Tidjane Thiam : quelle politique, finalement ?

Tidjane Thiam, ce « général » qui, selon ses détracteurs, aurait une peur bleue de la prison, que veut-il finalement ? La question mérite d’être posée après la lecture du message qu’il a adressé aux militants du PDCI-RDA à l’occasion du 66e anniversaire de l’accession de la Côte d’Ivoire à la souveraineté nationale.

Dans ce message, Tidjane Thiam rend hommage aux anciens chefs d’État ivoiriens, mais Laurent Gbagbo en est curieusement absent. Oubli involontaire ? Oubli volontaire ? Difficile de le savoir. Mais, en politique, les silences parlent parfois autant que les déclarations. Et, lorsqu’un responsable politique choisit de citer certains anciens présidents et d’en passer un autre sous silence, il est légitime de s’interroger sur le message qu’il veut faire passer.

Faut-il y voir le signe d’une volonté de renouer avec le RDR et, plus largement, avec le pouvoir actuel ? Certains le pensent. Ce rapprochement serait pourtant lourd de signification pour l’histoire du PDCI. Il faut rappeler que le RDR est issu d’une scission du PDCI en 1994. Plus tard, dans le contexte de la crise politique ivoirienne, les deux formations se rapprocheront. En 2005, la France de droite avait fortement œuvré au rapprochement des forces politiques qui allaient constituer le socle de l’opposition à Laurent Gbagbo. Cette alliance conduira finalement à l’accession d’Alassane Ouattara au pouvoir en 2011.

Mais l’histoire ne s’est pas arrêtée là. Le PDCI et le RDR, devenus respectivement les principales composantes de l’alliance RHDP, finiront par se séparer. Le 17 juillet 2018, Henri Konan Bédié annonçait la rupture de l’alliance, estimant notamment qu’Alassane Ouattara n’avait pas tenu l’engagement qu’il lui aurait fait de favoriser une alternance en 2020.
Dans ce contexte, l’attitude actuelle de Tidjane Thiam mérite d’être scrutée avec attention. Laurent Gbagbo a dirigé la Côte d’Ivoire de 2000 à 2011. C’est un fait historique, que l’on soit favorable ou hostile à son action politique. L’ignorer dans un hommage aux anciens présidents de la République ne relève donc pas d’une simple omission protocolaire. C’est une faute politique. Pour certains, cela peut même apparaître comme une volonté délibérée d’effacer un adversaire politique de l’histoire nationale.

Point n’est besoin d’être pro-Gbagbo pour dénoncer cette attitude. La politique ne devrait pas conduire à réécrire l’histoire en fonction des alliances du moment. On peut combattre Laurent Gbagbo, critiquer son bilan, contester ses choix politiques et ne pas partager ses convictions, tout en reconnaissant qu’il a exercé la fonction de président de la République. Une démocratie adulte exige précisément cette capacité à distinguer l’adversaire politique de l’histoire du pays.

Le comportement de Tidjane Thiam interroge d’autant plus qu’il donne l’impression d’avoir multiplié les alliances au gré des circonstances. En mars 2025, il se retrouvait aux côtés de Simone Ehivet dans la Coalition pour l’alternance pacifique-Côte d’Ivoire (CAP-CI). Quelques mois plus tard, le 19 juin 2025, il participait à la mise en place d’un front commun avec Laurent Gbagbo et le PPA-CI. Et, aujourd’hui, son discours semble ouvrir d’autres perspectives.

Que faut-il comprendre de ces changements successifs ? S’agit-il d’une stratégie politique mûrement réfléchie ou simplement d’une succession de calculs destinés à parvenir au pouvoir ? Car le problème de Tidjane Thiam n’est peut-être pas seulement celui de ses alliances. Il est aussi celui de la lisibilité de son projet politique. Un homme qui aspire à diriger un pays doit pouvoir dire clairement ce qu’il pense, défendre ses convictions et assumer ses choix, y compris lorsqu’ils sont difficiles.
Or, à force de donner le sentiment de s’accommoder de toutes les alliances possibles pour atteindre son objectif, Thiam risque de convaincre ses adversaires qu’il n’a qu’une seule véritable conviction: conquérir le pouvoir.

Son discours prononcé à l’occasion de la célébration des 80 ans du PDCI-RDA avait déjà suscité des interrogations. Ce discours ressemblait davantage à un acte de soumission envers Alassane Ouattara qu’à la parole d’un chef de parti déterminé à défendre ses convictions. Si cette attitude avait pour objectif d’obtenir la possibilité de rentrer en Côte d’Ivoire, elle soulève alors une question encore plus grave : peut-on prétendre diriger un pays lorsqu’on doit se prosterner devant celui dont on dénonce pourtant le système pour obtenir le droit de rentrer dans son propre pays ?
La scène est, en effet, politiquement troublante: une personnalité politique qui aspire à exercer les plus hautes fonctions de l’État se retrouve contrainte de rechercher la bienveillance de celui qu’elle devrait pouvoir affronter politiquement à visage découvert. Une telle situation peut susciter de la compassion, mais elle peut aussi nourrir le doute sur la détermination et le courage de celui qui veut devenir président.

La Côte d’Ivoire n’a pas besoin d’un homme qui change de discours au gré des circonstances. Elle a besoin de dirigeants capables d’assumer leurs convictions, leurs alliances et leurs décisions. Elle a surtout besoin d’hommes et de femmes qui comprennent que la conquête du pouvoir n’est pas une fin en soi. Gouverner, c’est porter une vision, défendre une conception de la société et accepter les sacrifices que cela implique.
Tidjane Thiam finira-t-il par donner raison à ceux qui le présentent comme un opportuniste plutôt que comme un homme d’État ? Il lui appartient de démontrer le contraire. Pour cela, il devra clarifier sa ligne politique, expliquer ses choix et surtout montrer qu’il existe, derrière les calculs électoraux et les rapprochements successifs, une véritable conviction.
Car la Côte d’Ivoire mérite des dirigeants qui savent où ils vont et pourquoi ils y vont.

Jean-Claude Djéréké

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