Quand un ami, un frère, perd son épouse de seulement 32 ans dans un accident de la route, que peut-on ressentir ? Quels mots trouver pour exprimer sa compassion à celui qui vous a invité à son mariage quelques années plus tôt et dont on a partagé la joie ?
Personnellement, je me sens anéanti. Face à une telle tragédie, les mots me paraissent dérisoires, presque inutiles. Je cherche ce que je pourrais dire à cet ami, à ce frère, pour atténuer sa souffrance, lui apporter un peu de réconfort, lui faire comprendre qu’il n’est pas seul dans cette terrible épreuve. Mais je me rends compte que rien de ce que je pourrais prononcer ne saurait mesurer l’étendue de son chagrin. Certaines douleurs sont si profondes qu’aucune parole ne peut véritablement les atteindre.

C’est alors que me revient à l’esprit ‘La mort du loup’, le célèbre poème d’Alfred de Vigny, publié dans le recueil « Les Destinées ». Après avoir décrit la mort de l’animal et l’attitude stoïque de celui-ci face à son destin, le poète tire une leçon de courage et de dignité. Il conclut son poème par ces mots devenus célèbres: « Seul le silence est grand. Tout le reste est faiblesse. »
Bien entendu, la douleur d’un homme qui perd son épouse ne se confond pas avec la mort du loup évoquée par le poète. Mais cette réflexion sur le silence prend, dans les circonstances présentes, une résonance particulière. Elle me rappelle qu’il existe des moments où parler n’est pas nécessairement aider, où multiplier les paroles de consolation risque de révéler davantage notre impuissance que notre capacité à soulager la souffrance de l’autre.
Que dire, en effet, à celui qui vient de perdre brutalement la femme avec laquelle il partageait sa vie, ses projets et ses espérances ? Lui répéter que le temps guérira ses blessures ? Lui demander d’être fort ? Lui rappeler que la mort fait partie de la condition humaine ? Toutes ces paroles, même prononcées avec les meilleures intentions, peuvent sembler bien insignifiantes devant l’irréparable. Car celui qui souffre n’a pas toujours besoin d’explications. Il a parfois simplement besoin que quelqu’un demeure près de lui, sans chercher à combler le silence, sans lui imposer de paroles, sans prétendre comprendre pleinement ce qu’il traverse.
Le silence n’est donc pas nécessairement une absence de compassion. Il peut être une manière de respecter la douleur de l’autre, de reconnaître humblement les limites de nos paroles et de notre pouvoir de consolation. Se taire, dans certaines circonstances, c’est refuser de banaliser le malheur par des formules toutes faites. C’est laisser à celui qui souffre le temps et l’espace nécessaires pour accueillir l’inacceptable, à son rythme, sans lui demander de se relever avant qu’il en soit capable.
Pour ceux qui croient en Dieu, ce silence peut aussi devenir prière. Lorsqu’on ne trouve plus les mots pour parler à celui qui est dévasté par le malheur, on peut encore s’adresser au Christ, lui confier la personne éprouvée et lui demander de lui apporter la consolation que nous sommes incapables de lui offrir. Prier pour que, dans ses nuits de solitude, au milieu de ses souvenirs et de ses larmes, il puisse trouver la force de continuer à vivre. Prier aussi pour celle qui est partie si tôt, dont l’absence laisse une blessure que le temps, peut-être, apprendra à rendre moins douloureuse sans jamais effacer son souvenir.
À mon ami, à mon frère dont le cœur saigne en ce moment, je ne prétends donc pas avoir les mots qui guérissent. Je voudrais simplement lui faire savoir que sa peine ne m’est pas étrangère, que son malheur me bouleverse et que je reste près de lui, même lorsque le silence s’impose. Parfois, la véritable fraternité ne consiste pas à parler beaucoup, mais à être présent. Et, lorsque les mots deviennent impuissants devant la mort, il reste le silence, la présence et, pour ceux qui ont la foi, la prière.
Jean-Claude Djéréké