Comment comprendre que celui qui n’a travaillé qu’une heure puisse recevoir le même salaire que celui qui a supporté la fatigue et la chaleur de toute une journée ? À première vue, cela semble injuste. Notre réflexe naturel nous pousse à penser que celui qui a donné davantage doit nécessairement recevoir davantage. Mais c’est précisément ici que l’Évangile vient bouleverser nos raisonnements. « Mes pensées ne sont pas vos pensées, et vos chemins ne sont pas mes chemins », déclare le Seigneur par la bouche du prophète Isaïe.

La parabole des ouvriers de la dernière heure nous rappelle surtout que l’Église n’est pas une propriété humaine. Elle appartient au Christ. C’est lui qui en est la tête et c’est lui qui, par sa mort et sa résurrection, a obtenu le salut des hommes. Aucun peuple, aucune nation, aucune communauté, aucun continent, aucune catégorie de chrétiens ne peut donc prétendre posséder l’Église davantage que les autres. Ceux qui ont accueilli l’Évangile les premiers ont certes une histoire, une tradition et une contribution particulières à faire valoir. Ils ne disposent pas pour autant de droits supérieurs sur ceux qui sont arrivés plus tard dans la vigne du Seigneur. La catholicité ne se mesure pas à la prééminence d’un groupe, mais à la communion de tous dans le Christ.
La tentation est pourtant grande, chez certains peuples et certaines communautés chrétiennes, de considérer les nouveaux venus avec condescendance. Comme les ouvriers de la première heure, ils peuvent être tentés de regarder les ouvriers de la dernière heure avec méfiance, voire de leur contester une place qui leur revient pourtant pleinement. Rabaisser, humilier, marginaliser ou discriminer ceux qui sont arrivés plus tard revient à méconnaître profondément la logique de l’Évangile. Cette logique est celle de la grâce, de la fraternité et de l’accueil.
Cela vaut également pour toutes les formes de racisme et de tribalisme qui peuvent s’introduire dans la vie de l’Église. Ceux qui se comportent dans l’espace ecclésial comme s’ils en étaient les propriétaires trahissent l’esprit du Christ et déshonorent son Église. On ne peut pas proclamer l’universalité de l’Évangile tout en organisant concrètement la vie de l’Église selon des réflexes de domination, d’appartenance ethnique ou de préférence nationale.
Les textes liturgiques de ce dimanche devraient donc interpeller particulièrement ceux qui ne semblent guère gênés de se tailler la part du lion dans le gouvernement de l’Église. La question de la représentation des différents continents et peuples mérite d’être posée avec sérénité, sans esprit de revanche ni volonté d’exclusion. L’Église est véritablement catholique lorsqu’elle reconnaît, y compris dans ses responsabilités, la richesse et la diversité du peuple de Dieu.
La question se pose notamment lorsqu’on constate que la représentation des cardinaux européens continue d’être très importante alors que l’Asie et l’Afrique connaissent une croissance considérable du nombre de catholiques, de baptêmes et de vocations sacerdotales et religieuses. Elle se pose également dans certains pays africains lorsque certains groupes ethniques occupent une place disproportionnée dans les instances de responsabilité ecclésiale. Il ne s’agit pas de remplacer une domination par une autre. Il s’agit plutôt de veiller à ce que la catholicité de l’Église ne soit pas seulement proclamée dans les discours. Une représentation plus équilibrée doit servir la communion et la mission.
La parabole nous invite certes à condamner la jalousie des ouvriers de la première heure. Mais il faut également faire une distinction essentielle : dénoncer une injustice n’est pas nécessairement être jaloux. Lorsqu’un chrétien constate que certains s’octroient systématiquement les meilleures places ou qu’ils ne promeuvent que les membres de leur propre groupe ethnique, sa réaction n’est pas de la jalousie ni de l’aigreur, mais l’expression d’une frustration légitime devant une situation qui aurait pu être évitée.
L’Évangile de ce dimanche nous invite finalement à passer d’une logique de possession à une logique de service. Dans la vigne du Seigneur, personne n’est propriétaire. Tous sont des ouvriers, tous sont appelés, tous dépendent de la grâce du même Maître. Et puisque le Christ est mort pour tous, personne ne peut prétendre avoir davantage de valeur que son frère ou sa sœur en raison de son origine, de son peuple, de la date à laquelle son Église a reçu l’Évangile ou de la place qu’il occupe dans les structures ecclésiales. La vraie grandeur, dans l’Église, ne consiste donc pas à conserver jalousement les premières places, mais à savoir les partager, afin que la diversité des visages et des histoires contribue à manifester l’unité vivante du peuple de Dieu.
Jean-Claude Djéréké