Chasubles, camionnettes et grands sourires : dans les quartiers de Yaoundé, des individus se présentant comme des agents des opérateurs mobiles profiteraient des campagnes d’identification ou d’assistance pour soutirer codes secrets et économies. Le décor est officiel, le scénario beaucoup moins.

Mercredi dernier, au carrefour Man Assa à Nkongoa, Juliette, vendeuse de vivres, croit enfin tenir la solution à son problème Orange Money. Une caravane aux couleurs d’Orange et de MTN sillonne le secteur. Des véhicules, des chasubles, de l’agitation : tout respire l’opération officielle. « Vous pouvez débloquer mon compte ? », demande-t-elle. « Oui, oui, la mère, venez. Nous allons travailler rapidement sur votre compte OM », lui répond un homme qui se présente comme un agent Orange.
La suite ressemble à une banale opération de service client. On lui réclame sa carte nationale d’identité. Puis viennent les questions, nombreuses, parfois insistantes. Après une dizaine de minutes, Juliette finit par livrer son code secret. Elle verse également 1 000 FCFA pour le service. L’homme lui rend son téléphone et lui conseille de patienter deux heures avant de l’utiliser. Deux heures : juste le temps nécessaire, semble-t-il, pour que la caravane quitte les lieux.
Vers 17 heures, Juliette consulte son compte. Six mille francs ont disparu. « Mon argent a fait comment ? », s’étrangle-t-elle. Trop tard. Selon son témoignage, son compte a été vidé. Ceux qu’elle croyait être des agents chargés de résoudre son problème auraient plutôt transformé son téléphone en distributeur automatique.
Le faux service
À Awae Escalier, dans le 4e arrondissement de Yaoundé, Jean Etoungou raconte une mésaventure plus lourde encore. Chef de chantier, il affirme avoir perdu 300 000 FCFA après avoir voulu faire identifier son numéro MTN.
Le contexte lui semblait favorable. Depuis plusieurs jours, les messages annonçant la nécessité de s’identifier ou le risque de voir sa ligne suspendue l’agacent. Un jour, dans un bar, il aperçoit les agents mobiles. « J’étais agacé de recevoir les messages. Je voulais profiter parce que je voyais les gars crier qu’ils identifiaient les numéros », raconte-t-il.
L’un d’eux manipule son téléphone. Puis lui demande son code secret. Comme Juliette, Jean obéit. On lui demande ensuite d’attendre dix minutes.
Le lendemain, lorsqu’il doit envoyer l’argent destiné à ses ouvriers, il découvre le désastre. Les 300 000 FCFA ont disparu. « Tout mon argent est parti », affirme-t-il. Le chef de chantier dit avoir évité ses collaborateurs pendant deux semaines, faute de pouvoir leur expliquer la situation. Il raconte cette histoire lorsqu’il aperçoit de nouveau des agents mobiles dans un bar, à la Barrière, dans le 3e arrondissement. Le hasard a parfois un drôle de sens de l’humour.
Numéros fantômes
Le problème ne s’arrêterait pas aux comptes mobiles. Samedi 3 octobre, M. Tamo, sexagénaire, se rend dans une agence de la capitale avec une autre plainte. Son numéro de téléphone, qu’il affirme utiliser depuis plus de quinze ans, semble désormais avoir une double vie.
Lorsque certains de ses contacts l’appellent, une femme décroche. Elle leur explique qu’ils se sont trompés de numéro. Sauf que, pour M. Tamo, le numéro est bien le sien et serait enregistré à son nom. « Vos agents de dehors vendent nos numéros à d’autres personnes », accuse-t-il devant les responsables de l’agence.
La situation paraît suffisamment sérieuse pour qu’un chef d’agence prenne lui-même le dossier en main. Il conduit le client dans son bureau afin de vérifier les circonstances de cette étrange cohabitation téléphonique.
Au fond, l’affaire pose une question beaucoup plus large : à force de multiplier les opérations mobiles d’identification, de réactivation et de proximité, qui contrôle réellement ceux qui portent les chasubles ? Car, dans cette jungle de services au bord des routes, le client voit surtout les couleurs de la compagnie. Il ne voit ni le contrat de l’agent, ni son identité professionnelle, encore moins ce qu’il fera de son code secret une fois le téléphone revenu dans sa poche.
Et lorsqu’un escroc a disparu avec le magot, la caravane, elle aussi, est généralement déjà loin.
André Gromyko Balla