Le sp?cialiste des Relations internationales, doyen de la Facult? des sciences juridiques et politiques ? l?Universit? de Dschang, porte un regard sur la tenue r?cente de deux sommets de chefs d?Etat sur l?int?gration en Afrique centrale, ? travers la CEEAC et la CEMAC.

En votre qualit? d’observateur averti des probl?matiques d’int?gration en Afrique centrale, comment vous appr?hendez la tenue en l’espace de trois jours de deux sommets des chefs d’?tat de la CEEAC et de la CEMAC ?
Au plan institutionnel rien n?interdit ? ces deux organisations sous-r?gionales de tenir chacune un sommet s?par? dans la mesure o? elles sont ind?pendantes, peuvent avoir des agendas politiques diff?rents bien qu?elles aient des objectifs globaux presque similaires. On pourrait penser qu?au plan op?rationnel cela pr?sente des difficult?s parce que les m?mes pl?nipotentiaires vont se d?placer de Malabo ? Bangui en l?espace de quelques jours pour traiter des dossiers qui peuvent similaires puisque les six Etats de la CEMAC sont ?galement membres de la CEEAC.
Mais non seulement les deux ordres du jours ne sont pas les m?mes, mais en plus de cela dans le travail communautaire comme en diplomatie en g?n?ral, les sommets ne viennent que couronner le travail longtemps pr?par? par les fonctionnaires de la Communaut?, les experts, les repr?sentants permanents, les ambassadeurs et les conseils des ministres ; les chefs d?Etat ne viennent qu?adopter les d?cisions finales (? l?unanimit?, par consensus ou ? la majorit? des 2/3), c?est pour cela d?ailleurs que les sommets ne durent pas plus de deux jours.
Les experts et les repr?sentants dont il est question ne sont pas les m?mes ? la CEEAC comme ? la CEMAC. C?est au niveau de la coh?rence dans l?action pour une m?me sous-r?gion que l?on pourrait penser ? une cacophonie, mais ? partir du moment o? il y a des pays de la CEEAC qui n?appartiennent pas ? la CEMAC et qui peuvent avoir des probl?mes diff?rents, cela suppose que la CEEAC peut avoir des questions ? l?ordre du jour qui ne sont pas connues par la CEMAC. En plus si l?on a accept? le principe de deux institutions (voire trois avec la CEPGL), il faut ?galement accepter le principe de leur autonomie y compris tant dans l??laboration de leur agenda que dans la tenue presque simultan?ment de leurs sommets.
Ceci n’est-il pas r?v?lateur d’un freinage des quatre fers de la finalisation de la rationalisation ?
Qu?on se le dise bien ! Il y a plusieurs formes de rationalisation qui ont ?t? presque th?oris?es par la Commission ?conomique des Nations unies pour l?Afrique et l?Union africaine, l?objectif g?n?ral ?tant de s?attaquer ? la fragmentation des espaces r?gionaux, aux institutions qui se recouvrent partiellement, ? la duplication des efforts, ? la dispersion des ressources, et aux querelles de l?gitimit? d?coulant des multiples trait?s des CER et des communaut?s ?conomiques sous r?gionales.
Les deux organismes distinguent la rationalisation par fusion et par absorption, la rationalisation autour des communaut?s enracin?es, la rationalisation ? travers la r?partition des t?ches et la rationalisation par l?harmonisation et la coordination. Apr?s des exp?rimentations sans succ?s d?une rationalisation par fusion/absorption, notamment en Afrique de l?Ouest, la CEA et l?UA ont finalement recommand? aux Etats une rationalisation par l?harmonisation et la coordination des politiques, programmes et instruments d?int?gration dans chaque r?gion.
Dans ma lecture personnelle de la D?claration de Brazzaville du 30 octobre 2007, qui n?est pas une lecture officielle, il me semble que c?est cette option qui a ?t? ?galement retenue par les chefs d?Etat d?Afrique centrale et non la rationalisation par fusion/absorption des trois institutions comme semblent le penser certains. Pour cela, ils ont invit? les pr?sidents en exercice de la CEEAC et de la CEMAC ? mettre sur place conjointement, un comit? de pilotage en vue de l??laboration d?une feuille de route d?finissant les actions d?harmonisation des politiques, des programmes et instruments d?int?gration des deux communaut?s pour aboutir ? ? terme ? ? une seule CER dans la r?gion de l?Afrique centrale. Donc l?id?e d?aboutir ? une seule CER n?est alors envisageable comme le pr?cise la D?claration de 2007, qu?? ? terme ?.
Autrement dit, l?unification des cadres institutionnels ne doit intervenir qu?au terme du processus de rationalisation. C?est la finalit? et non le d?but de la rationalisation, car la locution adverbiale ? ? terme ? signifie ? dans un futur ind?termin?, mais immanquablement ?. Il s?agit d?une ?ch?ance assez ?loign?e dans le temps. La fusion pour une seule CER est alors consid?r?e comme la fin du voyage de l?int?gration en Afrique centrale, or l?int?gration n?a pas de fin, c?est un processus. Et pour quiconque connait l?histoire de la naissance de ces regroupements en lien avec la g?opolitique europ?enne sans oublier l??tat d?esprit m?me des fonctionnaires communautaires sur la question, l?on sait bien que la CEMAC ne peut pas dispara?tre de sit?t au profil de la seule CEEAC.
Pourquoi un sommet extraordinaire de la CEEAC en ce moment ?
D?abord parce que le trait? le lui autorise (article 13 du trait? r?vis?). Ensuite, officiellement le communiqu? du 07 septembre dernier parle clairement du renouvellement de l?Ex?cutif communautaire puisqu?on est arriv? ? la fin du mandat de la premi?re mandature de l?ex?cutif communautaire sortant que dirigeait SE Monsieur VERISSIMO. Et comme nous sommes dans un r?gime de mandat unique sans possibilit? de renouvellement rien n?interdisait la CEEAC de tenir ce sommet, mis ? part tous les non-dits qui ont circul?.
Quelle est votre analyse des grandes lignes du communiqu? final sanctionnant les travaux de Malabo ?
Globalement il y a un souci de respect de la l?galit? communautaire. C?est ? saluer malgr? les tensions qui existent entre les pays appartenant ? la m?me organisation dont l?un est accus? d?agresser l?autre depuis de longues dates.
Le nouveau patron de la Commission de la CEEAC est un ressortissant du Burundi. Son pays n’a pas toujours ?t? aux avants – postes pour ce qui est de l’int?gration r?gionale. Sa t?che ne risque t- elle pas d’?tre ardue ?
Justement n?est-ce pas une mani?re pour le Burundi d??tre plus actif au plan communautaire et d?apporter toute son ?nergie ? la stabilit?, ? la mise en ?uvre des r?formes engag?es au sein de cette institution au milieu des ann?es 2010 avec pour objectif g?n?ral l?am?lioration de l?efficacit? et de l?efficience de la CEEAC, afin de r?aliser un saut qualitatif majeur dans la gouvernance organisationnelle et financi?re, pour en faire une Communaut? ?conomique r?gionale viable, forte. Le Burundi peut ?galement jouer un r?le de m?diation entre le Rwanda et la RDC dont on connait la nature du conflit.
Le cas de la RDC est pass? officiellement sous silence ? Malabo. Peut-on s?rieusement envisager l’int?gration en Afrique centrale sans la RDC, pays – sous-continent ?
Le point 10 du communiqu? final de Malabo traite bel et bien de la ? situation dramatique ? l?Est de la RDC o? le territoire reste sous l?emprise d?un groupe arm? soutenu de l?ext?rieur ?. La Conf?rence a appel? ? la mise en ?uvre imm?diate de la r?solution 2773 du CSNU tout en saluant les efforts de paix men?s ? Lom?, Doha et Washington. Le probl?me de la RDC est de savoir si les m?mes puissances qui adoptent les r?solutions au Conseil de s?curit? ne sont ?galement pas impliqu?es ? quelques degr?s que ce soit dans le conflit ?
Revenons ? la CEMAC. L’ordre du jour de la 16e conf?rence des chefs d’?tat ne d?gage rien de fort. Pourtant la sous-r?gion est travaill?e par des crises profondes sur les plans ?conomiques, politiques, s?curitaires et sociales. Comment comprendre l’indolence des dirigeants ? prendre des mesures fortes ?
Pourtant ? chaque fois qu?il a pr?sid? aux destin?es de la CEMAC ces derni?res ann?es de crises le pr?sident Paul Biya par exemple a souvent fait adopter des mesures concr?tes et audacieuses ? ses pairs tant au plan du rel?vement ?conomique, de la stabilit? financi?re, de la paix et de la s?curit?. Pour le sommet du 10 septembre 2025, je vois dans le projet d?ordre du jour des questions d?une tr?s grande importance ? l?instar du rapport du Pr?sident Sassou Nguesso sur le PREF-CEMAC, qui est depuis la fin de la d?cennie 2010, avec ses cinq piliers (politiques budg?taires, politiques mon?taires et syst?me financier, r?formes structurelles, int?gration r?gionale et coop?ration internationale), et ? la suite du Programme ?conomique r?gional (PER), le cadre presqu?exclusif pour la mise en ?uvre des actions rapides, vigoureuses et coordonn?es pour la stabilisation du cadre macro-?conomique et une transformation structurelle profonde des ?conomies de la sous-r?gion.
C?est en ce moment la boussole structurelle de la CEMAC. Il en est de m?me du rapport attendu du pr?sident Obiang sur le fonctionnement des institutions de la CEMAC qui ont besoin de toilettage, ou encore la r?vision des modalit?s d??lection des d?put?s communautaires au suffrage universel. En proc?dant ainsi comme le fait l?Union europ?enne, l?on aura certainement plus de d?mocratie communautaire, plus de l?gitimit? pour ces ?lus, et donc une meilleure gouvernance de la CEMAC.
Les deux communaut?s ?conomiques r?gionales continuent de s’ignorer et fonctionnent en vase clos. Ne doit-on pas d?sesp?rer de l’int?gration en Afrique centrale ?
Beaucoup de choses restent encore ? faire, mais les deux communaut?s ne s?ignorent pas et ne fonctionnent vraiment pas en vase clos comme on pourrait le penser. Je vous ai parl? plus haut de l?harmonisation qui a d?j? ?t? faite sur certains textes, politiques et programmes depuis 2019, y compris celle qui tient compte de l?av?nement de la ZLECAf. Dans le domaine du march? commun par exemple, l?on peut citer l?harmonisation et l?uniformisation des r?gles d?origine, le certificat d?origine, dossier d?agr?ment au tarif pr?f?rentiel, le formulaire uniformis? pour la v?rification de l?origine des produits, le sch?ma-type uniformis? relatif ? la proc?dure d?agr?ment ; la cr?ation, l?organisation et le fonctionnement du Comit? r?gional de facilitation des ?changes en Afrique centrale ; la proc?dure d’obtention d’agr?ment sur les produits industriels au tarif pr?f?rentiel de l?Afrique centrale ; ou encore l?institution d?un comit? r?gional sur l’origine en Afrique centrale
Que proposez-vous pour sortir l’Afrique centrale de l’orni?re ?
L?int?gration r?gionale est un processus, en plus de cela elle d?pend largement ? la fois des dynamiques souverainistes nationales et de la g?opolitique mondiale. La seule volont? des Etats ne suffit pas ? transformer par une baguette magique tous les objectifs en r?alisations concr?tes. Il n?y a pas de solution magique, il faut simplement combiner la volont? politique aux objectifs communautaires tout en anticipant sur les chocs exog?nes qui ont ?t? jusqu?ici ? la base des grandes r?formes que nous avons v?cu en Afrique centrale ces deux derni?res d?cennies.
Quel accueil votre ouvrage re?oit aupr?s des autorit?s en charge d’impl?menter l’int?gration en Afrique centrale ?
Je n?ai pas encore envisag? une pr?sentation officielle de cet ouvrage, notamment aupr?s des autorit?s politiques et communautaires. Il est d?abord ? vocation p?dagogique. A chaque fois que je d?cide d??crire un ouvrage (pr?s d?une dizaine d?j?) je pense d?abord ? mes ?tudiants. C?est pour eux que j??cris. Ce sont les r?ponses ? leurs questions dans l?amphi qui constituent la trame de tous mes ouvrages, m?me si certains peuvent y voir des outils d?aide ? la d?cision. Le moment arrivera peut-?tre de pr?senter l?ouvrage au grand public en g?n?ral et aux autorit?s en particulier. Question de temps ?galement. A peine j?ai publi? un livre que je me remets d?j? ? ?crire un autre.
Propos recueillis par Thierry Ndong Owona