Quand la promesse d’un corps signe une aventure po?tique: les seins de l’amante de Timba Bema, ?ditions Stellamaris, juin 2018

Dans Les seins de l’amante de Timba Bema l’arri?re-pens?e est la traduction des sens du corps pour que celui-ci se dise, s’?crive et se d?voile sans ambages. Cela ? travers une voix laminaire et sans gravit? qui persiste tout au long du po?me en questionnant l’intensit? de la fonction du langage social ainsi que l’extr?me affection, la fugacit? du temps, la d?liquescence de l’amour, l’invasion inou?e et les allusives possibilit?s des violences « des poisons doux de cette folie douce/Qui br?le comme un enfer ton corps sur terre. »

Le syst?me m?trique de Timba Bema privil?gie le vers long. La rime est moins pr?sente que les anaphores, qui elles-m?mes ne sont pas syst?matis?es. Cette forme stylistique laisse sous-entendre que pour le po?te, dans l’aventure de son ?criture ici, le fond lui importait beaucoup que la mani?re de dire. Et si les vers sont m?l?s et ?clat?s ? la fois, c’est qu’ils sont le moyen qui facilite la d?construction ? la Derrida de la complexit? d’une po?sie libre qui permet ainsi de faire savoir comment rendre compte dans le pr?sent projet de l’oralit? corporelle. Une oralit? corporelle analogue aux mouvements des vifs sens du  » corps nu/corps libre/D?barrass? des cha?nes/ Qui entravent tous les corps » d?cid?s ? sonder la profondeur de l’?vanescence d’un amour pr?tendument sinc?re du c?ur d’un amant qui endure et transmet tout. Pr?cis?ment les choses « Des yeux qui voient de l’int?rieur, non plus de l’ext?rieur » avec une comp?tence cosmopolitaine. C’est – ?-dire que les yeux de l’amant, depuis le quai de la gare o? il se tient en observant, impuissant, l’amante qui s’?loigne de lui dans le train en direction des steppes du nord (l’Ailleurs), ont la capacit? lui permettant de voir et de se voir ? partir des perspectives culturelles et humaines des Autres. Et ce, dans le but de terreauter ce qui en soi, lui permettrait de potentiellement renouer avec ce qui lui appara?t d?sormais lointain, l’amante et son histoire donc.

L’?loignement du train est, ici, le motif presque anaphrodisiaque ? travers lequel le po?te illustre la fugacit? du temps et l’?vanescence de l’amour. Mais, pas seulement. Le d?part de l’amante, m?me s’il surprend et bouleverse l’amant, qui esp?re en vain trouver la paix de l’?me  (ataraxie)dans les « Alcools forts », n’est pas fortuit. Il est orchestr?, voire programm? par celle-ci.  En effet, elle s’en va pour que le destin s’accomplisse: l’amant est sans rep?res, il doit donc se retrouver et ?ventuellement renouer avec son histoire, ce « pass? qu’il a longtemps fuit ». Car, il est rest? vague, superficiel, coinc? par les remembrances des moments de satisfaction de son seul d?sir – plaisir phallique quand « les seins de l’amante ?taient l?, [devant] une main tremblotante pour les palper ». C’est tout cela qui l’?loigne des miettes de signaux significatifs et plein de sens ( les voix des anc?tres) que son corps lui envoie. Or, ces miettes de signes corporels, qu’il juge peu fiables, lui auraient pourtant permis de comprendre ce qu’il n’arrive pas, bradype, ? comprendre jusque-l?: le pourquoi du d?part de l’amante!

Le po?te a r?ussi ? cr?er des images fortes qui transcendent la question de la colonisation, de la trace et de la m?moire pour en contempler les nuances. Dans ce sens, le corps n’est plus seulement une instance d’assouvissement libidineux, mais aussi le ponceau communicatif entre l’Homme et son destin. Voire, son histoire.

Ce paradigme pose d’embl?e le corps comme l’exposition de la m?dialit? surtout ? travers le processus qui aspire ? l’apprivoiser dans l’?crit po?tique de Timba Bema pour qu’il se lib?re plus qu’il ne l’est d?j?  (l’amante) et pour que dans sa solitude (l’amant) il accepte de « Retourner vers son pass? » pour essayer de donner un vrai sens ? son histoire. Autrement dit, c’est la formulation d’une m?thode Cou? qui pourfend l’ouverture ? une imagination de la diversit?-rencontrer l’Autre sans pr?jug?s ni sur sa sexualit? ni sur ses origines. La corporalit? va alors se transmuer en objet incontournable dans la r?alisation sociale, historique, cultuelle, culturelle, sexuelle et politique de l’Homme. Ce qui pr?c?de permet au po?te d’?chafauder les ponts qui outrepassent les sens du corps pour se connecter aux mondes, l' »imaginative engagement »(engagement imaginatif) ? la Nikos Papastergiadis servant de sout?nement in?luctable dans ce dispositif qui a un r?le important dans une certaine relation avec l’Autre… »Qui te pleurera quand tu ne seras plus de ce monde? » Soit!

Cons?quemment, l’?criture du corps est l’esth?tique qui informe la po?tique de Timba Bema comme chez Maurice Sceve  (Le vif du sens, Corps et po?sie, 2003) et Herberto Helder  (Officio Cantate,  2009). Autrement dit, c’est cette esth?tique qui lui permet, dans son ?criture ici, d’expliciter comment l’Homme travaille ? se sortir de quatre zones de refoulement sp?cifiques: (1) affectif, (2) sentimental, (3) social, (4) sexuel. Ceci, pour pouvoir assumer et vivre avec « Des gestes de vie et de mort »(Kand?) qui irriguent son existence. Les seins de l’amante n’est donc pas le terreau de la d?monstration herm?tique et obscure de l’ex?g?se des sens et gestes du corps, mais une certaine cat?gorie ant?rieure ? la cr?ation textuelle qui sugg?rerait une interpr?tation performative de la sexualit? et de la sensibilit? de l’agent-lisant, l’agent-observant et de l’agent-?crivant.

Ce long po?me de Timba Bema devient alors chant-son du corps, des sens et par-dessus tout des mots. C’est dire que les pauses, les parenth?ses et les ruptures dans la lecture se n?gocient par elles-m?mes, en fonction de l’instinct et du libre-plaisir du lecteur. Chant-son,  qu’est ce long po?me charnel, prend ?galement la forme d’un chapelet que le po?te tient entre ses mains, et qu’il ?gr?ne. D’une part pour conter-compter-les malheurs « des hommes / Qui, parfois,  savent ?tre g?n?reux /devant les malheurs de l’autre ». Et d’autre part, pour mieux scruter la vocation d’une existence en traduisant et en interpr?tant le langage continuel des sens et des mouvements du corps.

Par ailleurs, l’absence de la ponctuation est le moyen qui permet non seulement au po?te d’exprimer sa pens?e avec beaucoup de libert?, mais ?galement de faire ressortir la puissance de la parole/oralit? qui caract?rise ce long po?me.

Le tact stylistique de Timba Bema est bassin? par celui de Arthur Rimbaud (Le Bateau ivre, 1871) et de Sylvie Kand?  (Gestuaire, 2016). En effet, comme ses pairs, il a r?ussi ? mener son long po?me dans un agencement de tonalit?s vari?es mais captivantes du d?but ? la fin (Rimbaud); et il a d’une certaine mani?re pu d?pouiller les habitus de l’esth?tique de la po?sie homologu?s (Kand?). Le produit final de ce processus n’a pas pour objectif de r?inventer l’esth?tique de la po?sie, mais de l’enrichir en s’?cartant de l’exaltation habituelle de l’aventure po?tique.

Ce long po?me, in fine, n’est pas une simple mise en langue de la sensualit? du corps ou une pens?e inactive qui s?effile dans l’air ou encore un propos qui tintinnabule creux, mais une ombre port?e du regard de Timba Bema sur ce que j’appelle les « corps acteurs » – les Hommes – qui cherchent quotidiennement ? comprendre, ? traduire et ? interpr?ter les sens infinis de leur histoire, de leur sensibilit? et de leur sexualit?.

Nkul Beti, L’esprit rude.

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