La bouteille de gaz se fait attendre, les sacs de charbon s’arrachent : dans les quartiers de Yaoundé et dans les localités voisines, la pénurie change les fortunes.

Il y a les crises qui serrent les ménages à la gorge. Et puis celles qui remplissent les carnets de commandes. Depuis que le gaz domestique se fait rare, le charbon de bois connaît une seconde jeunesse dans les périphéries de Yaoundé. À Odza, Nkongoa et sur l’axe de Mfou, les sacs noirs ne restent plus longtemps dans les dépôts. Le combustible d’hier, souvent associé aux cuisines de fortune, est devenu aujourd’hui une denrée recherchée. Et, avec elle, une petite économie de la débrouille prospère à l’ombre de la pénurie.
À Ngomedzap, dans le Nyong-et-So’o, Mballa, producteur d’une quarantaine d’années, mesure chaque jour l’ampleur du retournement. Son sac de 100 kg, habituellement vendu entre 4 000 et 6 000 FCFA, part désormais entre 13 000 et 15 000 FCFA. Une hausse spectaculaire, mais qui ne décourage guère les acheteurs. Son téléphone ne connaît plus le silence. « Je ne fais pas cinq minutes sans recevoir un appel. Je ne sais plus où mettre la tête », raconte-t-il. Les commandes affluent d’Odza jusqu’à Nkongoa. La moto ronfle, les sacs circulent et le producteur court après une clientèle devenue soudainement pressante.
Profit
Face à cette fièvre commerciale, Mballa a choisi ses clients. Pour privilégier les ménages et limiter, selon lui, les phénomènes de spéculation, il a suspendu ses livraisons aux revendeurs. « Quand tu vends auprès des personnes ayant des dépôts, elles exagèrent avec la quantité », estime-t-il. Une décision qui ne fait pas que des heureux. Les revendeurs, privés de leur source d’approvisionnement, le prennent pour cible. « Je crois que je suis l’homme le plus insulté de Yaoundé actuellement », plaisante le producteur. Le charbon rapporte, mais il n’achète pas toujours la paix sociale.
Chez Danielle, commerçante au carrefour Nkongoa, l’affaire ressemble presque à une revanche du destin. En février, elle avait réceptionné 25 sacs venus d’Abong-Mbang. Pendant six mois, la marchandise a dormi dans son commerce. Trois sacs à peine avaient trouvé preneur. Elle envisageait même de tourner la page. Aujourd’hui, elle regarde son stock disparaître avec un sourire. « Comme Dieu n’abandonne pas ses enfants, mon stock diminue drastiquement », se réjouit-elle. Son charbon sec lui permet désormais de vendre un sac de 100 kg autour de 15 000 FCFA, contre environ 10 000 FCFA auparavant. Une vieille marchandise devenue soudain très chic.
Conversion
Dans les cuisines, cette embellie commerciale traduit surtout une conversion forcée des habitudes. Mama Martine, jusque-là adepte exclusive du gaz en bouteille, a dû ressortir le four à charbon. Elle achète dix paquets à 500 FCFA chez un boutiquier du carrefour Carrière. Pour elle, le calcul est moins celui du profit que celui de la survie domestique : cuisiner d’abord, négocier ensuite.
Les restaurateurs entrent eux aussi dans la danse. À Nkongoa, Seydou, propriétaire d’un « tourne-dos » au carrefour Man Assa, sillonne les villages environnants pour constituer ses réserves. Il préfère acheter maintenant plutôt que de courir demain. « Je dois faire mes provisions afin que mon circuit tourne à plein gaz », lance-t-il, avec une ironie involontairement savoureuse. Le gaz manque, le charbon prospère et les petits commerçants découvrent, parfois avec surprise, que les pénuries ont aussi leurs gagnants. Dans cette nouvelle économie de la fumée, le charbon n’est plus seulement combustible : il est devenu opportunité.
André Gromyko Balla