Près de 60 jours que le président de la République du Cameroun a quitté son pays pour un bref séjour privé en Europe. Depuis, des rumeurs les plus folles sur la santé du chef d’État persistent. Le cabinet civil de la présidence de la République et le Gouvernement donnent des assurances. Le concerné, comme à son habitude, ne se montre pas et ne s’entend pas. Les 30 millions de Camerounais attendent sans trop savoir qui croire dans cette guerre de l’information.

Depuis le 7 juin, date de son départ pour un « court séjour privé en Europe », l’absence de Paul Biya alimente une floraison de spéculations. Dans les quartiers de Yaoundé, une question revient sans cesse : « Où est passé le président de la République ? » Les réseaux sociaux amplifient les rumeurs, les médias internationaux s’interrogent, et les Camerounais oscillent entre inquiétude et résignation.
« Arrêtez de nous mentir »
Le cinéaste et intellectuel camerounais Jean Pierre Bekolo jete un pavé dans la mare avec une sortie virulente sur ses réseaux sociaux. « Arrêtez de nous mentir, vous savez où est Paul Biya », écrit-il, dénonçant un théâtre politique où chacun joue un rôle sans jamais dire la vérité. Pour lui, « tout le monde sait que Paul Biya n’est pas simplement en Suisse », mais qu’il serait « dans des vacances dont on ne revient jamais ». Bekolo va plus loin, affirmant que « le poste est vacant », tout en accusant les institutions de fermer les yeux et les citoyens de « faire semblant ».
Son propos, radical, traduit une exaspération face à ce qu’il appelle « le mensonge fondateur » de la politique africaine. En filigrane, il dénonce une société habituée à vivre dans le déni, où l’absence du président devient le symbole d’un système figé dans la comédie.
« Le président se porte bien »
À l’opposé, Samuel Mvondo Ayolo, directeur du Cabinet civil de la présidence, prend la parole dans Jeune Afrique pour rassurer. « Le président se porte bien, suit normalement les affaires de l’État », déclare-t-il, évoquant des déjeuners à Évian, des nominations à la SNH et des dossiers en cours. Pour lui, il n’y a « pas de vide à la tête de l’État », rappelant que Paul Biya a toujours tenu le gouvernail, même dans les crises les plus graves : Bakassi, les tentatives de coup d’État des années 1980, la crise économique ou encore Boko Haram.
Mais Ayolo ne se limite pas au volet sanitaire. Il adresse une mise en garde aux « ennemis de l’intérieur » qui anticipent l’après-Biya. « Certains au sein du sérail attendent ce départ, mais ils partiront peut-être avant lui », lance-t-il, dénonçant les calculs de succession et les manœuvres de déstabilisation.
Entre rumeurs et communication officielle
Ces deux prises de parole illustrent la fracture des récits. D’un côté, des intellectuels et opposants qui voient dans l’absence prolongée du président la preuve d’une vacance du pouvoir. De l’autre, les proches collaborateurs qui insistent sur sa longévité et sa capacité à continuer à gouverner.
Dans une vidéo très partagée, le lanceur d’alerte Paul Choute parle d’un président à l’agonie qui ne reviendra plus au Cameroun : « Paul Biya a subi une opération chirurgicale du cœur. Le président camerounais a subi quatre opérations dans la clinique Générale-Beaulieu à Genève en Suisse où il est admis sous soins depuis plusieurs semaines. Parmi ces opérations, une au niveau du cœur appelée pontage coronarien. Au regard de cette situation, il est dans l’incapacité de se déplacer».
Une présidence opaque
La santé du président, sujet tabou depuis des décennies, est devenue un serpent de mer politique. Chaque absence relance les spéculations, chaque retour déjoue les pronostics. Mais cette opacité nourrit la défiance et fragilise la confiance des citoyens dans leurs institutions.
Pour le leader d’opinion Tafeu François Bikoro, « cette communication fondée sur le silence est une stratégie de pouvoir ». Elle permet de maintenir l’incertitude, de contenir les ambitions internes et de rappeler que, malgré les rumeurs, Paul Biya reste le maître du temps politique.
Au final, la question reste entière : malade, disparu ou bien portant ? Les 30 millions de Camerounais n’ont pas de réponse claire. Entre les « arrêtez de nous mentir » de Bekolo et les « le président se porte bien » d’Ayolo, le peuple navigue dans un océan de contradictions. Entre temps, le serpent de mer continue de hanter la scène politique camerounaise. Paul Biya demeure au cœur des débats, symbole d’un pouvoir qui se nourrit autant de silence que de longévité.
Tom