S?rie sur les h?ros africains?: Cheikh Anta Diop, fer de danse intellectuelle??

Diop contribua ? l??laboration d?une conscience africaine d?complex?e. Il a redonn? de la fiert? au Noir qui, aux dires de certains th?oriciens occidentaux (Voltaire, Hegel, Gobineau, Hume, L?vy-Bruhl), n?avait rien invent?, ne poss?dait ni ?criture, ni histoire alors que les travaux de Diop ont montr? que les Bamouns (Cameroun) et les ?thiopiens, entre autres, avaient leur ?criture avant l?arriv?e des Blancs en Afrique, alors que les grands penseurs et savants grecs (Thal?s, Pythagore, Anaxagore, Anaximandre, H?raclite, Solon, Platon?) ?taient venus s?instruire en ?gypte.???

Cheikh Anta Diop, un pur wolof de Diourbel (S?n?gal), avait ?t? surnomm? le dernier pharaon, probablement parce qu?il avait fait des recherches sur l??gypte pharaonique mais ?galement parce que ses connaissances ?taient aussi impressionnantes que les pyramides construites par les pharaons. Des connaissances qu?il avait acquises en ?tudiant la physique nucl?aire, la chimie, l?histoire, l?anthropologie, la linguistique, la philosophie. Cette formation pluridisciplinaire lui semblait d?autant plus n?cessaire qu?il estimait, comme Jean Pic de la Mirandole, savant italien du 15e si?cle, que consid?rer un sujet sous plusieurs angles permettait de mieux l?appr?hender.

Sa position sur les langues n?gro-africaines

Diop refusait que les langues africaines soient appel?es dialectes, mot qui a une connotation d?pr?ciative. Il pensait qu?on pouvait ?tudier et ?crire dans ces langues, qu?on pouvait m?me enseigner les math?matiques, la physique, la chimie dans ces langues. Bref, Cheikh Anta Diop craignait que les langues du colonisateur ne mangent nos langues et ne les fassent dispara?tre, ph?nom?ne que le linguiste fran?ais Louis-Jean Calvet a bien analys? ? travers le concept de ?glottophagie? (cf. ?Linguistique et colonialisme?, Paris, Payot, 1974). Pour le savant s?n?galais, l?Organisation internationale de la francophonie (OIF) participait de cette absorption des langues africaines par le fran?ais, l?anglais, le portugais et l?espagnol. Pour m?moire, l?OIF a pour anc?tre l?Agence de coop?ration culturelle et technique cr??e en 1970 par L?opold S?dar Senghor (S?n?gal), Habib Bourguiba (Tunisie), Hamani Diori (Niger) et le prince Norodom Sihanouk (Cambodge).

Rapports avec Senghor

Le moins que l?on puisse affirmer, c?est qu?ils ?taient ex?crables. Diop et Senghor ?taient des ennemis intimes comme le sont la France et le Royaume uni. Le premier voyait le second comme un ali?n?. Le vocable latin ?alienus?, d?o? est tir? l?adjectif ?ali?n??, signifie ?qui appartient ? autrui?. Dans l?entendement de Diop, Senghor, bien qu?ayant vu le jour et grandi en Afrique, appartenait ? la France, travaillait pour elle, lui ?tait soumis, en ?tait un valet car ? quoi reconna?t-on les ali?n?s ? Au fait qu?ils aiment avoir des ch?teaux et comptes bancaires en France, y passer leurs vacances, s?y soigner avec leur famille et y scolariser leur prog?niture, au fait de croire que seul le Blanc est d?tenteur du beau, du bien et de la raison. Diop, qui abhorrait visc?ralement l?ali?nation, ne pouvait qu??tre en d?saccord avec la formule senghorienne selon laquelle ?l??motion est n?gre comme la raison est hell?ne?. Diop trouvait la formule ? la fois ridicule et contraire ? la v?rit? car, pour lui, tout ?tre humain est pourvu de raison et d??motion. C??tait aussi l?avis de Marcien Towa dans ?L?opold S?dar Senghor : n?gritude ou servitude ?? (Yaound?, Cle, 1971), de Stanislas Adotevi dans ?N?gritude et n?grologues? (Paris, Union g?n?rale d??ditions, 1972), de Mongo Beti et de Wole Soyinka qui estimait que les Africains colonis?s par la France parlaient trop sans agir alors que ?le tigre ne proclame pas sa tigritiude mais bondit sur sa proie et la d?vore?. Comme chef de l??tat, Senghor mena la vie dure ? Cheikh Anta Diop en le faisant s?journer pendant un mois ? la prison de Diourbel en 1962, puis en lui interdisant d?enseigner ? l?universit? de Dakar. C?est Abdou Diouf qui l?vera cette stupide interdiction.

Le successeur de Senghor ira encore plus loin en donnant le nom de Cheikh Anta Diop ? l?universit? de Dakar. Pourquoi Senghor fit-il toutes ces vacheries ? Diop ? Deux explications sont avanc?es. Selon la premi?re, Senghor ?tait jaloux du doctorat de Cheikh Anta Diop. En effet, Senghor n?avait que l?agr?gation de grammaire qui permet d?enseigner au lyc?e. Diop, lui, avait soutenu une th?se, le 9 janvier 1960, sur ?De l?antiquit? n?gre ?gyptienne aux probl?mes culturels de l?Afrique noire d?aujourd?hui?. La th?se ? la Sorbonne reposait sur 3 grandes id?es (l??gypte antique est une civilisation noire; cette civilisation existe avant toutes les autres; il y a une parent? entre l??gyptien et les langues n?gro-africaines) et avait ?t? pr?par?e sous la direction de Marcel Griaule, anthropologue et auteur de ?Dieu d?eau. Entretiens avec Ogotemm?li? (1948). C?est 9 ans plus t?t que Diop aurait d? d?fendre cette th?se. Malheureusement, les esprits en Europe n??taient pas encore pr?ts ? entendre une v?rit? qui battait en br?che tout ce qui avait ?t? ?crit jusque-l? sur l?origine de l??gypte antique. Presque tous les ?tudiants anticolonialistes de France avaient tenu ? assister ? cette soutenance qui dura 7 heures. Diop re?ut la mention honorable. Dans le syst?me fran?ais, il faut avoir obtenu la mention ?tr?s honorable? pour ?tre recrut? dans une universit?. La mention ?honorable? ne correspondait pas ? la vraie valeur de Diop. Elle lui fut d?cern?e, uniquement parce qu?on voulait l?emp?cher d?enseigner dans les universit?s fran?aises et africaines o? il pourrait ouvrir les yeux de la jeunesse africaine. La deuxi?me explication, c?est que, ? cette ?poque, une grande partie de l?intelligentsia africaine ?tait avec Diop, le pr?f?rait ? Senghor, se reconnaissait dans ses id?es, pensait qu?il d?fendait mieux les int?r?ts de l?Afrique que Senghor.

Diop a cr?? successivement le Bloc des masses s?n?galaises (1961), le Front national s?n?galais (1963) et le Rassemblement national d?mocratique (1976). Avait-il pris une bonne d?cision ou bien devait-il rester loin de la politique pour continuer ? incarner ?la libert? ? l’?gard des pouvoirs, la critique des id?es re?ues, la d?molition des alternatives simplistes, la restitution de la complexit? des probl?mes? (cf. Pierre Bourdieu, ?Contre-feux?, Paris, Liber/Raison d?Agir, 1998, pp. 105-107) ? Pour Bourdieu, il faut ?oser s?aventurer dans le champ politique pour le subvertir, au risque de s?y pi?ger et de s?y perdre car refuser de courir ce risque reviendrait ? refuser l?incertitude du pari et ? s?arroger une position confortable de surplomb scientifique? Or, ajoute le sociologue fran?ais, ?en se drapant dans la puret? du savoir et en abandonnant ? d?autres la charge de l?impuret? politique, on aboutit paradoxalement ? renforcer le monopole des professionnels de la chose publique? (cf. ?Le Monde diplomatique? de f?vrier 2002).

L?apport de Cheikh Anta Diop

Diop contribua ? l??laboration d?une conscience africaine d?complex?e. Il a redonn? de la fiert? au Noir qui, aux dires de certains th?oriciens occidentaux (Voltaire, Hegel, Gobineau, Hume, L?vy-Bruhl), n?avait rien invent?, ne poss?dait ni ?criture, ni histoire alors que les travaux de Diop ont montr? que les Bamouns (Cameroun) et les ?thiopiens, entre autres, avaient leur ?criture avant l?arriv?e des Blancs en Afrique, alors que les grands penseurs et savants grecs (Thal?s, Pythagore, Anaxagore, Anaximandre, H?raclite, Solon, Platon?) ?taient venus s?instruire en ?gypte, alors qu?une grande universit? ?tait fr?quent?e par 25 000 ?tudiants ? Tombouctou (Mali) au 15e si?cle.

Avec Joseph Ki-Zerbo, Djibril Tamsir Niane, S?k?n? Mody Cissoko et d?autres Africains, Cheikh Anta Diop participa ? la r?daction de l?Histoire g?n?rale de l?Afrique sous l??gide de l?UNESCO dirig?e alors par Ahmadou-Mahtar M?Bow. 

Il fut le premier ? poser le probl?me du d?veloppement industriel du continent dans un article paru dans le No 5 (d?cembre 1955-janvier 1956) de la revue ?Pr?sence Africaine? d?Alioune Diop sous le titre ?Alerte sous les tropiques?.

Il a ?crit ?L?unit? culturelle de l?Afrique noire? (1959), ?L?Afrique noire pr?coloniale? (1960), ?Ant?riorit? des civilisations n?gres: mythe ou v?rit? historique ?? (1967), ?Civilisation ou barbarie? (1981), Mais son livre le plus audacieux reste incontestablement ?Nations n?gres et culture? (1954) qui parle d?un ?tat f?d?ral continental africain, de l?origine africaine et n?gro?de de l?humanit?, de l?origine n?gre de la civilisation ?gypto-nubienne, des grands courants migratoires, de la formation des ethnies africaines, etc.

Panafricaniste dans l??me, comme le montrent ses travaux et les noms de ses 4 enfants (Samory Candace, Diomo Kenyatta, Massamba Sassoum et Cheikh M?Back?), Diop d?c?de le 7 f?vrier 1986 ? l??ge de 63 ans. En 1966, ? Dakar, le premier festival des Arts n?gres l?avait salu? comme l??crivain ayant exerc? la plus grande influence sur la pens?e n?gre du XXe si?cle. Son message ? la jeunesse africaine se trouve dans une conf?rence m?morable prononc?e ? Niamey (Niger) deux ans avant sa mort. En voici un extrait : ?Le mal que l?occupant nous a fait n?est pas encore gu?ri, voil? le fond du probl?me. L?ali?nation culturelle finit par ?tre partie int?grante de notre substance, de notre ?me et, quand on croit s?en ?tre d?barrass?, on ne l?a pas encore fait compl?tement? Formez-vous, armez-vous de sciences jusqu?aux dents, d?esprit critique et d?objectivit? et arrachez votre patrimoine culturel.?

Jean-Claude Djereke

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