Le 27 août 2019, quand Emmanuel Macron disait aux ambassadeurs français réunis à l’Élysée que “l’on assiste à la fin de l’hégémonie occidentale sur le monde et à l’émergence de nouvelles puissances dont nous avons longtemps sous-estimé l’impact”, il faisait un constat lucide, juste et objectif car la Chine, la Russie, l’Inde, la Turquie, l’Afrique du Sud, etc. sont devenues des puissances qui “viennent bousculer l’ordre international et peser dans l’ordre économique”. Que le déclin de l’Occident ait commencé est un fait indiscutable que les Africains seraient les derniers à regretter.

L’arrogance des Occidentaux, leur volonté d’imposer leurs vues aux autres, leur barbarie en Irak, Libye, Afghanistan, Syrie et ailleurs, leur propension à toujours donner aux autres des leçons qu’eux-mêmes se gardent d’appliquer, voilà ce qui va causer leur perte, tout comme les invasions barbares provoquèrent, en 476 après J.-C., la chute de l’Empire romain. Celui-ci avait dominé le monde pendant plus de 600 ans. Il s’effondra, entre autres, à cause de la déchéance morale, à cause des politiques abusives et à cause du mépris avec lequel les autorités romaines regardaient les peuples habitant aux frontières de l’Empire. Les pays européens accusent la Russie de Vladimir Poutine d’avoir envahi l’Ukraine mais pourquoi ne parlent-ils jamais du bombardement de Belgrade et de la destruction de la Serbie par l’Otan en 1999, ni de la guerre du Kosovo, deux faits qui ont rendu cette « invasion » possible? Pourquoi occultent-ils le fait que Poutine proposa son aide aux ÉtatsUnis après l’attaque terroriste du 11 septembre 2001, que George Bush opposa une fin de non recevoir à la demande de la Russie d’adhérer à l’Otan et que Poutine perçut l’assassinat de Kadhafi et la destruction de la Libye comme la volonté des Occidentaux d’imposer leur vision du monde au reste de la planète?
L’hégémonie occidentale a atteint ses limites. Lentement mais sûrement, un nouveau monde se met en place. Le multilatéralisme est en train de succéder à l’unilatéralisme. La preuve en est que tout le monde ne vota pas en faveur de la résolution de l’Assemblée générale de l’Onu du 2 mars 2022 condamnant l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Parmi les pays qui s’étaient abstenus, il y avait la Chine, l’Inde, les Émirats arabes unis, le Brésil, l’Argentine, la Bolivie, mais aussi l’Algérie, l’Afrique du Sud, l’Angola, le Burundi, le Congo-Brazzaville, l’Éthiopie, la République Centrafricaine, le Mali, Madagascar, le Sénégal, le Soudan, la Guinée, le Burkina Faso, le Togo, le Cameroun et le Maroc. L’abstention d’un pays comme le Sénégal fut une agréable surprise quand on connaît les liens très étroits qu’entretiennent Paris et Dakar. Le Sénégal avait refusé d’accompagner la France parce qu’il ne pouvait plus supporter la duplicité et les mensonges de la France. Pour ma part, j’aurais souhaité que les pays africains agissent comme l’Erythrée qui soutint ouvertement la Russie. Pourquoi? Parce que les Soviétiques aidèrent les mouvements de libération nationale de l’Angola, du Mozambique, de la Guinée-Bissau, du Cap-Vert, de l’Afrique du Sud, de la Namibie à chasser le colonisateur portugais ou anglais.
La France veut nous amener à détester la Russie qui pourtant vainquit le nazisme et libéra l’Europe du fascisme installé par la classe capitaliste. Combien de pays de l’Afrique subsaharienne cette France a-t-elle industrialisés depuis 1960, année des pseudo-indépendances? Combien d’universités, d’usines et de routes bitumées a-t-elle laissées sur le continent? N’est-elle pas impliquée dans la mort des Ruben Um Nyobè, Félix Moumié, Sylvanus Olympio, Thomas Sankara et Mouammar Kadhafi? N’est-ce pas elle qui faillit tuer Laurent et Simone Gbagbo en avril 2011? A-t-elle désavoué Alassane Ouattara à propos des 3e et 4e mandats anticonstitutionnels? Grâce à la Russie, la République centrafricaine, le Mali, le Burkina et le Niger sont en passe de juguler la menace terroriste, ce que l’opération Barkhane fut incapable de faire en dépit des puissants moyens militaires dont elle disposait. Qu’on l’aime ou pas, la Russie aura démontré qu’elle est une puissance qui, au lieu d’exceller dans les discours creux, sait se faire respecter, n’abandonne pas ses amis en plein vol, milite pour que l’Afrique puisse se gérer elle-même et profiter de ses ressources naturelles.
À moins d’être maudits, les Africains peuvent-ils raisonnablement se passer d’une telle puissance? De Charles de Gaulle à Emmanuel Macron, les dirigeants français ont toujours considéré l’Afrique comme une “indispensable alliée” de la France. Leurs actes démentent malheureusement leurs discours car le vrai allié ne fait pas semblant de vous aider mais vous aide vraiment. Et il vous aide d’abord à vous débarrasser de ceux qui vous pourrissent la vie et ne font que vous tirer vers le bas. Aujourd’hui, il ne s’agit ni de savoir si nous parlons la même langue que les Français ni si nous avons des liens affectifs et historiques avec eux mais avec qui nous pouvons gagner quelque chose de consistant. Si nous continuons à tergiverser, si nous laissons l’émotion prendre le dessus sur la raison, si nous sommes incapables de voir avec qui nous pouvons mieux défendre nos intérêts, nous risquons de finir comme l’âne de Buridan qui, faute de choisir entre une botte de foin et un seau d’eau, mourut et de faim et de soif.
Jean claude Djereke