Tous les j?suites et anciens j?suites se souviendront du fondateur de la compagnie de J?sus, Ignace de Loyola (1491-1556), ce mercredi 31 juillet. Mes pens?es ne vont pas uniquement ? ce Basque espagnol qui fut un ardent promoteur de la r?forme catholique. J?ai aussi une pens?e pour 3 j?suites africains qui influenc?rent ma foi et ma vision de l??glise et de l?Afrique. Ils ont contribu? ? ma mani?re de voir et de penser.
Il s?agit d?abord de Pierre Meinrad Hebga, l’homme dont la perruque inspirait « crainte et tremblement ». La?cs et pr?tres africains devraient lire ou relire son ouvrage ? ?mancipation d??glises sous tutelle ? publi? par Pr?sence Africaine en 1976. Il est aussi l?un des premiers pr?tres africains ? avoir men? une r?flexion pointue sur la sorcellerie et le minist?re de d?livrance et de gu?rison. Au milieu des ann?es cinquante d?j?, avec Robert Sastre du B?nin, G?rard Bissainthe d?Ha?ti, Anselme Sanon de l?ex-Haute Volta et d?autres, il s??tait positivement illustr? en portant sur la place publique le souci des pr?tres noirs de cette ?poque : poser les jalons d?une lib?ration sans couper les ponts avec Rome (cf. ? Des pr?tres noirs s?interrogent?, Paris, Cerf, 1956).
Vient ensuite Engelbert Mveng. Auteur d’une imposante « Histoire du Cameroun », peintre et th?ologien, Mveng forgea le concept de ? pauvret? anthropologique ? qui, d?apr?s lui, ? s?enracine dans la trag?die de la traite n?gri?re et la colonisation. Car le propre de ces deux trag?dies consiste ? d?pouiller l?homme de son essence, de son identit?, de sa culture, de sa dignit?, de son histoire, de ses droits fondamentaux, de sa cr?ation, de sa cr?ativit?, de tout ce qui fait sa dignit?, son originalit?, son irrempla?able unicit? ? Et il ajoute : ? Il n?y a pas de personnalit? africaine l? o? il y a paup?risation anthropologique ?. Mveng ne lutta pas seulement contre la paup?risation anthropologique. Il abhorrait la pens?e unique comme en t?moignent les lignes ci-apr?s : ? Une des choses qui me font pleurer, je le dis tout haut, c?est que l?Afrique sacrifie chaque jour les meilleurs de ses enfants sous pr?texte qu?un tel a dit qu?il n?est pas d?accord avec tel chef d??tat. Je ne peux pas comprendre qu?on condamne un homme ? mort pour ses opinions. ? Je garde grav?e dans ma m?moire la question qu?il nous posa en 1989 lors d?une conf?rence ? l?Institut Saint Pierre Canisius de Kimwenza-Kinshasa : ? Les j?suites africains apporteront-ils quelque chose de d?cisif ? la Compagnie de J?sus et au continent africain ou bien se contenteront-ils de vivre de la gloire des Teilhard de Chardin, Jean Dani?lou, Henri de Lubac, Karl Rahner et autres ? ? Mveng fut assassin? en avril 1995 apr?s avoir organis? ? Yaound? un colloque sur « Mo?se l’Africain ».
The last but not the least, je voudrais rendre hommage ? Fabien Eboussi Boulaga, le p?re de ? La crise du Muntu ?, de ? Christianisme sans f?tiche. R?v?lation et domination ? mais aussi l’auteur de l?article ?La de-mission ? qui parut en 1974 dans la revue Spiritus et qui mit en ?moi nombre de missionnaires occidentaux car Eboussi y d?non?ait, ? juste titre d?ailleurs, cette mission qui ne finit pas, ni ne responsabilise les Africains. La phrase qui choqua le plus les bons p?res et les bonnes s?urs venus de l?Europe et d?Am?rique pour ? sauver ? les Africains de l?enfer et de la ? barbarie ? est celle-ci : ? La mission des temps modernes est, structurellement parlant, une colonisation. Elle est donc un syst?me violent qui ne peut prendre fin que par un processus violent? Que l?Europe et l?Am?rique s??vang?lisent elles-m?mes en priorit?, qu’on planifie le d?part en bon ordre des missionnaires d’Afrique ! ?
Ces trois g?ants avaient plusieurs choses en commun : ils venaient d?un m?me pays, le Cameroun, dont les leaders nationalistes furent assassin?s par la France, ?taient des universitaires accomplis et respect?s (Hebga et Mveng enseign?rent ? l?Universit? de Yaound?, Eboussi ? l?Universit? d?Abidjan, puis ? l?Universit? de Yaound?), prirent au s?rieux le d?cret 4 de la 32e congr?gation g?n?rale des J?suites sur la lutte pour la justice ainsi que l?appel du P. Pedro Arrupe ? se solidariser avec les d?favoris?s et ? explorer des horizons nouveaux, avaient ?crit plusieurs articles et ouvrages, s?int?ressaient aux probl?mes et d?fis de l?Afrique (ils ?taient toujours l? o? les Africains cogitaient pour mieux positionner leur continent), avaient une forte personnalit?, ce qui ne plaisait pas beaucoup aux j?suites fran?ais d?Afrique qui n?ont d?estime que pour les Africains m?diocres. J’appelle Africains m?diocres, les Africains b?ni-oui-oui, les Africains superficiels, les Africains obs?d?s par des choses futiles (habillement, voyages, titres, postes et f?licitations du Blanc), incapables de prendre le moindre risque pour l’Afrique et ayant peur de critiquer l’ing?rence de la France dans nos affaires. Or, disait Nelson Mandela, » le nouveau monde ne sera pas construit par ceux qui restent ? l’?cart, les bras crois?s, mais par ceux qui sont dans l’ar?ne, les v?tements r?duits en haillons par la temp?te et le corps mutil? par les ?v?nements. L’honneur appartient ? ceux qui jamais ne s’?loignent de la v?rit?, m?me dans l’obscurit? et la difficult?, ceux qui essayent toujours et qui ne se laissent pas d?courager par les insultes, l’humiliation ou m?me la d?faite ».
Mveng et Hebga nous ont quitt?s respectivement en 1995 et en 2008. Eux qui prirent part ? tous les combats de l?Afrique (N?gritude, lutte pour la d?colonisation et la fin de l?apartheid, d?nonciation de la dictature d?Ahidjo et de Paul Biya, soutien ? Mongo Beti, etc.), on peut dire qu?ils ont ? combattu le bon combat ? (1 Timoth?e 4, 7). Eboussi, le vrai Muntu, les a suivis en 2018. Il avait 84 ans. Avec Hebga et Mveng, il est un des rares intellectuels camerounais et africains ayant r?sist? ? la tentation de rejoindre la mangeoire des dictateurs. Honneur ? ces trois dignes fils du continent qui se d?pens?rent sans compter ? ad majorem Dei gloriam ?!
Jean-Claude DJEREKE