De la reconnaissance des crimes de la traite et de l’esclavage à une justice réparatrice

Il y a quelque chose d’assez commode dans la manière dont le monde moderne traite l’esclavage. On reconnaît le crime, on prononce quelques mots soigneusement choisis, on inaugure parfois une plaque commémorative, on organise une cérémonie avec des costumes officiels et des discours sur la mémoire. Puis chacun rentre chez soi, le devoir accompli. L’histoire, elle, est priée de rester sagement dans son musée.

Le Comité de l’ONU pour l’élimination de la discrimination raciale, le CERD, vient de rappeler une évidence que beaucoup préfèrent oublier : les excuses ne suffisent plus. À l’occasion de la Journée internationale des personnes d’ascendance africaine, célébrée le 31 août, les experts appellent les États à passer de la reconnaissance des crimes de la traite et de l’esclavage à une véritable politique de justice réparatrice.
Pendant des siècles, l’Afrique a fourni des hommes, des femmes, des enfants. Les négriers ont fourni les chaînes, les comptoirs les registres et les empires la bénédiction. Aujourd’hui, certains États fournissent des excuses. Il serait peut-être temps qu’ils fournissent aussi les réparations. Et la, il faut bien poser la question qui fâche : que vaut une repentance sans réparation ? Une excuse sans conséquence ressemble parfois à une amende payée avec des mots. C’est élégant, c’est solennel, c’est parfaitement indolore.
Or l’esclavage n’a pas seulement laissé derrière lui des chaînes rouillées et des archives poussiéreuses. Il a produit des économies, enrichi des familles, consolidé des puissances, organisé des hiérarchies raciales et installé durablement l’idée que certains êtres humains pouvaient être achetés, vendus et exploités parce qu’ils étaient noirs.
Cette histoire n’a pas disparu avec l’abolition. Elle survit dans les inégalités économiques, les discriminations, certains écarts d’accès à l’éducation et aux soins, les stéréotypes, et les violences raciales. Dans cette étrange géographie mondiale où les descendants de ceux qui ont été dépouillés continuent souvent de vivre avec moins, tandis que les descendants des systèmes qui ont profité de cette spoliation disposent encore d’une avance confortable.

Évidemment, personne ne propose de remonter le temps avec un carnet de chèques pour régler chaque transaction du XVIIe siècle. Ce serait juridiquement, historiquement et matériellement absurde. Mais faire comme si l’histoire n’avait laissé aucun passif l’est tout autant.
Réparer ne signifie pas simplement distribuer de l’argent. Le CERD parle aussi de restitution, de réhabilitation, de satisfaction, de garanties de non-répétition et de réformes structurelles. Autrement dit : rendre ce qui peut l’être, compenser ce qui doit l’être, transformer ce qui doit changer.
Voilà qui complique sérieusement le cérémonial. Car réparer suppose de regarder les archives, de savoir qui a possédé quoi, qui a financé quoi, qui s’est enrichi grâce à quoi. Cela signifie interroger les banques, les compagnies commerciales, les assureurs, les universités, les institutions religieuses et les entreprises dont certaines ont, directement ou indirectement, bénéficié de cette économie de prédation.

Le CERD les invite d’ailleurs à reconnaître leur rôle historique, à ouvrir leurs archives et à contribuer aux réparations, proportionnellement à leur implication et aux avantages qu’elles ont tirés de ce système. Voilà une idée qui risque de faire tousser dans quelques conseils d’administration.
Mais l’Afrique elle-même doit se garder d’une posture purement victimaire. La réparation ne peut être seulement une rente mémorielle. Elle doit devenir une politique de puissance. Si des mécanismes de justice réparatrice sont engagés, ils devraient servir à financer l’éducation, la recherche historique, la santé, le patrimoine, l’entrepreneuriat, les infrastructures et la transmission culturelle. Réparer, ce n’est pas entretenir le passé : c’est donner au présent les moyens de corriger ses héritages.
Il faudra également éviter un autre piège : parler de l’Afrique sans les Africains. Le CERD insiste justement sur la « participation pleine et effective » des personnes d’ascendance africaine et des communautés concernées. C’est essentiel. Les réparations ne doivent pas être imaginées dans des bureaux climatisés par ceux qui ont toujours eu le privilège de définir le problème, la solution et parfois même le montant de la facture.

L’enjeu dépasse donc la morale. Il est politique, économique, institutionnel et même géopolitique. Une puissance qui prétend défendre les droits humains ne peut éternellement demander aux autres de regarder leurs crimes tout en rangeant les siens dans la vitrine des musées. L’histoire n’est pas une blanchisserie où quelques excuses suffiraient à nettoyer plusieurs siècles de prédation. L’Afrique ne demande pas que l’on réécrive l’Histoire. Elle demande qu’on cesse de l’écrire comme si ses conséquences avaient disparu.
Le temps n’efface pas toujours les dettes. Il peut même, parfois, les faire fructifier. Alors oui, que les États présentent leurs excuses. Que les institutions reconnaissent leurs responsabilités. Que les musées racontent les crimes. Que les archives s’ouvrent.
Mais ensuite, qu’on passe à la caisse. Parce qu’après des siècles de traite, d’esclavage et de racisme institutionnalisé, la mémoire sans justice risque de n’être qu’une autre façon, plus polie, de demander aux victimes de patienter.

Jean-René Meva’a Amougou

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