Cameroun : entre mensonge et nécessité d’un Etat

Quand l’État cherche de l’argent pour fonctionner, pendant que les richesses du pays semblent lui échapper.

Le Cameroun doit aujourd’hui regarder ses comptes, ses mines, ses frontières, ses administrations et, surtout, regarder ses enfants dans les yeux. Ce regard oblige à se demander si nous sommes encore simplement confrontés à une difficulté de trésorerie ou si nous faisons face à une crise plus profonde de l’État lui-même. Cette question doit être posée sans passion partisane, mais avec une gravité républicaine. Les chiffres officiels sont là : pour 2026, le besoin total de financement de l’État est évalué à 3 104,2 milliards de FCFA, dont 1 000 milliards d’emprunt extérieur. À fin mars 2026, la dette publique atteignait 15 416 milliards de FCFA, soit 44,3 % du PIB. Le gouvernement reconnaît des tensions de trésorerie. Alors posons la question simplement : comment un État riche de son territoire, de son pétrole, de son bois, de son agriculture, de ses minerais, de son or et de sa jeunesse peut-il manquer simultanément de liquidités pour honorer normalement ses obligations ? Ce n’est pas seulement une question comptable. C’est une question d’État. Adam Smith rappelait que « la richesse des nations repose sur la capacité à organiser la production et la circulation des richesses ». Or, au Cameroun, la richesse circule parfois hors de l’État, hors de la fiscalité, hors de la souveraineté.

Dire que « les caisses de l’État sont vides » est une formule politique ; les documents disponibles parlent plutôt de tensions de trésorerie, de besoins de financement et d’un service de la dette de plus en plus lourd. Mais le résultat politique est le même : l’État doit chercher des ressources supplémentaires pour tenir ses engagements. Le paradoxe camerounais est là : un État qui emprunte pour financer son fonctionnement pendant qu’une partie de sa richesse nationale semble sortir de son circuit fiscal et budgétaire. Ce paradoxe devrait nous empêcher de dormir. Vera Songwe, l’une des économistes africaines les plus influentes, l’a démontré : « Les États africains ne manquent pas de ressources ; ils manquent de mécanismes pour empêcher que leurs ressources ne leur échappent. » Ses travaux sur les flux financiers illicites montrent que les pertes fiscales ne sont pas des accidents : elles sont structurelles, organisées, parfois même contractualisées. Un État ne peut financer ses infrastructures si ses mécanismes de collecte fiscale sont court-circuités par des asymétries juridiques ou par des complicités internes. “Res publica res populi est”, disait Cicéron — la chose publique est la chose du peuple. Lorsque la richesse publique devient la chose de quelques-uns, l’État cesse d’être une République.
À la dette extérieure s’ajoute une dette intérieure, moins visible mais plus douloureuse : l’État doit aux entreprises, aux fournisseurs, aux prestataires, aux collectivités, aux établissements publics. Derrière ces arriérés, il y a des entreprises qui ne paient plus leurs salariés, des opérateurs économiques aux abois, des investissements suspendus, des familles privées de revenus. Lorsque l’État tarde à payer, il transmet sa propre fragilité à toute l’économie. Keynes écrivait que « la confiance est le moteur invisible de l’économie ». Lorsque l’État devient lui-même une source d’incertitude, ce moteur se grippe.

Cette dette intérieure produit une crise silencieuse dans les services publics. Les écoles se vident de leurs enseignants : dans l’Ouest, il manquerait 36 % des effectifs, davantage encore dans les zones de guerre. Que signifie un État qui ne parvient plus à assurer durablement la présence de ses enseignants dans les salles de classe ? Cela signifie des enfants privés d’instruction, des enseignants précarisés, des familles abandonnées, une génération exposée à l’incertitude. La dette intérieure se mesure aussi en hôpitaux insuffisamment approvisionnés, en chantiers interrompus, en services publics au ralenti. Et lorsque les vacataires deviennent la solution permanente à un déficit structurel, c’est toute la planification de l’État qui vacille. Cicéron rappelait : « Salus populi suprema lex esto » — le salut du peuple doit être la loi suprême. Un État qui ne garantit plus l’école et la santé s’éloigne de cette loi.
La crise de la dette intérieure se lit aussi dans les attentes interminables imposées aux citoyens. Les auditeurs de justice attendent depuis cinq ans la mise en place du Conseil de la magistrature. La dépouille de Martinez Zogo repose à la morgue depuis trois ans. Le dossier de Marie-Lou Mballa Ntsama serait bloqué depuis huit mois. Ces situations révèlent la même maladie : celle d’un État qui fait attendre, qui ne rend pas compte, qui laisse les citoyens dans l’incertitude. Un État ne se définit pas seulement par sa capacité à collecter l’impôt ou à emprunter ; il se définit aussi par sa capacité à rendre justice, à respecter les morts, à protéger les vivants. Lorsque les dossiers s’empilent, lorsque les décisions sont différées, lorsque les institutions restent silencieuses, la dette devient aussi une dette morale. Une dette envers les victimes, envers les familles, envers la jeunesse, envers la République.
Le dossier de l’or est révélateur. Entre 2021 et 2025, 1,897 tonne seulement aurait été officiellement enregistrée, contre une estimation de 46,219 tonnes exportées. Une différence de plus de 44 tonnes. Le manque à gagner fiscal est évalué à 577,51 milliards de FCFA. Cinq cent soixante-dix-sept milliards ! Ce chiffre est vertigineux. Il représente presque une année entière de nombreuses politiques publiques. Comment un pays qui cherche plusieurs milliers de milliards pour équilibrer ses finances peut-il accepter que des centaines de milliards échappent à son contrôle ? Le problème n’est pas seulement minier. Il est douanier, fiscal, sécuritaire, institutionnel. Il relève de la souveraineté. Milton Friedman disait : « Si vous voulez comprendre un pays, regardez ce qu’il taxe et ce qu’il laisse filer. » Ce que nous laissons filer est immense. Vera Songwe l’a montré : les États africains perdent chaque année plus de 50 milliards de dollars en flux financiers illicites. Le Cameroun n’est pas une exception ; il est un cas d’école.

Les écarts statistiques avec l’Ouganda ou d’autres partenaires sont troublants. Il faut rester prudent : une différence statistique ne constitue pas une preuve judiciaire. Mais lorsque les écarts deviennent massifs, l’État doit expliquer. Et c’est ici que les travaux du Dr Pierre Nguimkeu, directeur de l’Africa Growth Initiative au Brookings Institution, deviennent essentiels. Il démontre que « l’État ne peut gouverner ce qu’il est incapable de mesurer ». Lorsque l’économie informelle représente l’immense majorité de l’activité mais échappe aux radars de l’État, le budget officiel devient une illusion mathématique. Le Cameroun navigue à vue. Sans statistiques fiables, la planification économique n’est qu’une fiction. “Ignorantia non est argumentum” — l’ignorance n’est pas un argument. L’État doit réhabiliter la mesure pour retrouver la maîtrise.

De même, les concours militaires organisés puis les résultats suspendus dans l’attente de financements créent une attente légitime. Derrière ces concours, il y a des jeunes, des familles, des espérances. Le Sadie Collective, qui étudie les inégalités systémiques dans les institutions, rappelle que les États qui laissent leur jeunesse diplômée dans l’incertitude créent une fracture durable entre l’élite qui capte la rente et la génération qui devrait porter l’avenir. Le Cameroun ne peut se permettre cette fracture.
Le véritable problème n’est pas seulement l’argent. Il est la confiance. Un État ne tient pas seulement avec des milliards ; il tient avec une chaîne de confiance : le citoyen paie l’impôt ; l’État collecte ; la douane contrôle ; les administrations produisent des statistiques fiables ; les ressources naturelles sont tracées ; les dépenses sont justifiées ; les fonctionnaires sont payés ; les jeunes recrutés sont formés ; les investisseurs savent où ils mettent leur argent. Lorsque cette chaîne se rompt, le problème devient institutionnel. Il existe aujourd’hui deux Cameroun : celui des discours officiels, où la résilience économique est mise en avant, et celui des chiffres, où les tensions de trésorerie sont reconnues, où la dette augmente, où les écarts statistiques interrogent. La vérité économique est rarement spectaculaire ; elle est dans les tableaux budgétaires.

La bonne question n’est pas : « Que se passe-t-il dans le pays de Paul Biya ? » mais : « Quel État voulons-nous encore construire ? » Un État qui emprunte régulièrement pour répondre à ses besoins ? Ou un État capable de mobiliser efficacement ses propres ressources ? Un État qui découvre après coup que des volumes considérables d’or ont circulé hors de ses statistiques ? Ou un État qui connaît, gramme après gramme, ce qui sort de son sous-sol ? Un État qui multiplie les concours et laisse les candidats dans l’attente ? Ou un État qui planifie le recrutement, le financement, la formation et l’intégration de ses jeunes ? Un État qui produit des statistiques ? Ou un État qui produit de la confiance ?
Je refuse le fatalisme. Le Cameroun n’est pas un pays sans ressources ; il est un pays qui doit apprendre à mieux transformer ses ressources en puissance publique. L’or peut financer l’État, à condition d’être tracé. Les minerais peuvent financer les infrastructures, à condition que les contrats soient transparents. La jeunesse peut devenir une force nationale, à condition que les concours cessent d’être des parcours d’incertitude. La dette peut financer le développement, à condition qu’elle finance effectivement des actifs. Et surtout, l’État peut retrouver son autorité sans devenir plus brutal : il lui suffit de devenir plus prévisible, plus transparent, plus efficace.

Comme le rappelle Vera Songwe, « les États africains ne manquent pas de richesses ; ils manquent de systèmes capables de les retenir ». Le Cameroun n’a pas besoin d’un miracle économique : il a besoin d’un État qui cesse de laisser filer ce qui devrait financer ses écoles, ses hôpitaux, ses routes, ses salaires, sa justice. Pierre Nguimkeu, du Brookings Institution, l’a démontré avec une rigueur scientifique implacable : « un État ne peut gouverner ce qu’il est incapable de mesurer ». Tant que l’économie réelle — informelle, extractive, détournée — échappe aux radars de l’État, le budget national n’est qu’une fiction comptable. “Ignorantia non est argumentum” : l’ignorance n’est pas un argument. Un État qui ne sait pas ce qu’il possède ne saura jamais ce qu’il peut construire.

Le Sadie Collective, cette nouvelle génération de chercheuses afro-américaines, montre que les États qui abandonnent leur jeunesse diplômée à l’incertitude créent une fracture durable entre ceux qui captent la rente et ceux qui portent l’avenir. Le Cameroun ne peut se permettre cette fracture. La jeunesse n’est pas un supplément d’âme : elle est une ressource stratégique. Elle est un capital humain, un capital scientifique, un capital moral. Elle est la seule richesse qui augmente lorsqu’on l’investit. John Rawls écrivait que « la justice est la première vertu des institutions ». Amartya Sen ajoutait que « le développement est la liberté ». Un État juste est un État qui libère les capacités de sa jeunesse, au lieu de les enfermer dans des concours interminables, des recrutements opaques, des attentes sans horizon.

Le Cameroun n’a pas besoin d’un nouveau récit ; il a besoin d’une nouvelle discipline de vérité. La vérité sur l’argent, sur la dette, sur l’or, sur les marchés publics, sur les recrutements, sur les comptes de l’État, sur les dossiers judiciaires, sur les écoles sans enseignants. La vérité n’est pas un luxe moral : elle est une infrastructure politique. Elle est ce qui permet à un peuple de consentir à l’impôt, de croire à la justice, de respecter l’autorité, de participer à la République. “Veritas liberabit vos” — la vérité vous libérera. Elle libérera l’État de ses mensonges, les citoyens de leurs soupçons, les institutions de leur inertie.

Un peuple peut accepter des sacrifices ; il peut accepter temporairement l’austérité. Ce qu’il accepte beaucoup moins longtemps, c’est de ne pas savoir. Keynes disait que « l’incertitude est le plus grand ennemi de l’investissement ». Elle est aussi le plus grand ennemi de la confiance civique. Aristote rappelait que « la cité existe pour permettre à chacun de bien vivre ». Une cité qui ment à ses enfants ne peut plus leur promettre de bien vivre. Une République qui dissimule ses chiffres ne peut plus demander à ses citoyens de croire en elle. Une nation qui ne connaît pas ses richesses ne peut plus prétendre à la souveraineté.

Le Cameroun peut encore redresser sa trajectoire. Mais pour cela, il faudra comprendre une chose élémentaire : un État n’est pas riche parce qu’il possède des ressources ; il est riche lorsqu’il sait les connaître, les protéger, les valoriser et en rendre compte à ses citoyens. “Res publica res populi est” — la chose publique est la chose du peuple. C’est à cette condition que le Cameroun pourra sortir du face-à-face stérile entre le mensonge et la colère, et retrouver ce qui devrait être le cœur de toute République : la confiance.

Prof. Vincent-Sosthène FOUDA

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