Les Houphou?t, Senghor, S?kou Tour?, Modibo Ke?ta, Ahidjo, Nyerere, Kenyatta, Nkrumah et Kaunda avaient pour mission d?arracher l?ind?pendance politique. Y sont-ils parvenus ? Ceux qui vinrent apr?s eux devaient conduire les pays africains ? l?ind?pendance ?conomique qui passe par une transformation de nos mati?res premi?res sur place. Cette mission semble n?avoir pas ?t? remplie parce que le franc CFA continue d?appauvrir les peuples africains, parce que les bases militaires fran?aises sont toujours en place dans certains pays, parce que l?Union africaine tarde ? constituer une force militaire efficace et ? s?auto-financer, parce que la justice africaine est encore incapable de juger les Africains ayant commis des crimes ?conomiques et des crimes contre l?humanit?. C?est dire que la pens?e de Fanon n?a rien perdu de sa pertinence.

Frantz Fanon commence ses ?tudes au lyc?e Victor-Sch?lcher de Fort de France (Martinique) o? enseigne un certain Aim? C?saire. En 1943, il s?engage dans l?Arm?e fran?aise de la Lib?ration. Il est ensuite envoy? en Alg?rie o? il est d?embl?e frapp? par le caract?re pyramidal de la soci?t? coloniale : les colons riches et petits-blancs au sommet, les juifs et les indig?nes ?volu?s au milieu, la masse du peuple au bas de l??chelle. Il retourne en Martinique pour passer le baccalaur?at. Dans la foul?e, il soutient la candidature d?Aim? C?saire, candidat du Parti communiste fran?ais aux ?lections l?gislatives d?octobre 1945. Gr?ce ? son statut d?ancien combattant, il b?n?ficie d?une bourse qui lui permet d??tudier la m?decine ? Lyon. Parall?lement, il prend des cours en philosophie et en psychologie. ? Lyon, il dirige le journal ?tudiant ?Tam-Tam? et participe aux mobilisations anticolonialistes avec les Jeunesses communistes, m?me s?il n?en est pas membre. Fanon soutiendra sa th?se en psychiatrie en 1951. Deux ans plus tard, il devient m?decin-chef de l?h?pital psychiatrique de Blida-Joinville (Alg?rie). En ?tudiant les rites traditionnels de la culture alg?rienne et les mythes des colons fran?ais sur l?Alg?rien, il d?couvre que, pour le colonisateur, l?Alg?rien est menteur, voleur, fain?ant, peu ?volu? et primitif. Fanon pense, lui, que c?est la colonisation qui fait de l?homme colonis? un ?tre ?infantilis? et ali?n??.
Guerre d?Alg?rie
La guerre d?Alg?rie d?bute en 1954. Deux ans plus tard, Fanon remet sa d?mission de m?decin-chef de l?h?pital de Blida-Joinville au gouverneur Robert Lacoste pour rejoindre la r?sistance nationaliste. Expuls? d?Alg?rie en janvier 1957, il repr?sente le Front de lib?ration nationale (FLN) ? la conf?rence panafricaine qui a lieu ? Kinshasa, le 27 ao?t 1960. Quand il renonce ? sa nationalit? fran?aise, c?est pour rejoindre le FLN ? Tunis o? il collabore au journal ?El Moudjahid?. En 1958, il se fait ?tablir un faux-passeport tunisien au nom d?Ibrahim Omar Fanon. En 1959, il fait partie de la d?l?gation alg?rienne au congr?s panafricain d?Accra. En mars 1960, il est nomm? ambassadeur du Gouvernement provisoire de la R?publique alg?rienne (GPRA) au Ghana.
Fanon critiquera les dirigeants africains qui ont adh?r? ? la Communaut? fran?aise du g?n?ral de Gaulle parce que cette communaut?, selon lui, ne fait que perp?tuer le colonialisme et les bourgeoisies africaines assujetties ? l?Occident. Or l?ind?pendance nationale n?a de sens, ? ses yeux, que si les gens sont capables de d?cider pour eux-m?mes et si est pris en compte l?acc?s au pain, ? la terre, au pouvoir pour les classes populaires.
Il est tellement fascin? par les ?crits de Jean-Paul Sartre (?R?flexions sur la question juive?, ?Orph?e noir?, ?L??tre et le n?ant?) qu?il souhaite que son dernier ouvrage, ?Les Damn?s de la terre?, soit pr?fac? par le philosophe fran?ais. Il souhaite aussi rencontrer Sartre. .La rencontre a lieu ? Rome, pendant l??t? 1961. Une rencontre bouleversante pour les deux hommes, t?moignera Simone de Beauvoir.
Fanon d?c?de d?une leuc?mie ? Bethesda, pr?s de Washington, le 6 d?cembre 1961 ? l’?ge de 36 ans, quelques mois avant l’ind?pendance alg?rienne. Conform?ment ? son testament, son corps est transport? par une d?l?gation du GPRA ? la fronti?re, puis inhum? par Chadli Bendjedid dans le cimeti?re de Sifana, en Alg?rie. C?est en 1965 que sa d?pouille sera transf?r?e au cimeti?re des martyrs de la guerre, pr?s de la fronti?re alg?ro-tunisienne, dans la commune d?A?n El Kerma.
La Martinique
En reconnaissance de son travail de psychiatre et de son soutien ? la cause alg?rienne, son nom sera donn? ? trois h?pitaux alg?riens ? Blida, ? B?ja?a et ? Annaba. La Martinique, non plus, ne l?oubliera pas. En 1965, le maire Aim? C?saire, qui le pr?sentait comme ?celui qui vous emp?che de vous boucher les yeux et de vous endormir au ronron de la bonne conscience?, permit que son nom soit attribu? ? une avenue de Fort-de-France. En 1982, un colloque international est organis? en son honneur en Martinique. La France, en revanche, ne fit rien pour lui. Fanon y ?tait per?u comme ?un philosophe maudit?. Pourquoi ? Parce qu?il ne caressa jamais le colonialisme fran?ais dans le sens du poil, parce qu?il d?non?a cette France qui, tout en parlant d??galit?, pi?tine les droits des populations dans son empire colonial au motif que ces populations seraient de race inf?rieure, parce qu?il osa remettre en cause la devise de la R?publique fran?aise (libert?-?galit?-fraternit?) dans deux livres : ?L?an V de la r?volution alg?rienne? (Fran?ois Maspero, 1959) et ?Les Damn?s de la terre? (Fran?ois Maspero, 1961). Bien qu?analysant la psychologie du colonis?, le second ouvrage parle au colon, parle du colon, de ses mensonges et crimes. On comprend alors pourquoi, dans la pr?face du livre, Sartre ?crit ceci : ?Europ?ens, ouvrez ce livre, entrez-y. Apr?s quelques pas dans la nuit vous verrez des ?trangers r?unis autour d?un feu, approchez, ?coutez. Ils discutent du sort qu?ils r?servent ? vos comptoirs, aux mercenaires qui les d?fendent. Ils vous verront peut-?tre, mais ils continueront de parler entre eux, sans m?me baisser la voix. Hier, quand ils s?adressaient ? vous, vous ne preniez pas la peine de r?pondre ? ces zombies. Aujourd?hui, ils vous ignorant. Un feu les ?claire et les r?chauffe, qui n’est pas le v?tre. Vous, ? distance respectueuse, vous vous sentirez furtifs, nocturnes, transis… Dans ces t?n?bres d?o? va surgir une autre aurore, les zombies, c?est vous.?
R?flexions
Dans ?Les Damn?s de la terre?, Fanon soutient que le colonialisme a lamentablement ?chou? parce qu?il ?est la violence ? l??tat de nature? et que ?les d?portations, les massacres, le travail forc?, l?esclavagisme ont ?t? les principaux moyens utilis?s par le capitalisme pour augmenter ses r?serves d?or et de diamants, ses richesses et pour ?tablir sa puissance? et que l?homme noir ne saurait se contenter de regrets et d?excuses de la part de l?Occident car ?les gouvernements des diff?rentes nations europ?ennes ont exig? des r?parations et demand? la restitution en argent et en nature des richesses qui leur avaient ?t? vol?es.? Pour lui, ?la r?paration morale de l?ind?pendance nationale ne nous nourrit pas. La richesse des pays imp?rialistes est aussi notre richesse?.
Et ses fr?res noirs, que leur dit-il ? De se garder des ?mim?tismes naus?abonds?, de quitter ?cette Europe qui n?en finit pas de parler de l?homme tout en le massacrant partout o? elle le rencontre, ? tous les coins de ses propres rues, ? tous les coins du monde?. Il ajoute : ?Voici des si?cles qu?au nom d?une pr?tendue aventure spirituelle elle ?touffe la quasi-totalit? de l?humanit?… Nous avons mieux ? faire que de suivre cette Europe-l?. Le jeu europ?en est d?finitivement termin?, il faut trouver autre chose. Nous pouvons tout faire aujourd?hui ? condition de ne pas singer l?Europe, ? condition de ne pas ?tre obs?d?s par le d?sir de rattraper l?Europe. Ne cr?ons pas des ?tats, des institutions qui s?inspirent de l?Europe.? Bref, Frantz Fanon appelle les Noirs ? ?tre eux-m?mes au lieu de chercher ? ressembler ? cette Europe qui ?s?est montr?e parcimonieuse, mesquine, carnassi?re homicide avec l?homme?. Dans ?Peau noire, masques blancs? (Seuil, 1952), le psychiatre martiniquais tirait d?j? la sonnette d?alarme en demandant aux Noirs d??tre fiers de la couleur de leur peau, de leur nez ?pat?, de leurs cheveux cr?pus, de leurs cultures.
Pour lui, ?chaque g?n?ration doit, dans une relative opacit?, d?couvrir sa mission, la remplir ou la trahir? (cf. ?Les Damn?s de la terre?). Les Houphou?t, Senghor, S?kou Tour?, Modibo Ke?ta, Ahidjo, Nyerere, Kenyatta, Nkrumah et Kaunda avaient pour mission d?arracher l?ind?pendance politique. Y sont-ils parvenus ? Ceux qui vinrent apr?s eux devaient conduire les pays africains ? l?ind?pendance ?conomique qui passe par une transformation de nos mati?res premi?res sur place. Cette mission semble n?avoir pas ?t? remplie parce que le franc CFA continue d?appauvrir les peuples africains, parce que les bases militaires fran?aises sont toujours en place dans certains pays, parce que l?Union africaine tarde ? constituer une force militaire efficace et ? s?auto-financer, parce que la justice africaine est encore incapable de juger les Africains ayant commis des crimes ?conomiques et des crimes contre l?humanit?. C?est dire que la pens?e de Fanon n?a rien perdu de sa pertinence. Sa vision et ses propositions peuvent ?tre une source d?inspiration parce qu?elles portent un message simple mais puissant : ?Nous r?aliserons tous ensemble et partout le socialisme r?volutionnaire ou nous serons battus un ? un par nos anciens tyrans.?
Incontestablement, Fanon fut ?celui qui r?veille, celui qui encourage et celui qui somme l?homme d?accomplir sa t?che d?homme et de s?accomplir lui-m?me, en accomplissant sa propre pens?e, celui dont la voix, par-del? la tombe, appelle encore les peuples ? la libert? et l?homme ? la dignit?? (C?saire, ?La r?volte de Frantz Fanon? dans ?Jeune Afrique? du 13-19 d?cembre 1961).
Jean-Claude DJEREKE