Il savait remettre ? sa place quiconque osait le d?fier. Ainsi, en 1979, il contribua au renversement d?Idi Amin Dada qui, une ann?e plus t?t, avait occup? une partie du territoire tanzanien. En 1985, il quitte le pouvoir, de son propre chef, parce qu?il a compris que nul n?est indispensable et qu?il faut partir quand on a atteint ses limites pour permettre ? d?autres de servir le pays avec leurs id?es et m?thodes.

Au cours de ses ?tudes ? Makerere College, universit? situ?e dans la capitale de l?Ouganda (1943-1945), il s?int?resse ? la politique et n?a qu?un r?ve : contribuer, avec d?autres ?tudiants nationalistes, ? la lib?ration de son pays colonis? par les Britanniques. Le certificat d?enseignement en poche, il retourne au Tanganyika pour enseigner. ? l??cole catholique de Tabora, il ouvre une branche de l?African Association (AA), association pour la protection sociale fond?e en 1929. Rapidement, il met cette association au service de la conqu?te de l?ind?pendance du Tanganyika et du panafricanisme. De 1949 ? 1952, il retourne sur les bancs de l??cole pour pr?parer une ma?trise en ?conomie politique et en histoire ? l?Universit? d??dimbourg (?cosse). Pendant son s?jour ?cossais, il milite dans Fabian Colonial Bureau, un mouvement socialiste et anticolonial bas? ? Londres, et suit attentivement la lutte des ressortissants de la Gold Coast pour l?autonomie. Mais la prise de conscience politique ne lui semble pas aussi avanc?e dans son pays qu?au Kenya o? les Mau-Mau se sont soulev?s contre la colonisation britannique. Il prend alors la direction de la Tanganyika African Association (TAA) en avril 1953. Cette association devient en juillet 1954 l?Union nationale africaine du Tanganyika (TANU en anglais), un parti politique qui pr?ne l?ind?pendance dans la non-violence. L?ann?e suivante, Nyerere abandonne l?enseignement pour s?engager pleinement en politique. Au nom de la TANU, il prendra la parole devant le Conseil de tutelle des Nations Unies successivement en 1955 et en 1956. En 1958, la TANU participe aux ?lections l?gislatives mais conteste la tricherie des Britanniques. Aux ?lections l?gislatives d?ao?t 1960, la TANU obtient 70 des 71 si?ges au Parlement. Le Tanganyika acc?de ? l?ind?pendance le 9 d?cembre 1961. Une ann?e apr?s, Nyerere est ?lu pr?sident de la nouvelle R?publique du Tanganyika. La fusion avec l??tat de Zanzibar donnera naissance ? la R?publique de Tanzanie, le 29 octobre 1964.
Nyerere a gouvern? en adoptant le swahili comme langue nationale dans l?administration et dans les ?coles, en assurant l?alphab?tisation de masse et l??cole gratuite pour tous, en s?inspirant du style traditionnel pour la prise de d?cision qui consiste ? organiser plusieurs r?unions au cours desquelles chacun a la possibilit? de s’exprimer avant que le groupe ne parvienne ? un consensus, en soutenant les mouvements qui combattaient le colonialisme (l?ANC, la ZANU, le FRELIMO, le MPLA, la SWAPO), en accueillant les Lumumbistes du Congo, des Ghan?ens proches de Nkrumah apr?s la chute de ce dernier, en cr?ant avec les pr?sidents ougandais et Kenyan la communaut? d?Afrique de l?Est. Nyerere n??tait pas repli? sur son pays. Il souffrait quand un autre pays africain ?tait confront? ? des difficult?s. Pourquoi ? Parce que, chez lui, nationalisme et panafricanisme allaient de pair mais aussi parce qu?il croyait que ?sans unit?, les peuples d?Afrique n?ont pas de futur, sauf comme perp?tuelles et faibles victimes de l?imp?rialisme et de l?exploitation?. Il savait remettre ? sa place quiconque osait le d?fier. Ainsi, en 1979, il contribua au renversement d?Idi Amin Dada qui, une ann?e plus t?t, avait occup? une partie du territoire tanzanien. En 1985, il quitte le pouvoir, de son propre chef, parce qu?il a compris que nul n?est indispensable et qu?il faut partir quand on a atteint ses limites pour permettre ? d?autres de servir le pays avec leurs id?es et m?thodes. Avec l?Ujamaa, vocable swahili qui peut se traduire par ?famille? ou ?communaut??, Nyerere voulait instaurer une soci?t? solidaire, ?galitaire, autonome (self-reliant) et comptant sur ses propres moyens ou forces pour se d?velopper. L?Ujamaa ?tait l??l?ment central de la D?claration d?Arusha adopt?e en f?vrier 1967.
Le premier pr?sident n??tait pas un catholique b?ni-oui-oui? Non seulement il ?tait en mesure d?interpeller la hi?rarchie catholique de son pays mais il ne tournait pas autour du pot quand il s?adressait ? elle. Le 16 octobre 1970, il pronon?a une importante conf?rence devant les religieuses de Maryknoll de New York. Il convient de se r?f?rer ? cette conf?rence pour conna?tre sa position sur la mission de l??glise catholique en Afrique. Pour lui, l??glise a ?t? ?tablie pour servir l?homme. Telle est aussi la conception du Concile Vatican II (1962-1965) qui pr?sente l??glise comme ?un moyen de l?union intime avec Dieu? (cf. ?Lumen gentium?, n. 1). Si l??glise n?est pas une fin en elle-m?me mais un moyen au service de l?homme et de sa dignit?, alors elle doit, selon Julius Nyerere, ?combattre toute organisation ou structure ?conomique, sociale ou politique qui opprime les hommes?. Il aurait donc appr?ci? la prise de position de Mgr Michel Russo. En octobre 2012, l?ancien ?v?que de Doba avait critiqu? la mauvaise gestion du p?trole tchadien par le gouvernement, une critique qui amena le dictateur Idriss D?by ? l?expulser, quelques jours plus tard. Il aurait applaudi les propos tenus d?but janvier 2018 par le cardinal Laurent Monsengwo contre le refus de Joseph Kabila de partir apr?s ses deux mandats ? la t?te du pays : ?Il est temps que les m?diocres d?gagent et que r?gnent en RDC la paix et la justice !? Nyerere, qui voulait que l??glise ne soit pas passive devant l?injustice et le crime, se serait r?joui d?apprendre que l?archev?que de N?Djamena, Mgr Edmond Djitangar, ?tait parmi les marcheurs qui protestaient pacifiquement, le 15 f?vrier 2022, contre la tuerie de Sandana. Nyerere disait aussi que l??glise doit s?occuper de toute la personne (se soucier des ?mes est aussi important que lutter contre les structures qui affament et avilissent les corps), ce que Paul VI a appel? le ?d?veloppement int?gral (cf. ?Populorum progressio?, lettre encyclique, 26 mars 1967).
Pour cet homme, qui fut un des p?res fondateurs de l?OUA, anc?tre de l?Union africaine (il faisait partie du Groupe de Casablanca et militait pour la f?d?ration), ?l?unit? ne nous rendra pas riches, mais elle peut rendre difficiles le m?pris et l?humiliation de l?Afrique et des peuples africains?. Il n??tait pas seulement dans le peuple et avec le peuple. Il ?tait aussi le d?fenseur du peuple comme en t?moigne cette mise en garde : ?Si le peuple n?a aucun droit de regard sur les politiques suivies, pareille situation peut d?boucher sur le fascisme et non sur le socialisme? (cf. ?Freedom and Socialism?, Oxford University Press, 1968). La soumission des pays d?Afrique ?francophone? ? la France le choquait beaucoup, il trouvait inadmissible le fait que ce pays parle au nom de ses ex-colonies ? l?ONU car, pour lui, ?aucune nation n?a le droit de prendre des d?cisions pour une autre nation, aucun peuple pour un autre peuple?. Quand il d?couvrit que la Grande-Bretagne soutenait la s?gr?gation raciale en Afrique du Sud, il rompit imm?diatement les relations diplomatiques avec elle. Rares sont aujourd?hui les chefs d??tat africains capables de faire montre d?un tel courage. ? partir de l?, on peut ais?ment comprendre pourquoi, 23 ans apr?s sa disparition, les Tanzaniens continuent d?admirer et de v?n?rer le Mwalimu.
Jean-Claude DJEREKE