Yaoundé, pour une diaspora qui compte

Le pays entend transformer ses expatriés en force de frappe économique.

La diaspora camerounaise n’est plus seulement cette silhouette au départ de l’aéroport, valise à la main et avenir en poche. Elle est devenue une force économique, scientifique et financière que Yaoundé regarde désormais avec un intérêt très concret. Jeudi 24 septembre, au Conseil économique et social, le gouvernement a réuni les acteurs non étatiques pour avancer vers la première Stratégie nationale de mobilisation de la diaspora camerounaise. Le projet, financé par le Fonds de l’OIM pour le développement et conduit avec le MINREX et l’OIM, veut changer une vieille habitude : considérer les Camerounais de l’étranger moins comme des expatriés à administrer que comme des compétences à connecter.
Le problème commence pourtant par une question élémentaire : combien sont-ils ? Les estimations disponibles évoquent plusieurs millions de Camerounais établis hors du pays, certaines allant jusqu’à près de 6 millions. Dans un Cameroun comptant environ 29,9 millions d’habitants en 2025 selon la Banque mondiale, cela ferait une population extérieure loin d’être anecdotique. Mais les chiffres restent imparfaits. Le pays ne dispose pas encore d’une cartographie exhaustive et actualisée. Pour mobiliser une armée, mieux vaut donc commencer par savoir où sont les soldats.

Cartographier
Le futur dispositif veut précisément combler ce vide. Cartographie numérique, base de données partagée, profils par profession, compétences, localisation, âge et sexe : le projet entend mettre fin au grand flou statistique.
Car derrière le mot « diaspora » se cachent des médecins, ingénieurs, chercheurs, enseignants, financiers, industriels, informaticiens et entrepreneurs. Des hommes et des femmes qui travaillent dans des économies parfois plus avancées, accumulent des expériences, des réseaux et des capitaux. Jusqu’ici, une partie de cette richesse circulait surtout sous forme de transferts familiaux.
En 2024, la Banque mondiale estime à 690 millions de dollars les transferts personnels reçus par le Cameroun. Mais l’argent envoyé au pays n’est que la partie visible du phénomène. Le véritable gisement est aussi immatériel : compétences, technologies, contacts, méthodes de travail, capacité d’investissement.

Connecter
Yaoundé veut donc passer du simple transfert à la mobilisation. Et, si possible, sortir du vieux tête-à-tête diaspora-Yaoundé-Douala. Le projet prévoit d’aligner cette politique sur les efforts de décentralisation, afin que les compétences et les investissements de l’étranger puissent irriguer les collectivités territoriales. Une entreprise agro-industrielle dans une région, une structure de santé dans une autre, une solution numérique ailleurs : la diaspora pourrait devenir un réseau de développement territorial.
La dimension féminine n’est pas oubliée. La future stratégie sera sensible au genre, avec une meilleure identification des compétences et des contributions des femmes camerounaises établies à l’étranger.
Sur le papier, le mécanisme est séduisant. Dans la réalité, il faudra surtout convaincre.

Débloquer
Car il existe un éléphant dans la pièce : la double nationalité. Le cadre juridique camerounais, issu notamment de la loi de 1968 sur la nationalité, demeure restrictif sur l’acquisition volontaire d’une nationalité étrangère. Une difficulté qui prend une autre dimension quand on parle d’une diaspora installée depuis parfois plusieurs décennies dans des pays où la double nationalité est courante.
La question est donc moins juridique qu’elle n’en a l’air. Elle touche à la confiance, au statut, aux droits et à la sécurité des investissements. Mobiliser une diaspora suppose qu’elle sache exactement dans quel cadre elle revient, investit, entreprend ou transmet son expertise. Une application numérique flambant neuve ne suffira pas si, derrière l’écran, l’administration reste un parcours d’obstacles.

Convaincre
Le calendrier, lui, n’attend pas. Les travaux de cartographie et de constitution de la base de données doivent avancer dès cette fin d’année. Les projets de stratégie et de plan d’action sont attendus en novembre 2026, avant une validation finale annoncée pour janvier 2027.
Le pari est donc de transformer la fuite des cerveaux en circulation des compétences. De faire des expatriés autre chose qu’une tirelire familiale à distance. Et de passer d’une diaspora que l’on sollicite ponctuellement à une diaspora que l’on connaît, que l’on associe et que l’on peut réellement mobiliser.
Le Cameroun a longtemps regardé partir ses diplômés avec une certaine fatalité. Il veut maintenant regarder ce qu’ils sont devenus. La vraie question n’est plus de savoir pourquoi ils sont partis. Mais ce qu’il faudra faire pour qu’ils aient encore envie de participer au pays qu’ils ont laissé derrière eux.

Jean-René Meva’a Amougou

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