Le Caire regarde désormais vers le cœur du continent. À l’occasion de la quatrième Commission mixte égypto-tchadienne, les autorités égyptiennes ont remis sur la table leur projet de corridor terrestre reliant le port de Bérénice, sur la mer Rouge, à N’Djaména.

Un itinéraire de quelque 4 300 kilomètres appelé à devenir l’un des nouveaux instruments de la stratégie logistique égyptienne en Afrique.L’ambition est simple : raccourcir considérablement les délais et les coûts de transport. Selon le vice-Premier ministre égyptien chargé des Transports, Kamel Al-Wazir, le transit des marchandises entre l’Égypte et le Tchad pourrait passer de près de trois mois à environ une semaine. Une rupture qui, si elle se concrétise, modifierait sensiblement les conditions d’accès du Tchad aux marchés internationaux.Pour l’Afrique centrale, l’intérêt se situe toutefois au-delà de N’Djaména. L’hypothèse d’un prolongement jusqu’à Douala change la dimension du projet. Le corridor ne serait plus seulement une liaison égypto-tchadienne, mais un axe transcontinental reliant deux façades maritimes : la mer Rouge et le golfe de Guinée.Le port de Douala pourrait alors jouer un rôle déterminant. Pour le Tchad, cette connexion offrirait une voie supplémentaire vers les installations portuaires camerounaises. Pour le Cameroun, elle ouvrirait la perspective de capter de nouveaux flux de marchandises à destination ou en provenance du Sahel et de l’Afrique du Nord. Pour la Centrafrique, elle pourrait également renforcer les possibilités de connexion aux grands réseaux commerciaux régionaux.L’enjeu est d’autant plus important que l’Afrique centrale reste confrontée à des coûts logistiques élevés, à l’enclavement de plusieurs économies et à la lenteur des procédures aux frontières.
La création de plateformes logistiques à N’Djaména et Am-Djarass pourrait permettre de structurer les flux, tandis que la perspective de liaisons ferroviaires avec le Cameroun donnerait progressivement au dispositif une dimension multimodale.Le corridor pourrait surtout devenir un outil concret de la Zone de libre-échange continentale africaine. En rapprochant les marchés, en fluidifiant les marchandises et en multipliant les connexions entre ports, routes et plateformes logistiques, il contribuerait à réduire l’une des principales faiblesses du commerce intra-africain : le coût du déplacement des biens.Le projet égyptien intervient aussi dans un contexte géopolitique particulier. Les perturbations des routes maritimes autour de la mer Rouge et de Bab el-Mandeb poussent Le Caire à développer des itinéraires terrestres complémentaires. L’Afrique centrale apparaît ainsi comme un nouvel espace de projection économique pour l’Égypte, qui cherche à consolider sa position entre Afrique, Golfe et Europe.Mais les kilomètres de bitume ne suffiront pas. La réussite du corridor dépendra de la sécurité, de la qualité des infrastructures, de la fluidité douanière et surtout de la capacité des États à coordonner leurs politiques de transport. Pour l’Afrique centrale, le véritable défi sera de transformer ce projet égyptien en infrastructure d’intégration régionale, plutôt qu’en simple route de transit.Si cette ambition aboutit, Bérénice-N’Djaména-Douala pourrait devenir l’une des nouvelles artères commerciales du continent : une route stratégique reliant la mer Rouge au golfe de Guinée et donnant à l’Afrique centrale une ouverture supplémentaire sur les grands marchés mondiaux.
Rémi Biniou