounais m’a dit : « à la maison quand les parents parlent camerounais c’est que ça va chauffer » !

Parce que la langue de l’émotion n’est pas toujours celle de l’école. Voilà une vérité anthropologique que nous oublions trop facilement. La langue que nous apprenons peut-être celle de nos diplômes, de nos professions, de nos publications. Mais la langue qui remonte lorsque la colère nous saisit, lorsque la douleur nous traverse, lorsque l’amour nous bouleverse, celle-là vient souvent de beaucoup plus loin.

Au Québec, il existe le joual, longtemps méprisé, combattu, corrigé, redressé, parfois présenté comme une dégradation du français. Pourtant il est devenu l’une des expressions majeures de l’identité littéraire québécoise. Le Frère Untel, Jean-Paul Desbiens, avait précisément fait de la question de la langue populaire un problème culturel et politique majeur. Et le joual, malgré toutes les tentatives pour le discipliner, n’a jamais accepté de mourir. Il a fini par entrer dans la littérature. Alors je pose une question toute simple : où sont les écrivains du joual québécois ? Je les cherche. Et je cherche aussi ceux qui écrivent dans les langues affectives de l’immigration, dans les langues du déplacement, de l’exil et de la mémoire. Car lorsqu’une société devient plurielle, sa littérature ne peut plus être monolingue dans l’âme. Un jour, j’ai entendu ma fille dire à sa mère : « Maman, mon camarade a accroché l’école. » Un Québécois d’expression française comprend immédiatement cette phrase. Un Français venu de Paris pourrait chercher longtemps ce que signifie « accrocher l’école ». Et pourtant l’expression est parfaitement signifiante pour celui qui appartient à cet univers linguistique. Une langue n’est pas seulement un dictionnaire. C’est une mémoire collective.

Et Thélyson ?

Thélyson Orélien est né aux Gonaïves, en Haïti, et s’est installé au Québec après le séisme de 2010. Il est devenu écrivain québécois d’origine haïtienne. Les éditeurs présentent son œuvre comme une œuvre autour de la mémoire, de l’exil et de l’appartenance. Alors, quand on dit : « Il n’a pas de vocabulaire », j’ai envie de demander : de quel vocabulaire parle-t-on ?

De celui du dictionnaire ? De celui de l’école ? De celui de l’Académie française ? De celui du Québec ? De celui d’Haïti ? De celui de la mémoire familiale ? Ou de celui, beaucoup plus mystérieux, qui permet à un homme de mettre dans une langue seconde des émotions qui ont été vécues dans une autre ?

Moi-même, lorsque j’écris mes tribunes, mes textes sont relus, corrigés, vérifiés. Je travaille la phrase française. Je respecte la grammaire. Je soigne la syntaxe. Mais mes émotions, elles, ne sont pas nées dans le dictionnaire français. Elles viennent d’ailleurs. Elles traversent Césaire.

Elles traversent Fanon. Elles traversent les écrivains, les penseurs, les poètes, les romanciers qui ont appris à faire du français une langue qui ne leur appartenait pas historiquement mais qu’ils ont pourtant transformée en instrument de leur propre pensée. Et peut-être aussi des Québécois eux-mêmes : Victor-Lévy Beaulieu, Jacques Poulin, Denise Boucher, Gaston Miron et tant d’autres. Thélyson écrit pour redonner des « ailes au rêve caraïbe », il parle avec les mots du Sud et tout le Sud comprend, sur le dos de groupe de mots « C’était ça ou mourir » sans escale, il s’impose dans les territoires du grand froid du monde. Et alors ? Thélyson Que « C’était ça ou mourir », tourne bien ou mal dans l’IA fous-t-en, Thélyson, fous-t-en, laisse dire l’IA. Vaillant cavalier ils veulent te faire douter ? Tu es un chevalier maron, alors maronne, maronnons, de nos écritures sans vocabulaires, bats le tam-tam nôtres et merci à toi pour ce galop du fier petit cheval pour nous il arrive en tête à la course des marées et fous-t-en de Goncourt, rions, dansons de notre joie nègre et que l’homme entêté de racine, de justice et du merveilleux se joigne à nous.

Voilà entre tous ceux que j’ai pillé et ceux que j’ai cité, je pourrais les multiplier pour exhiber une culture. Je ne le ferai pas. La culture n’est pas une liste de noms que l’on brandit pour gagner un procès verbal. Elle consiste précisément à comprendre que la langue française n’est pas une propriété privée.

Ne mélangeons pas les procès

On évoque parfois, dans cette affaire, d’autres controverses intellectuelles ou académiques, notamment celle ayant entouré Étienne Klein. Mais comparer des affaires différentes parce qu’elles contiennent toutes deux les mots « plagiat », « écriture » ou « thèse » est une facilité intellectuelle. Une thèse universitaire, un article de presse et un roman ne sont pas le même objet. Les règles professionnelles, les obligations académiques, les responsabilités éditoriales et les critères d’évaluation ne sont pas nécessairement les mêmes. Comparer n’est pas démontrer. Et surtout, cela ne permet pas de conclure que deux personnes sont dans la même situation.

Maintenant, parlons de l’IA

C’est ici que l’affaire devient vertigineuse. On demande à un écrivain de prouver qu’il n’a pas utilisé l’intelligence artificielle pour écrire son roman. Très bien. Mais avec quel niveau de preuve ? Car si l’on considère qu’un logiciel peut déclarer : « ce texte ressemble à un texte généré par une IA », puis que cette déclaration devient la base d’une condamnation médiatique, nous venons d’accomplir quelque chose de profondément inquiétant :

nous avons déplacé le pouvoir de juger de l’homme vers la machine.

Or les recherches disponibles montrent précisément que les détecteurs de textes générés par IA peuvent produire des faux positifs et des faux négatifs et qu’ils ne constituent pas une preuve fiable à eux seuls.

Un algorithme peut signaler. Il peut comparer. Il peut produire une probabilité. Mais il ne témoigne pas. Il n’a pas assisté à l’écriture. Il n’a pas vu l’écrivain travailler. Il ne connaît pas ses carnets. Il ne connaît pas ses brouillons. Il ne connaît pas ses nuits. Il ne connaît pas ses hésitations. Il ne connaît pas sa mémoire. Il ne connaît pas ses traumatismes. Il ne connaît pas la langue dans laquelle il rêve. Et surtout, il ne sait pas ce qu’est une émotion humaine.

La justice ne fonctionne pas comme Twitter

La présomption d’innocence, au sens juridique strict, protège les personnes accusées d’infractions criminelles : au Canada, l’article 11d) de la Charte exige que la culpabilité soit établie et que le fardeau repose sur l’accusation.

L’affaire Orélien n’est pas, à ce stade, un procès criminel. Il faut donc être juridiquement précis. Mais cette précision ne change rien à une exigence morale élémentaire : une société civilisée ne devrait pas confondre accusation, enquête, preuve et condamnation. Or c’est exactement ce qui me préoccupe. Car nous assistons à une forme de tribunal populaire numérique dans lequel un compte anonyme, un logiciel, quelques captures d’écran et des chroniqueurs peuvent fabriquer en quelques heures une vérité qui devient ensuite presque impossible à déconstruire.

Et lorsqu’un homme est noir, haïtien, migrant devenu écrivain québécois, la vigilance devrait être encore plus grande. Non pas parce qu’un écrivain noir serait au-dessus de la critique. Mais parce que personne ne devrait être jugé deux fois : une fois sur son œuvre et une seconde fois sur son origine.

Je ne demande pas qu’on blanchisse Thélyson Orélien

 Je ne demande pas qu’on blanchisse Thélyson Orélien. Je demande quelque chose de beaucoup plus simple, et de beaucoup plus exigeant : qu’on examine les faits. Rien d’autre. Si un texte a été plagié, qu’on établisse précisément lequel. Qu’on montre la source. Qu’on date les publications. Qu’on compare les passages. Qu’on établisse les circonstances. Qu’on entende l’auteur. Qu’on permette une réponse. Et si les faits démontrent un plagiat, alors il faudra appeler le plagiat par son nom, sans trembler, sans complaisance, sans protection.

Mais si nous n’avons que des probabilités algorithmiques, des ressemblances statistiques, des intuitions, des commentaires de plateau et la conviction intime de quelques chroniqueurs, alors nous n’avons pas le droit intellectuel de transformer cela en sentence. La littérature mérite mieux que cela. Et Thélyson Orélien aussi.

Car il y a, dans cette affaire, un paradoxe que personne n’ose nommer : nous sommes entrés dans une époque où l’intelligence artificielle nous pille tous les jours, sans que personne ne nous explique pourquoi, ni comment, ni avec quelle légitimité. Nos textes sont aspirés, recombinés, digérés, réutilisés, parfois même retournés contre nous, et nous n’avons aucun moyen de lui demander des comptes. Et pourtant, c’est sur la base de ces mêmes outils que certains voudraient juger un écrivain. Il y a là une contradiction morale, juridique et intellectuelle.

Le pape Léon XIV, dans son discours sur l’IA prononcé à Paris, l’a dit avec une clarté qui devrait nous obliger : « L’intelligence artificielle ne peut jamais être le juge de l’homme, car elle ne connaît ni la vérité, ni la responsabilité, ni la conscience. » Il ajoutait : « Là où l’IA propose des probabilités, l’homme doit rechercher des preuves. Là où l’IA suggère des ressemblances, l’homme doit établir des faits. »

Nous en sommes exactement là.

La question n’est pas de savoir si Thélyson Orélien est coupable ou innocent. La question est de savoir si nous avons le droit, en tant que communauté littéraire, en tant que société, en tant qu’intellectuels, de condamner un homme sur la base d’indices produits par des machines qui elles-mêmes utilisent nos textes sans autorisation, sans transparence, sans responsabilité.

La justice littéraire — car oui, il existe une justice littéraire — ne peut pas être rendue par des algorithmes. Elle ne peut pas être rendue par des impressions. Elle ne peut pas être rendue par des intuitions. Elle ne peut pas être rendue par des plateaux télé. Elle ne peut être rendue que par des faits établis, des preuves vérifiées, des analyses rigoureuses.

Si plagiat il y a, qu’on le démontre. Si plagiat il n’y a pas, qu’on le dise. Mais qu’on ne transforme pas une probabilité en certitude, une ressemblance en faute, une suspicion en condamnation.

Parce que la littérature est un espace de vérité. Parce que la critique est un espace de rigueur. Parce que l’honneur d’un écrivain ne peut pas être livré aux approximations d’une machine. Parce que la dignité intellectuelle exige que l’on distingue ce qui est prouvé de ce qui est supposé. Et parce que, comme le disait Léon XIV : « La vérité n’est jamais un calcul. Elle est une responsabilité. »

Parce qu’au fond, le vrai procès est peut-être ailleurs

 Ce qui me frappe dans cette affaire, ce n’est pas seulement la rapidité avec laquelle certains veulent condamner un écrivain. C’est la vitesse avec laquelle nous voulons l’enfermer dans une catégorie. Haïtien. Québécois. Noir. Immigré. Écrivain. Plagiaire. Utilisateur d’IA. Voilà l’homme découpé en étiquettes, comme si l’identité littéraire pouvait se réduire à un inventaire sociologique. Mais un écrivain est précisément celui qui échappe aux étiquettes. Il prend une langue qui n’était pas nécessairement celle de son enfance. Il y introduit son histoire. Il y introduit ses morts. Il y introduit son pays quitté. Il y introduit son pays d’adoption. Il y introduit ses colères, ses silences, ses blessures, ses espérances. Il y introduit des mots qui n’existaient pas encore dans le dictionnaire du lecteur.

C’est peut‑être cela, écrire : faire entrer son monde dans une langue qui n’était pas née pour le contenir. Et cela demande une force que les machines ne connaissent pas : la force de la mémoire, la force de la perte, la force de l’exil, la force de l’expérience humaine.

Alors oui, critiquons Thélyson Orélien. Comparons les textes. Interrogeons les dates. Vérifions les sources. Demandons des explications. C’est ainsi que l’on rend justice à la littérature : par la rigueur, par la méthode, par l’examen des faits. Mais cessons de le juger à partir de son visage, de son origine, de son accent, de son parcours ou d’un score algorithmique. Parce que le jour où un logiciel pourra décider qui est écrivain, qui est plagiaire et qui ne l’est pas, nous n’aurons pas seulement perdu une bataille littéraire. Nous aurons abandonné notre capacité de juger à une machine.

Le pape Léon XIV l’a rappelé récemment dans un discours sur l’intelligence artificielle : « L’IA peut calculer, mais elle ne peut pas discerner. Elle peut imiter, mais elle ne peut pas comprendre. Elle peut produire, mais elle ne peut pas porter la responsabilité de ce qu’elle produit. » Et il ajoutait : « Là où l’IA propose des ressemblances, l’homme doit rechercher la vérité. »

Nous sommes exactement à ce point de bascule.

Le jour où une chroniqueuse pourra dire d’un écrivain noir qu’il « n’a pas de vocabulaire » pour expliquer ce qu’elle croit être son incapacité littéraire, il faudra lui rappeler une chose essentielle : il existe des écrivains qui apprennent une langue. Et il existe des écrivains qui apprennent à cette langue à parler autrement. La différence est immense. Elle est même fondatrice. Elle est ce qui fait la littérature.

La vraie question n’est donc pas de savoir si Thélyson Orélien est coupable ou innocent. La vraie question est de savoir si nous voulons confier notre jugement littéraire à des machines qui, elles-mêmes, utilisent nos textes sans nous demander la permission, sans transparence, sans responsabilité. L’IA nous pille tous les jours, et pourtant c’est sur la base de ses approximations que certains voudraient juger un écrivain. Il y a là une contradiction morale que nous ne pouvons pas accepter. La littérature est un espace de liberté. La critique est un espace de rigueur. Le jugement est un espace de responsabilité. Et aucun de ces espaces ne peut être confié à une machine. Parce qu’un écrivain n’est jamais une étiquette. Parce qu’un écrivain n’est jamais un score. Parce qu’un écrivain n’est jamais une probabilité. Parce qu’un écrivain est un monde. Et un monde ne se juge pas avec un algorithme.

Par  le Prof Vincent Sosthène Fouda socio-politologue

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