S?rie sur les h?ros africains?: Jean-Marc Ela, th?ologien insoumis et d?fenseur des pauvres??

Le natif d?Ebolowa ne pouvait qu?irriter le Vatican en faisant valoir que les ?glises africaines pouvaient ?tre autre chose qu?un d?calque du mod?le romain. En effet, il ne sera pas convi? au premier synode sur l?Afrique ? Rome (avril-mai 1994). Le Vatican le percevait, avec Engelbert Mveng, Pierre Meinrad Hebga et Fabien Eboussi, comme un ?th?ologien ? probl?mes?, non parce qu?il enseignait et d?fendait des h?r?sies, mais parce qu?il ?militait pour l?inculturation et l?organisation d’un Concile africain?.

La derni?re fois o? j??changeai avec lui, c??tait chez Karthala, notre ?diteur commun, dans le 13e arrondissement de Paris. Nous ?tions en 2003. Notre premi?re rencontre avait eu lieu 20 ans plus t?t au noviciat j?suite situ? ? l??poque ? Nkoabang, pr?s de Yaound? (Cameroun). Ce jour-l?, Jean-Marc Ela nous avait longuement parl? de Tokomb?r? o? il avait d?barqu? en 1971. Simon Mpeke alias Baba Simon y vivait d?ja depuis une dizaine d?ann?es. Ela admirait ? la fois l?esprit missionnaire et le d?pouillement de ce pr?tre bassa de l?archidioc?se de Douala. Il voulait ?partager l’exp?rience de cet homme qui l’avait fascin? quand il ?tait ?tudiant?. Tokomb?r? ?tait appel? ?le lieu du combat? parce que la vie y ?tait difficile et parce qu?il fallait se battre sans cesse pour y survivre. Ainsi, Ela lui-m?me ?tait oblig? de lire et d??crire ? la lueur de la lampe temp?te, de dormir dans une petite case. Partager la vie difficile des paysans kirdis lui donna l?occasion de voir les cons?quences des plans d?ajustement structurel impos?s par le Fonds mon?taire international aux pays africains dans les ann?es 1980 ainsi que les ravages du n?o-lib?ralisme car ces paysans ?taient ?contraints d?arracher les tiges de mil qui commencent ? pousser pour semer le coton?. Cela lui permit aussi de constater que le ?monde d?en-bas?, loin d??tre passif, invente des pratiques sociales novatrices adaptatives pour ne pas crever de faim et dispara?tre? (cf. ?Quand l??tat p?n?tre en brousse. Les ripostes paysannes ? la crise?, Paris, Karthala, 1990). De tous les ouvrages ?crits par Ela pendant son s?jour ? Tokomb?r?, ?Le cri de l?homme africain? (1980) est, de mon point de vue, celui qui d?crit le mieux les souffrances du monde paysan. Pour Ela, l??glise en Afrique, en plus de g?rer des ?coles et dispensaires, de cat?chiser, de baptiser, de marier et de confesser, devrait prendre la d?fense des petits et des faibles, d?noncer et combattre le syst?me n?olib?ral qui appauvrit et clochardise des millions de personnes dans un continent qui poss?de pourtant toutes sortes de richesses. Pour lui, la religion, loin de se r?duire ? une relation avec le surnaturel, est ?une force sociale [dans laquelle] l?homme peut puiser des possibilit?s contestatrices de l?ordre ?tabli?.

Il ?tait contre le cl?ricalisme qui r?serve au pr?tre le pouvoir de dire la messe, de confesser, etc. Pourquoi? Parce que, dans les premiers si?cles, des la?cs ?taient responsables de communaut?s ou pr?sidaient l?Eucharistie. Ela souhaite que cette possibilit? soit offerte en Afrique ? des la?cs estim?s et ayant fait la preuve d?un long engagement dans l??glise. Certains se cachent derri?re la tradition pour refuser tout changement dans la doctrine et le fonctionnement de l??glise, comme si la tradition ?tait quelque chose d?immuable et d?intouchable. La ?th?ologie sous l?arbre? d?Ela, qui est ?un va-et-vient entre la r?flexion et la pastorale des mains sales?, soutient au contraire que la vraie tradition est vivante et non fig?e, qu?elle n?a rien ? voir avec l?enfermement dans les cl?tures dogmatiques. En d?autres termes, Jean-Marc Ela remet en cause les concepts, institutions, structures, mod?les et traditions des ?glises d?Occident. Pour lui, il est n?cessaire et urgent de ?sortir d?une religion toujours plus ou moins model?e par une civilisation de conqu?te, qui domine les autres, qui se croit unique, de lib?rer le christianisme de cet encombrement qui risque d?emp?cher son incarnation dans la culture et l?humanit? de l?homme africain? (https://www.cath.ch/ newsf/apic-interview-28/). Le natif d?Ebolowa ne pouvait qu?irriter le Vatican en faisant valoir que les ?glises africaines pouvaient ?tre autre chose qu?un d?calque du mod?le romain. En effet, il ne sera pas convi? au premier synode sur l?Afrique ? Rome (avril-mai 1994). Le Vatican le percevait, avec Engelbert Mveng, Pierre Meinrad Hebga et Fabien Eboussi, comme un ?th?ologien ? probl?mes?, non parce qu?il enseignait et d?fendait des h?r?sies, mais parce qu?il ?militait pour l?inculturation et l?organisation d’un Concile africain?. Au grand dam des autorit?s vaticanes, Ela, Hebga et Mveng participeront n?anmoins ? un synode parall?le gr?ce au SEDOS (Service of documentation and study on global mission). Au cours de ce contre-synode, les trois th?ologiens d?fendent unanimement ?l’option selon laquelle la d?mocratisation et l’instauration de l’?tat de droit en Afrique sont la nouvelle route de l’?glise?. Ela pense que le th?ologien africain doit parler de Dieu ? partir du lieu o? la Parole de Dieu le trouve. Et il ajoute: ?L’Afrique est un v?ritable p?le de la r?v?lation, un lieu o? Dieu parle ? l’?glise et au monde. J’ai pris conscience de l’insignifiance du christianisme occidental pour l’homme africain. Ce christianisme est int?gr? ? un syst?me de domination dans lequel Dieu risque d’?tre captur? par les forces qui nous oppriment. Or il faut que Dieu soit Dieu et, pour qu’il en soit ainsi, il faut que Dieu soit lib?r? de cette captivit?. Autrement dit, ma th?ologie prend pour point de d?part le fait que l’?vangile ne peut r?ellement ?tre une force de lib?ration que si on le d?gage du christianisme occidental fondamentalement associ? ? un syst?me de domination depuis la conversion de l’Empereur Constantin?. Il y a ainsi, chez Jean-Marc Ela, la pr?occupation d?une double lib?ration : lib?ration des structures qui affament et oppriment l?Africain en interne et lib?ration de la d?pendance occidentale. Parce qu?Ela parle de lib?ration, certains en ont h?tivement conclu qu?il avait ?t? influenc? par la th?ologie de la lib?ration dont les grandes figures en Am?rique latine sont le P?ruvien Gustavo Guttierrez, les Br?siliens Hugo Assmann, Leonardo Boff et Clodovis Boff, les Nicaraguayens Ernesto et Fernando Cardenal, l?Uruguayen Juan-Luis Segundo et les Salvadoriens Ignacio Ellacuria et John Sobrino. ? ceux qui accusent les th?ologiens africains d?avoir copi? le continent latino-am?ricain, il r?pondra ceci: ?Ce qu’il faut savoir, c’est que la th?ologie de la lib?ration est d?origine africaine. Nous avons ?t? parmi les premiers ? poser les bases d?une th?ologie de la lib?ration en essayant de retrouver les rapports entre Dieu et les peuples opprim?s. D?s les ann?es 1960, pendant que nous pr?parions le Concile, j’?tais pr?occup? par les probl?mes de la lib?ration.?

Parcours

Apr?s 14 ans pass?s ? Tokomb?r?, Ela s?installe dans la capitale politique du Cameroun pour enseigner la sociologie ? l?Universit? de Yaound? I. Il dispensait ses cours en semaine. Le week-end, il c?l?brait la messe ? la paroisse de Ndzong-Melen fond?e par l?abb? Pie-Claude Ngoumou qui introduisit le balafon dans le chant liturgique. Cette paroisse devint rapidement c?l?bre non seulement parce que les catholiques camerounais pouvaient y louer le Seigneur avec des instruments du terroir mais aussi parce que la messe y ?tait dite en plein air. Beaucoup de personnes parmi lesquelles des ?tudiants venaient dans cette paroisse, pour ?couter les hom?lies d?Ela qui ne caressaient pas le r?gime de Paul Biya dans le sens du poil. Si on admirait son audace et son courage, on repartait surtout, de l?, r?confort?s apr?s avoir ?cout? sa parole qui ?tait tranchante comme l??p?e. Mais les pr?dications d?Ela ne plaisaient pas ? tout le monde. Elles d?rangeaient ceux qui ?taient devenus les bourreaux de leurs propres fr?res alors qu?on s?imaginait que le d?part du colonisateur serait synonyme d?une ?re de libert?, de s?curit? et de prosp?rit? pour tous. Le 24 avril 1995, Engelbert Mveng, historien, artiste et th?ologien, est assassin? ? son domicile. La mort du premier j?suite camerounais provoque un choc dans le pays et au-del?. L?opold S?dar Senghor, qui le connaissait et l?estimait, est atterr?. Ela ?tait en Belgique quand le drame se produisit. Il rentrera au Cameroun en juin. Interrog? sur la mort de son ami Mveng, il ne m?che pas ses mots. Il rappelle notamment que l??tat camerounais a le devoir de prot?ger les personnes et leurs biens, de rendre la justice. Il se demande ce qui risque d?arriver ? la soci?t? camerounaise si les dirigeants du pays ne respectent plus rien. Il n?omet pas de faire un parall?le entre la vie des Camerounais au cours des dix derni?res ann?es et l?homme attaqu? et d?pouill? par des brigands entre J?rusalem ? J?richo dans la parabole du bon Samaritain, fait remarquer que ?le sang du P?re Mveng et des autres victimes des assassinats qui ont eu lieu au Cameroun depuis dix ans crie, faute de justice?. Ces prises de position vaudront des menaces de mort ? Ela. Au d?but, il essaie de les minimiser, mais des parents et amis proches du r?gime l?informent qu?il pourrait ?tre la prochaine victime et lui conseillent donc de se mettre ? l?abri. Devant la multiplication des menaces, Ela est oblig? de quitter le Cameroun en ao?t 1995 pour le Canada o? il rendra l??me en 2008.

Partisan d?une th?ologie qui, ?? partir de la solidarit? avec les pauvres et les opprim?s, lib?re la force provocatrice et lib?ratrice de l??vangile?, Jean-Marc Ela fait indiscutablement partie des ?intellectuels authentiques?, c?est-?-dire de ces Africains qui ?ont r?sist? aux s?ductions de l?int?gration, ont refus? de se renier, de se truquer, sont rest?s sur la br?che, entre le pass? et l?avenir, entre deux mondes? sont demeur?s des ?tres r?els, des humains? (cf. Fabien Eboussi, ?Lignes de r?sistance?, Yaound?, Cl?, 1999, p. 42).

Jean-Claude DJEREKE 

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