Pékin joue les bons offices, l’Afrique cherche ses offices

Pékin a trouvé un filon diplomatique qui vaut son pesant de géopolitique : la revendication africaine d’une place permanente au Conseil de sécurité des Nations unies. En soutenant les aspirations du continent, le ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi, se pose en défenseur d’un ordre mondial moins inégalitaire.

L’argument est habile. Avec 54 États membres à l’ONU, une population en forte croissance et des ressources stratégiques convoitées, l’Afrique pèse dans les équilibres mondiaux sans disposer d’un siège permanent au sein de l’organe chargé de maintenir la paix et la sécurité internationales. Une anomalie héritée de 1945, lorsque les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale ont dessiné les contours d’une gouvernance mondiale à leur mesure. Près de huit décennies plus tard, les fauteuils sont toujours occupés par les mêmes cinq puissances : Chine, États-Unis, Russie, France et Royaume-Uni. Le monde a changé, mais le mobilier diplomatique, lui, résiste aux rénovations.

Pour Pékin, cette revendication constitue une occasion de marquer des points sur l’échiquier international. En plaidant pour une meilleure représentation des pays en développement, la Chine cultive son image de porte-voix du Sud global, cette coalition aux contours variables qui conteste la concentration du pouvoir entre les mains des puissances traditionnelles. Le calcul n’a rien d’absurde. Les relations commerciales, les investissements, les infrastructures et les financements ont renforcé la présence chinoise en Afrique. Le yuan gagne également du terrain dans certains échanges avec des partenaires africains, participant à la diversification des circuits monétaires. À cette présence économique, Pékin entend ajouter une proximité politique. Défendre la place de l’Afrique dans les institutions internationales permet de nourrir un récit séduisant : celui d’une puissance qui ne se contente pas de commercer avec le continent, mais prétend aussi défendre ses intérêts. La solidarité a décidément ses vertus ; elle peut même devenir un excellent placement diplomatique.

Reste que la Chine ne distribue pas les cartes sans regarder son propre jeu. En contestant les déséquilibres de la gouvernance mondiale, elle promeut aussi une conception de l’ordre international plus favorable à ses ambitions. Il ne s’agit pas nécessairement d’un double discours : les intérêts africains et chinois peuvent converger sur la nécessité de réformer les institutions. Mais convergence ne signifie pas identité. Wang Yi ne désigne aucun pays africain appelé à siéger durablement au Conseil de sécurité et ne précise pas les pouvoirs dont bénéficieraient les nouveaux membres. Or, l’Afrique réclame au moins deux sièges permanents, avec la perspective d’un droit de veto. C’est là que les bonnes intentions rencontrent les mauvaises habitudes. Les cinq membres permanents devront accepter toute réforme substantielle, alors même qu’elle pourrait rogner leurs privilèges. La Chine, qui dispose elle-même du veto, devra donc concilier son plaidoyer pour une représentation plus équitable avec la défense de sa propre position. Réformer le système, oui ; renoncer à ses avantages, voilà une autre affaire.

Les capitales africaines auraient tort, pour autant, de bouder un soutien susceptible de donner davantage de visibilité à leur revendication. Mais elles auraient tout autant tort de prendre les déclarations chinoises pour une garantie de succès. La bataille se jouera dans les négociations, les compromis et la capacité des États africains à parler d’une voix suffisamment cohérente. Qui occupera les futurs sièges ? Selon quels critères ? Avec quels pouvoirs ? Autant de questions auxquelles les slogans sur le Sud global ne répondent pas. Pékin a trouvé dans cette réforme un levier pour consolider son influence, mais l’Afrique doit veiller à ne pas devenir le simple décor d’une stratégie conçue ailleurs. Car, dans le grand théâtre diplomatique, les puissances savent applaudir les revendications des autres tant que le rideau ne se lève pas sur leurs propres privilèges. La Chine peut aider l’Afrique à réclamer une chaise ; encore faut-il que le continent obtienne le droit de peser sur le menu. Et qu’à la table des puissants, il ne soit plus seulement question de lui servir des promesses.

Jean-René Meva’a Amougou

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