Exactions de la France au Cameroun : synth?se conclusive sur la p?riode 1945-1971

Grandes lignes d?un travail qui s?analyse comme un lieu d?Histoire sanglante.

Synth?se conclusive du rapport du volet ? recherche ? de la Commission mixte sur le r?le et l’engagement de la France dans la lutte contre les mouvements ind?pendantistes et d’opposition au Cameroun de 1945 ? 1971

Charg?e d??tudier le r?le et l’engagement de la France dans la lutte contre les mouvements ind?pendantistes et d’opposition au Cameroun de 1945 ? 1971, le volet ? Recherche ? de la Commission franco-camerounaise livre ici une histoire globale d?une guerre de d?colonisation encore trop m?connue. Suivant un fil chronologique, ses quatre sections permettent de retracer la gen?se de l?affrontement entre les autorit?s coloniales et les oppositions ind?pendantistes au prisme du temps long de la situation coloniale (1945-1955), puis le glissement des r?pressions politique, diplomatique, polici?re et judiciaire vers la guerre men?e par l?arm?e fran?aise (1955- 1960), dont l?action se poursuit malgr? la transition politique et l?ind?pendance du Cameroun (1960-1965) ? et m?me au-del?, l?aide fran?aise se maintenant dans le cadre de la coop?ration entre les deux pays (1965-1971).

Section 1

Les premi?res strat?gies de lutte contre les forces ?mancipatrices au Cameroun (1916-1955)

: d?fense des int?r?ts fran?ais, contr?le de la vie politique et violences

Cette section ?tudie les premi?res strat?gies de lutte d?ploy?es par les autorit?s fran?aises contre les forces?mancipatrices au Cameroun de 1916 ? 1955, en particulier ? partir de la Seconde Guerre mondiale, lorsque le mouvement ind?pendantiste s?affirme.

En prologue, le rapport commence par l??tude, d?j? bien renseign?e par les historien?nes, de l?occupation colonialeeurop?enne de la fin du XIXe si?cle et la partition du Kamerun allemand en deux mandats de la Soci?t? des Nations (SDN) apr?s la Premi?re Guerre mondiale mais en connectant ces deux ?pisodes ? la question de la guerre duCameroun. En effet, d?s la fin du XIXe si?cle, la France et le Royaume-Uni convoitent ce territoire pour son potentiel ?conomique et strat?gique ce qui explique la volont? de la France d’y pr?server sa domination jusqu?? la fin de la p?riode coloniale ? et son influence bien au-del?. Pendant et apr?s la Premi?re Guerre mondiale, le gouvernement fran?ais exerce une pression diplomatique aupr?s des Alli?s pour obtenir la cr?ation de mandats de la SDN satisfaisant ses ambitions territoriales et politiques. La France cherche, d?s le d?but effectif du mandat, ? exploiter le Cameroun comme l?une de ses colonies, outrepassant ainsi le fragile droit international que cherche ? faire appliquer la SDN, consid?r?e comme un frein ? ses ambitions politiques et ?conomiques en Afrique centrale.

La Seconde Guerre mondiale confirme tout l?int?r?t de ce territoire pour la puissance fran?aise. Au m?me titre que le Congo, l?Oubangui-Chari et le Tchad, le Cameroun rejoint d?s la fin ao?t 1940, l?Afrique fran?aise libre, qui permet ? de Gaulle d?obtenir une assise territoriale et une l?gitimit? politique pour poursuivre la guerre, au prix cependantd?un effort de guerre brutal exig? des populations camerounaises. Plus de 4 000 tirailleurs camerounais s?engagent etse battent alors aux c?t?s des Forces fran?aises libres contre les troupes de l?Axe. Le Cameroun acquiert ainsi une dimension symbolique dans le r?cit de la lib?ration de la France pour tous?tes les r?sistant?es qui y ont transit?. Ce fait explique la mani?re dont les autorit?s fran?aises ont, de nouveau, cherch? ? int?grer le Cameroun ? l?empire colonial fran?ais d?s la fin du conflit, lors du processus de n?gociation diplomatique autour du devenir des territoires sous mandats. Malgr? un important lobbying au sein de la nouvelle Organisation des Nations Unies (Onu), afin de maintenir sa domination sans contr?le international, des accords sont finalement sign?s en 1946 : l?ancien Camerounsous mandat fran?ais devient un territoire sous sa tutelle qui doit, en th?orie, rapidement ?voluer vers l?autonomie et l?ind?pendance. Mais la volont? fran?aise de continuer ? le diriger comme une ? partie int?grante ? de son empire perdure et conditionne la mani?re dont les diff?rents gouvernements et les autorit?s coloniales, souventcompos?es d?anciens r?sistants,

agissent pendant la guerre du Cameroun.

Cette section met aussi particuli?rement l?accent sur le dynamisme politique des Camerounais?es apr?s 1944, que ce soit par le biais de la cr?ation de syndicats, d?associations ou de mouvements qui r?clament d?sormais l?ind?pendance et la r?unification avec la partie sous tutelle britannique. Notre ?tude se place ? hauteur d?individuslongtemps invisibilis?s, des hommes et des femmes qui ont favoris? cette ?mancipation politique : les syndicalistes en poste au Cameroun, proches des futur?es membres de l?Union des populations du Cameroun (UPC) cr??e en 1948, de l?Union d?mocratique des femmes camerounaises (Udefec) cr??e en 1952 et de la Jeunesse d?mocratique du Cameroun (JDC) cr??e en 1954. Ce travail porte de nouveaux regards sur la mani?re dont les Camerounais?es se sont empar??es des id?es nationalistes, guid??es par les principaux dirigeants up?cistes comme Ruben Um Nyob?, F?lix-Roland Moumi?, Abel Kingu? et Ernest Ouandi?, que ce soit au sud et ? l?ouest du pays, d?j? ?tudi?es par de nombreux?euses historien?nes, mais aussi dans les r?gions moins connues du Mbam, du nord ou de Kribi. La granularit? de nos analyses permet de cerner pourquoi les autorit?s fran?aises n?arrivent pas ? entraver, malgr? leurs efforts constants, le succ?s croissant de l?UPC aupr?s des populations camerounaises, ce qui les incite ? recourir ? unensemble de m?thodes l?gales, ill?gales et violentes pour contrecarrer cette influence. La r?pression polici?re etjudiciaire des militant?es nationalistes s?accompagne, par ailleurs, d?une tentative de contr?le de la vie politique. Les autorit?s coloniales cr?ent des partis sp?cifiquement destin?s ? contrecarrer l?UPC : en faisait le choix derenommer ces partis, alors dits

? administratifs ?, en ? partis de collaboration ?, nous souhaitions souligner que les autorit?s coloniales fran?aisescorrompent et manipulent la vie politique camerounaise pour maintenir leurs positions en pleine p?riode de d?colonisation et de guerre froide.

Gr?ce au croisement d?archives de la France d?Outre-mer et de celles de la justice militaire d?voil?es ? cetteoccasion, nous avons pu ?tudier avec minutie les ?v?nements violents de Douala de septembre 1945, requalifi?s ainsipar la Commission, afin de s?affranchir du terme p?joratif

? d??meutes ? longtemps utilis? pour les d?crire et afin de mieux les inscrire dans la vague de r?pressions fran?aises qui se d?roulent en Alg?rie, au S?n?gal et ? Madagascar apr?s la Seconde Guerre mondiale. Le rapport souligne le r?le jou? par une poign?e de colons fran?ais dans l?intensification des violences et l?incapacit? des autorit?s politiques ? ma?triser celles-ci. Ces colons refusent toute r?forme remettant en cause leur domination politique et?conomique et leurs privil?ges sociaux, s?organisent en ? ?tats-G?n?raux ? pour d?noncer les r?formes issues de la conf?rence de Brazzaville de 1944, pourtant encore bien timides ? l??gard des Camerounais?es. On d?couvre la faiblesse du gouverneur Henri Nicolas face ? ces colons agressifs et vindicatifs clairement identifi?s, qui s?opposent aux manifestations des plus d?muni?es de Douala, touch??es par le difficile contexte ?conomique d?apr?s-guerre.D?bord?, le gouverneur accepte de leur fournir des armes comme l?atteste un petit cahier retrouv? par la Commissiondans les archives militaires. Ces colons et certains aviateurs fran?ais de l?escadrille B?thune outrepassant leur mission, constituent les acteurs r?pressifs de cette premi?re s?quence violente, dont le bilan humain officiel (neuf tu??es) est largement sous-estim?. Les sanctions prises ? l?issue des ?v?nements illustrent parfaitement le fonctionnement d?une justice coloniale racialis?e : on compte des milliers d’arrestations parmi les manifestant?e?s et des centaines de condamnations ? des peines de prison ou de travaux forc?s. ? l?inverse, seuls quelques colonssont mis en examen et inculp?s pour

? r?bellion contre l?autorit? ?. Les aviateurs sont jug?s par un Tribunal militaire cr?? pour l?occasion : tous sont misaux arr?ts pendant quelques semaines et leur capitaine se voit retirer son commandement. La culpabilit? de certains administrateurs est reconnue mais ceux-ci restent majoritairement en poste. Les ?v?nements violents de Douala de septembre 1945 deviennent d?s lors un moment symbolique pour les nationalistes camerounais?es qui y voient la preuve que le r?formisme colonial d?apr?s-guerre est incapable de satisfaire leurs attentes, alors que les autorit?s de tutelle ne peuvent qu?opposer une r?ponse autoritaire et r?pressive ? leurs aspirations.

Soucieux de connecter les analyses portant sur le Cameroun sous tutelle fran?aise et le Cameroun sous tutellebritannique, notamment au sud avec le Southern Cameroons, cette section montre aussi comment la r?pression du mouvement ind?pendantiste camerounais transcende les fronti?res des

deux Camerouns par le biais d?un syst?me de surveillance de l?UPC d?s le d?but des ann?es 1950. Elle d?taille ainsiles premiers ?changes entre les principaux mouvements nationalistes dans les deux territoires, dont les protagonistes ?voquent d?j? une potentielle r?unification crainte par les autorit?s coloniales fran?aises. Celles-ci demandent, ? cetitre, ? leurs homologues britanniques de contr?ler les contacts entre ces nationalistes camerounais?es et de leur communiquer des renseignements sur leurs activit?s. Le rapport souligne ?galement, dans cette perspective d?histoire globale et connect?e, que l?Onu devient rapidement un lieu d?affrontements oratoires et id?ologiques entre les membres de l?UPC et les autorit?s coloniales. Le gouvernement fran?ais, via ses diplomates, aid? par le gouvernement am?ricain, notamment son consulat ? Paris, se livre ainsi ? une tactique d?obstruction syst?matique des acteurs nationalistes, visant ? emp?cher la diffusion et la circulation de leurs id?es. Tous sapent ainsi r?guli?rement etd?lib?r?ment l?autorit? de l?Onu en les emp?chant de se rendre ? New York pour plaider leur cause lors des auditions devant la Quatri?me Commission de l?Assembl?e G?n?rale. Rarement efficace, cette politique s?accompagne d?une mobilisation de sa d?l?gation permanente et d?acteurs camerounais acquis ? sa cause, pour discr?diter les propos des up?cistes et d?fendre le statu quo politique, aid?e par les puissances imp?riales alli?es. De m?me, leurs p?titions envoy?es au Conseil de Tutelle sont m?thodiquement contredites par d?autres, ?crites par les dirigeants de partis decollaboration. Dans la m?me veine, les premi?res missions des visites de l?Onu de 1949 et 1952 au Cameroun, cens?es ?valuer les progr?s vers l?autonomie politique, sont ?troitement encadr?es par les autorit?s coloniales. In fine, il s?av?re que l?Onu, confront?e aux diverses formes de la r?pression diplomatique men?e par les autorit?s fran?aises,est incapable de d?fendre les droits fondamentaux des Camerounais?es.

Section 2

Les r?pressions polymorphes, du moment 1955 ? la guerre en Sanaga-Maritime

La deuxi?me section de ce rapport s?ouvre sur le point de bascule que constitue le ? moment 1955 ? dans la lutte men?econtre le mouvement ind?pendantiste et qui aboutit ? sa disparition de la sc?ne politique l?gale. Cette vaste s?quence r?pressive, de janvier ? juillet, est ici expliqu?e de mani?re d?taill?e, au plus pr?s des acteur?rices impliqu??es.

Un responsable civil y joue un r?le crucial : le nouveau Haut-Commissaire, Roland Pr?. Anticommuniste notoire, distingu? pour ses m?thodes autoritaires en Afrique occidentale, il propose des r?formes structurelles, tout enengageant une politique r?pressive contre le mouvement nationaliste. Il est aid? en cela par certains fonctionnaires, l??glise catholique et les partis de collaboration et second? par une magistrature et des forces de s?curit? mises au service de la r?pression. Dans un contexte socio-?conomique et politique tendu depuis son arriv?e en janvier 1955, denouveaux ?v?nements violents se produisent du 15 au 29 mai dans le Mungo, la Sanaga- Maritime, la r?gion Bamil?k? ? mais aussi, ? Douala et Yaound? ? alors que Ruben Um Nyob?, secr?taire g?n?ral de l?UPC revenu de l?Onu, poursuivi en justice, est d?j? entr? en clandestinit? dans son village natal, pr?s de Boumnyebel. L?engagementpolitique des femmes qui s?est structur? et d?velopp? dans la premi?re moiti? des ann?es 1950 se poursuit avec la participation active aux actions de mai 1955 ? elles sont pr?sentes dans toutes les manifestations et les protestations ausein des villes et villages. Des rassemblements up?cistes, tr?s suivis par les populations, sont perturb?s par l?intervention d?opposant?es ou de ? forces de l?ordre ?, ce qui entra?ne des affrontements de rue, l?arrestation de militant?es, plusieurs dizaines de bless??es et officiellement, 26 tu??es. Si ce type de mesures antinationalistes est unmodus operandi dans l?empire colonial fran?ais d?Afrique apr?s 1944, le rapport montre la mani?re dont les autorit?s,au premier rang desquelles Roland Pr?, militent via divers r?seaux politiques au sein du gouvernement fran?ais d?Edgar Faure, et notamment du ministre de la France d?Outre-mer, Pierre-Henri Teitgen, pour obtenir la dissolution de l?UPC, de la JDC et de l?Udefec, sur le fondement d?une loi fran?aise de 1936 sur les groupes de combat et lesmilices arm?es. Alors que la vague r?pressive a d?j? d?but? en mai 1955, le d?cret du 13 juillet 1955 officialise cetteinterdiction et ouvre une nouvelle s?quence obligeant les

militant?es ? entrer en clandestinit?, soit en se r?fugiant dans les premiers maquis, soit en faisant le choix de l?exil vers le Southern Cameroons.

Cette nouvelle s?quence est marqu?e par une intensification des r?pressions via de multiples dispositifs de contr?le de la vie civile, politique et m?diatique. Le rapport insiste, d?abord, sur le containment des id?es nationalistes par la mobilisation de la bureaucratie et de divers acteurs profran?ais (ou partisans de la France) au sein de la soci?t? coloniale (chefs, membres des partis de collaboration, des missions chr?tiennes ou des mouvements associatifs). La nomination de Pierre Messmer comme Haut-Commissaire en avril 1956 intensifie cette politique qui vise, d?s lors, ? encadrer strictement le processus d?accession ? l?autonomie du Cameroun apr?s le vote de la loi-cadre du nouveauministre de la France d?Outre-mer, Gaston Defferre. Le nouvel ?tat ? sous tutelle ?, institu? en mai 1957, laisse toujours un r?le majeur aux autorit?s coloniales, malgr? la nomination d?un gouvernement dirig? par le ? premier ? Premier ministre camerounais, Andr?- Marie Mbida, choisi pour son inclination pro-fran?aise et anti-up?ciste. Pour mettre un terme ? l?affrontement politique n? en mai 1955, des n?gociations avec l?UPC sont, un temps, envisag?es, mais rapidement frein?es, notamment du fait du refus, partag? par plusieurs hommes politiques camerounais, de voterune loi d?amnistie qui permettrait le retour des leaders up?cistes sur la sc?ne l?gale. Ainsi le vote de cette loi est retard?jusqu?en f?vrier 1958. Si une r?pression militaire a lieu simultan?ment dans le sud du Cameroun, les autorit?s se rallient pourtant progressivement ? des solutions plus politiques, ce qui provoque une crise majeure entre Andr?-Marie Mbida, intransigeant avec les up?cistes, et le nouveau Haut-Commissaire, Jean Ramadier, nomm? en f?vrier 1958, et favorable ? la n?gociation. Les archives de ce dernier, confi?es ? la Commission, ont permis de pr?ciser le d?roul? de ce ? bras de fer ? qui aboutit au renvoi de Mbida et au rappel de Ramadier sur Paris, d?savou? et d?mis de ses fonctions par le ministre de la France d?Outre- mer, G?rard Jaquet, du gouvernement de F?lix Gaillard.

Cette section souligne ?galement que cet ?pisode constitue un point de rupture dans l?histoire du Cameroun : d?sormais, les projets d?ind?pendance et de r?unification, mis en avant depuis pr?s d?une d?cennie par l?UPC, sont port?s et instrumentalis?s par le nouveau Premier ministre, Ahmadou Ahidjo, et par Xavier Torr?, le nouveau Haut-Commissaire, alors qu?ils intensifient la r?pression militaire contre les combattant?es up?cistes dans le sud et l?ouest du Cameroun. En parall?le de ce contr?le politique, la r?pression administrative s?abat sur celles et ceux qui portent les id?es up?cistes dans la soci?t? civile ou affichent leur sympathie ? son ?gard : certains fonctionnaires sont mut??esou licenci??es ; les syndicalistes, progressivement musel?s ; des chefs protestataires destitu?s et exil?s ; et les militant?es, notamment ?tudiant?es, mobilis??es en m?tropole sont soigneusement surveill??es et censur??es : la r?pression s?exporte ainsi hors des fronti?res de tutelle. La r?pression judiciaire, d?j? massive lors du moment 1955, se poursuit, s?intensifie et se durcit.

En 1956, face aux tentatives d?union entre l’UPC et d’autres hommes politiques camerounais, les premi?res ?lectionsau suffrage universel de d?cembre sont ?troitement contr?l?es par les autorit?s coloniales, et ce d?autant plus que le Comit? national d?organisation (CNO), organisation paramilitaire de l?UPC, appelle ? leur boycott ou ? leur entrave par des actions arm?es.

Notre ?tude porte de nouveaux regards sur le r?le des autorit?s coloniales dans la ? bataille des opinions ? lanc?e apr?s mai 1955. Aid?e par une presse de collaboration et une soci?t? fran?aise plut?t indiff?rente, sinon anti-up?ciste, la propagande officielle, particuli?rement active au Cameroun et ? l??tranger, dresse le portrait biais? d?une UPCper?ue au seul prisme de ses actions arm?es, qualifi?es de ? terroristes ?, pour mieux d?l?gitimer son projet politique.Elle se double de divers dispositifs de contr?le m?diatique, via la radio, le cin?ma, la litt?rature ou la censure postale, alors que l?UPC clandestine peine ? diffuser son propre r?cit, faute de moyens. La r?pression touche ?galement lapresse ind?pendante, victime de pratiques de censure et d?arrestations cibl?es contre ses journalistes les plus protestataires, dont plusieurs, tel que Marcel Bebey Eyidi, sont condamn?s ? des peines de prison.

Enfin, la Commission, toujours soucieuse de penser le mouvement ind?pendantiste dans son contexte global, insistesur l?intensification de la r?pression hors des fronti?res de tutelle. D?abord au Southern Cameroons, o? le lobbyingfran?ais, timidement accueilli au d?but par les autorit?s britanniques, se solde par des actions polici?res conjointes et l?expulsion des leaders de l?UPC, contraints de s?exiler au Soudan en juillet 1957. ? l?Onu, la diplomatie r?pressivefran?aise perdure contre ceux et celles qui essaient de porter la voix de l?ind?pendance ? New York : on retrouve les m?mes strat?gies de blocage administratif des auditions devant la Quatri?me Commission, une politique d?alliances inter-imp?riales au Conseil de Tutelle et ? l?Assembl?e g?n?rale, une propagande anti-up?ciste via l?intervention desa d?l?gation permanente et du chef du Service des relations ext?rieures, Xavier Deniau. Les impasses g?opolitiques et organisationnelles de l?Onu, habilement exploit?es par les autorit?s fran?aises, p?rennisent la strat?gie de musellement des up?cistes. L?immense quantit? de p?titions de protestation, envoy?es ? New York, ne peut ?tre r?ellement trait?e par les instances onusiennes, alors que la mission de visite envoy?e sur place en octobre-novembre1955, pr?sid?e par le diplomate ha?tien Max Dorsinville cens? investiguer, mais sans pouvoir de contrainte, le respect des accords de tutelle, est pieds et mains li?s aux volont?s des autorit?s coloniales.

Cette section, ? l?aide d?archives des services de renseignement fran?ais et des documents d?classifi?s, met aussi l?accent sur les pratiques de ? maintien de l?ordre ? dans la guerre men?e contre les up?cistes. Avant mai 1955, lesautorit?s ont multipli? les initiatives s?curitaires, souvent de fa?on ad hoc et peu coordonn?e, pour contenir lesup?cistes, via le renforcement des dispositifs de S?ret?, de la police, de la gendarmerie, d?une garde suppl?tive et de l?appareil judiciaire, tout en proc?dant ? des op?rations de surveillance ? l??tranger.

L?interdiction de l?UPC en juillet entra?ne la mobilisation accrue d?administrateurs, de magistrats, de militaires et de policiers fran?ais. De fa?on quasi exp?rimentale, des actions sont men?es par l?administrateur Maurice Delauney, aid? d?une ?quipe de fid?les collaborateurs, qui d?ploie, d?s 1956, des dispositifs s?curitaires et r?pressifs pouss?s en r?gion Bamil?k? afin d??viter une extension de la guerre ? l?ouest. Les r?seaux de renseignement restent, certes,dispers?s et parfois concurrentiels, mais ils fa?onnent une ? culture de la surveillance ? qui impr?gne la soci?t?, se densifie au Cameroun, et s?exporte m?me en m?tropole. La r?pression polici?re se g?n?ralise ? l?ensemble de la soci?t? coloniale, alternant entre contr?les d?identit?, ciblage d?espaces de rassemblement tels que les march?s ou des domiciles priv?s, ou surveillance des passages aux fronti?res. Le rapport souligne les pratiques d?arrestationpr?ventive, des ? rafles ? qui, en plus de t?moigner de l?arbitraire colonial et du recours ? des mesures extra-l?gales, mettent ? jour le recours ? la torture et des personne port?es disparues ? autant de violences observ?es en particulier dans les grandes villes, ? l?ouest et dans le sud du Cameroun.

Enfin, la section propose, pour compenser un angle mort de la recherche sur cette guerre de d?colonisation, de nouvelles analyses sur la r?pression judiciaire contre les militant?es up?cistes. Instrumentalis?e par les autorit?s, qui h?sitent au d?part entre cl?mence et intransigeance, cette justice biais?e se montre de plus en plus r?pressive jusqu?en 1958, dans l?espoir de faire taire les voix nationalistes et de les pousser ? la reddition, tandis que la d?fense des up?cistes, repr?sent?e par des avocat?es fran?ais?es, est r?guli?rement obstru?e, voire refus?e. Une ?tude sp?cifique a permis d??tablir qu?une cinquantaine de femmes ont ?t? jug?es et condamn?es entre 1956 et 1958, pour leurs activit?s politiques, apr?s la dissolution des organisations politiques up?cistes. Si elles subissent ici un sort similaire aux hommes qui militent, elles sont aussi expos?es ? des modes de r?pression sp?cifiques, dans les structures de la police ou en prison avec des tortures distinctives dirig?es contre elles. Ces violences syst?matiques traversent la p?riode?tudi?e par la Commission et sont abord?es ?galement dans la section 3.

Par ailleurs, les magistrats qui affirment leur ind?pendance vis-?-vis des autorit?s politiques et qui maintiennent une attitude mesur?e dans leur exercice de la justice sont d?savou?s et rappel?s en m?tropole. Les prisons, dont les conditions de d?tention sont d?nonc?es ? l??poque, se r?v?lent aussi ?tre des espaces r?pressifs o? les mauvaistraitements et la torture se d?ploient, dissimul?e ? l?opinion publique qui y est d?ailleurs peu concern?e, tant le d?batpublic est alors polaris? par ?

la question ? en Alg?rie. Les assignations ? r?sidence et la cr?ation de certains camps d?internement, dont celui deBangou ou de Mbanga, sont progressivement envisag?es comme des solutions extra-judiciaires ? la lutte anti-up?ciste. In fine, la section r?v?le l?intensit? des pratiques polici?res et judiciaires employ?es contre l?UPC durant laguerre de d?colonisation au Cameroun.

Parall?lement ? ces r?pressions politique, polici?re et judiciaire, se d?ploie une r?pression plus sp?cifiquement militaire. Le rapport propose un panorama pr?cis de l?histoire des combattant?es up?cistes en distinguant ses deuxprincipales organisations paramilitaires : le CNO dans le sud du pays et le Sinistre de D?fense nationale du Cameroun(SDNK) dans l?ouest. Ces groupes n?ont au d?part aucune exp?rience de la guerre et sont peu dot?s en armes perfectionn?es. Le CNO et le SDNK se structurent derri?re des leaders, respectivement Gorgon Foe et Pierre Simo qui r?ussissent ? mener des actions de ?gu?rilla?. Progressivement ils deviennent plus efficaces, mieux entra?n?s etarm?s gr?ce aux circulations mat?rielles et humaines se d?veloppant entre les maquis des diff?rentes r?gions.

Notre travail analyse de fa?on pr?cise les dispositifs militaires d?ploy?s pour lutter contre le d?veloppement desmaquis en Sanaga-Maritime. Il dresse d?abord un ?tat des lieux des ? forces de l?ordre ? en 1956, pour mieux souligner que celles-ci se renouvellent avec l?arriv?e de nouveaux acteurs militaires ayant en partage, notamment, l?exp?rience de la guerre d?ind?pendance indochinoise. Outre les acteurs civils et les administrateurs, la section s?attarde sur les cadres militaires, qu?ils dirigent la Zone de d?fense d?AEF-Cameroun (les g?n?raux Dio et Le Puloch)ou le Cameroun (les colonels Whitehouse et Crest de Villeneuve), ou qu?ils agissent au sein des unit?s locales. Les trajectoires du lieutenant-colonel Lamberton, de m?me que celles de ses principaux subordonn?s (Paul Gambini, Gabriel Haulin, ou Georges Conan) ou des officiers des Affaires africaines employ?s sp?cifiquement ? des fins de renseignement dans les territoires strat?giques, sont ici retrac?es gr?ce ? l?exploitation in?dite de leurs dossiers decarri?re. Cette approche permet de restituer l??tat d?esprit de ces acteurs qui, traumatis?s par leur d?faite face au Vi?t-Minh, et s?estimant alors expos?s ? un m?me type de menace ? subversive ?, plaident pour l?adoption de nouvellestechniques r?pressives, adapt?es ? la strat?gie ? irr?guli?re ? de leur adversaire. Inspir?s par les r?flexions de Charles Lacheroy sur la ? guerre r?volutionnaire ?, leur pens?e strat?gique consacre d?s lors la population civile comme enjeu et objet de l?affrontement arm?.

Le rapport montre que les ?lections de d?cembre 1956 constituent un point de bascule vers l?affrontement arm? au Cameroun, suite aux actions men?es par le CNO. Est retrac? le r?cit historique pr?cis des ?v?nements qui entra?nent led?tachement de renforts dans une premi?re zone d?exception : la Zone op?rationnelle d??s?ka, th??tre d?une r?pressionparticuli?rement brutale o? se multiplient les arrestations et les op?rations militaires, et dont le bilan s??l?ve ? pr?s de 300 victimes.

? ce sujet, la Commission documente de mani?re in?dite le massacre d??kit? du 31 d?cembre 1956, en croisant les archives militaires et les t?moignages de proches des victimes pour d?construire le r?cit officiel, qui pr?sente cette violence collective comme une contre-attaque l?gitime, alors qu?elle rel?ve d?un assaut ? l?encontre de civil?esd?sarm??es. Cette premi?re phase de violences extr?mes se solde par l?enracinement de la guerre, alors que les autorit?s coloniales maintiennent une forte r?pression judiciaire et politique. Les maquis se reconstituent et le CNO reprend sa lutte, incitant le Haut-Commissaire ? cr?er une nouvelle zone d?exception ? la ? Zone de pacification ?(Zopac) de la Sanaga-Maritime, dont l?entr?e en vigueur, ? compter de novembre 1957, favorise l?intensification de la guerre, sous l??gide du d?l?gu? du Haut-Commissaire ? Douala, Daniel Doustin, et de son chef militaire, le lieutenant-colonel Jean Lamberton.

Le rapport d?taille les proc?d?s d?organisation et de contr?le social dont les populations de la Sanaga-Maritime sontvictimes, en amont m?me des op?rations militaires stricto sensu : il montre que le commandement vise, en appliquantla ? doctrine de la guerre r?volutionnaire ? (DGR), ? les encadrer pour mieux faciliter la guerre contre les maquis. Il revient d?abord sur sa politique de d?placements forc?s des civil?es vers des camps dits de ? regroupement ?, inspir?s des m?thodes mises en ?uvre par l?arm?e fran?aise au Cambodge. ? l?aide des archives militaires de la Zopac,

le rapport livre un r?cit pr?cis de la pratique, pleinement assum?e par les militaires comme un instrument ?contre-r?volutionnaire? destin?e ? couper les liens familiaux ou sociaux entre les civil?es et les combattant?es. Lespopulations y sont l?objet d?une propagande intense de la part de l?administration coloniale et de l?arm?e fran?aise, qui pr?f?rent cependant parler, en la mati?re, d?? action psychologique ?. Les caract?ristiques propres de son application au Cameroun sont ici d?cortiqu?es, notamment au prisme des archives tenues par son principal artisan, le journaliste Andr? Boyer, en partie conserv?es aux archives diplomatiques de Nantes. Cette propagande montre de mani?re in?dite que cette ? action psychologique ? se concentre progressivement dans les camps de ? regroupement?, o? elle doit contribuer ? persuader les populations d?plac?es du

? bien-fond? ? d?un maintien des nouveaux ? villages ? au-del? de la r?pression des maquis et souligne ?galement la g?n?ralisation de la pr?carit? ?conomique r?sultant de leur d?racinement. Notre ?tude d?taille ?galement lesenjeux, les modalit?s et les cons?quences des op?rations militaires men?es dans la Zopac. Elle met ainsi en lumi?re le r?le crucial jou? par la recherche du renseignement, objet de toute l?attention des militaires. Tout en d?crivantses processus de recherche, le rapport d?construit l?argumentaire du lieutenant-colonel Lamberton, qui affirme privil?gier alors la manipulation psychologique des prisonnier??res pour mieux se d?douaner des violences commises sous ses ordres : bien que rares, des sources ?crites ou orales permettent de rendre compte des pratiques de torture. Elles sont au fondement de la cha?ne d?actions qui rend possible les op?rations sp?cifiques men?es dans le cadre de la guerre ?contre-r?volutionnaire? : actions de ? surveillance ? et op?rations de terrain pratiqu?es en petites unit?s par lebiais, parfois, de ? ratissages ? massifs. Pass?es au crible d?un discours critique de leur s?mantique, les archives desjournaux de marches et des op?rations d?unit?s, laissent entrevoir les violences alors exerc?es arbitrairement contre lescombattant?es, mais ?galement contre les civil?es, comme le meurtre des

? fuyard?es abattu?es ?, un terme qui fait ici ?cho aux violences de la guerre d?ind?pendance alg?rienne. L?objectifdes militaires est de d?truire les maquis en visant plus sp?cifiquement leurs chefs, tel que le chef de l??tat-major du CNO, Isaac Nyob? Pandjock, tu? par une patrouille fran?aise le 17 juin 1958, et surtout le principal leader de l?UPC, Ruben Um Nyob?.

Le rapport consacre une approche compl?te de la traque qui conduit ? son assassinat, le 13 septembre 1958, encroisant les archives disponibles et les t?moignages oraux, dont il souligne les divergences et leurs poids sur lam?moire du conflit. Sa mort est l?occasion de saisir ses documents, parmi lesquels se seraient trouv?s ses c?l?bres carnets personnels, constitu?s, notamment, de descriptions oniriques. Les recherches de la Commission ont montr?qu?ils ne sont pas aujourd?hui conserv?s dans les archives fran?aises, et que la seule retranscription publi?e par le journaliste Georges Chaffard, dont les archives ont ?t? confi?s par sa famille ? la Commission, n?est, en fait, que la transposition d?un bloc-notes ?crit et fourni par le lieutenant-colonel Lamberton lui-m?me, invitant l?historien?ne ? se montrer prudent?e sur son origine.

Pour finir, la section tente d?esquisser un bilan de cette r?pression apr?s la dissolution de la Zopac, deux mois apr?s lamort du Mpodol. D?construisant le discours sur les ? ralliements ? des up?cistes qui sont autant de redditions d?guis?es en pseudo-actes d?all?geance, elle souligne aussi l?importante mortalit? (de 355 ? 400 morts) de ces ? op?rations de maintien de l?ordre ?, tr?s largement en de?? de la r?alit? que ses protagonistes assument comme une guerre.

Section 3

Les autorit?s fran?aises au c?ur du processus de transition camerounaise 1958-1964 : un tournant ?

La r?flexion engag?e, dans cette section, sur le ? moment 1960 ?, durant lequel est discut? la fin officielle de la tutelle sur le Cameroun, montre que l?ind?pendance formelle ne constitue absolument pas une rupture nette avec lap?riode coloniale. Celle-ci marque au contraire l?entr?e

dans un processus de transition politique, qui s??tend de f?vrier 1958 ? avril 1965, une p?riode loin de mettre un terme ? l’implication des autorit?s fran?aises dans la r?pression des mouvements d?sormais d’opposition ? ce que lanouvelle situation institutionnelle du Cameroun aurait d? faire cesser au nom de l’ind?pendance et du principe de souverainet?.

Sont examin?s les tenants et les aboutissants d’un d?bat important visant ? qualifier au plus juste les nouvelles relations issues de cette transition qui, bien qu’?tant asym?triques, reposent sur une forme de collaboration donts?emparent certain?es acteur?rices du pays. Au premier chef, Ahmadou Ahidjo, outsider du jeu politique camerounais,originaire du nord, qui occupe un r?le central dans cette p?riode de transition largement pilot?e par la puissance tut?laire : il devient ? l’homme des Fran?ais ?. Sa nomination comme Premier ministre (f?vrier 1958), pr?c?de de peu la crise de mai 1958, qui, en favorisant le retour du g?n?ral de Gaulle au pouvoir, consacre un nouveau pr?sident favorable ? la pr?servation de l?influence de la France en Afrique subsaharienne et a fortiori, au Cameroun. Alors qu?un statut transitoire est adopt? pour accompagner le processus d?ind?pendance, le rapport met en lumi?re le r?lejou? par la mission de visite du Conseil de Tutelle de l?Onu qui se rend, en octobre 1958 dans un Cameroun aux alluresde village ? Potemkine ? tant son enqu?te, dans un contexte de fortes tensions, est une fois de plus limit?e et contr?l?e. Les conclusions de la mission, acquise ? la rh?torique anti-up?ciste, l?am?nent in fine ? soutenir sans concession le gouvernement camerounais, qui obtient la fin de la tutelle de l?Onu en mars 1959, tout en confisquant laparole de ses citoyen?nes sur les formes du r?gime ? venir. Le rapport insiste alors sur la mani?re dont Ahidjo, pr?sident du nouvel ?tat en avril 1960, son gouvernement et quelques responsables politiques camerounais, construisent un r?gime autocratique et autoritaire avec le soutien des autorit?s fran?aises, repr?sent?es par desconseillers et des administrateurs qui accordent leur blanc-seing aux mesures r?pressives alors adopt?es. Le travail de la Commission montre que certains acteurs fran?ais accompagnent aussi la r?daction de la Constitution du Cameroun, dont Michel Debr?, alors garde des Sceaux, qui est promulgu?e en mars 1960 et modifi?e en 1961 avec la cr?ation d?une R?publique f?d?rale. Celle-ci installe un r?gime pr?sidentiel fort qui, malgr? la lev?e de l?interdiction de l?UPCen f?vrier 1960, continue ? r?primer ses militant?es et ses leaders ? qui, ? la diff?rence de la plupart des acteurs du champ politique camerounais, refusent de se ? rallier ? au parti ? unifi? ?, puis ? unique ?, qu?Ahidjo impose alors. Soucieuse de caract?riser la transition politique camerounaise contr?l?e par les autorit?s fran?aises, cette section offre aussi une ?tude minutieuse de l?ensemble des accords dits de ? coop?ration ? marqu? par un processus de n?gociationd?s?quilibr? entre acteurs camerounais et fran?ais. Celui- ci s??chelonne de 1958 ? 1961 et se traduit par l?adoption de textes provisoires puis par leur officialisation sous la forme de trait?s bilat?raux, dont certains restent secrets au b?n?fice des int?r?ts fran?ais. Au-del? des secteurs ?conomiques, culturels et judiciaires, le volet militaire de cestextes, les accords de D?fense, envisage la poursuite de la participation de l?arm?e fran?aise au

? maintien de l?ordre ?. Le rapport montre ainsi ? quel point l?accord trouv? entre les deux gouvernements est le fruit d?une conjonction d?int?r?ts, qui souligne leur interd?pendance naissante : pour le gouvernement camerounais, il s?agit d?assurer sa stabilit? et des moyens militaires cons?quents dans un contexte o? l?action arm?e de l?Arm?e deLib?ration Nationale du Kamerun (ALNK), nouvelle organisation militaire de l?UPC, tend ? s?intensifier ; pour le gouvernement fran?ais, il s?agit d??uvrer, au-del? du bon d?roulement d?une d?colonisation scrut?e ? l?international,au maintien d?un chef d??tat sur lequel il a pari? pour garantir la p?rennit? de son influence en Afrique. L?gitimant ainsi le maintien, et m?me le renforcement des troupes fran?aises au Cameroun, ces textes cr?ent les conditions d?une continuit? postcoloniale de la participation de la France ? la r?pression de mouvements d?opposition ? dans un payspourtant, en th?orie, d?sormais ? ind?pendant ?.

Notre ?tude souligne ?galement comment le gouvernement fran?ais, via son ambassade, son r?seau consulaire et ses coop?rant?es, s?adaptent au nouveau r?gime autoritaire pour pr?server leur influence dans un jeu de realpolitik jusqu?ici peu ?tudi?, mais d?terminant dans l??volution des logiques r?pressives. Ce positionnement fran?ais s?incarne ? travers l?installation du premier ambassadeur, Jean-Pierre B?nard, dont le parcours est tr?s pr?cis?mentretrac?. Le r?le de cet

ambassadeur est de relayer ? Paris ? la temp?rature ? des relations avec le r?gime. Le rapport montre que, longtemps pr?sent? comme une ?minence grise, son r?le de conseil aupr?s du pr?sident Ahidjo est plus complexe : l?exploitation des fonds archivistiques de l?ambassade souligne l??volution des rapports entre ces deux acteurs, rapidement unis dans une communaut? d?int?r?ts qui les am?ne ? se soutenir mutuellement, mais qui r?v?le que Jean-Pierre B?nard doit de plus en plus composer avec un pr?sident et un certain nombre de responsables camerounais qui souhaitent agirde mani?re autonome. La coop?ration fran?aise est aussi particuli?rement marqu?e au sein de la justice. La mise en place d?un ? ?tat d?urgence ? au Cameroun s’inspire des mesures existant en France au d?but de la Ve R?publique, probablement ? cause de la pr?sence de sp?cialistes du droit dans la coop?ration. De leur c?t?, les magistrats s’ins?rent dans les rouages d’un appareil judiciaire camerounais tourn? vers la r?pression de l’opposition politique, cequi cr?e des tensions avec leur minist?re de tutelle. Le rapport montre que la position des autorit?s fran?aises consistealors ? soutenir le r?gime d?Ahidjo en ?vitant la compromission de coop?rants fran?ais dans les proc?s politiques, tels ceux d?Andr? Mbida, Charles Okala, Marcel Bebey-Eyidi et Th?odore Mayi Matip en 1962. Cela n?emp?che pas lesmagistrats de jouer un r?le majeur dans l??volution autoritaire, mais la section d?montre que leur influence r?gresse au fur et ? mesure de la camerounisation de l??tat, ? l?exemple du magistrat Francis Clair, conseiller juridique du ministre des Forces arm?es, Sadou Daoudou. Si son influence est d?terminante sur la recomposition de la l?gislation p?nale, elle se heurte, lors de la r?forme de la justice militaire d?octobre 1963, ? la d?termination des d?cisionnaires camerounais.

Cette section montre ?galement la part active jou?e par les coop?rants fran?ais, dans la transmission d?un appareil s?curitaire au Cameroun ind?pendant, en particulier dans la cr?ation d?une S?ret? f?d?rale et d?une police politique, le Service des ?tudes et de la documentation (Sedoc), au service de la r?pression des opposant?es. Le coop?rant Maurice Odent en est l?architecte majeur, avant de c?der la place au policier camerounais Jean Fochiv?. Les ? r?seaux? de Jacques Foccart, le Secr?taire g?n?ral aux Affaires africaines et malgaches, conseiller du pr?sident Charles de Gaulle, sont aussi au c?ur des contributions fran?aises au ? maintien de l?ordre ? dans le Cameroun ind?pendant : d?abord via des actions de surveillance organis?es par les services de renseignement fran?ais, en particulier le Servicede la documentation ext?rieure et de contre-espionnage (Sdece) mais aussi ? l?aide de coop?rants qui participent, auCameroun et en France, ? la formation de policiers. ? l?aide d?archives fran?aises d?classifi?es, le rapport met aussi enavant le r?le de coop?rants fran?ais dans des unit?s de recherche de renseignement, les Brigades mixtes mobiles, qui d?ploient, au nom de la lutte anti-up?ciste, de nombreuses violences. Ainsi, les trajectoires des principaux protagonistes comme Georges Conan, Andr? Gerolami, Ernest Charoy ou Henri Grattarola sont retrac?es afind?identifier leur r?le exact jusqu?en 1962. ? l?aide de t?moignages oraux, et ? rebours des non-dits des archives ?crites,le rapport ?claire en particulier le recours ? la torture lors d?interrogatoires men?s par ces unit?s sous commandementde policiers fran?ais. Ces pratiques de renseignement et de ? maintien de l?ordre ?, r?appropri?es par les autorit?s camerounaises apr?s le d?part des coop?rants, montrent le legs colonial que constitue la routinisation de la violence politique.

Pour pleinement saisir la dimension globale et connect?e de la r?pression, cette section reconstitue aussi l?influence fran?aise dans le processus de r?unification avec les zones administr?es jusqu?alors par le Royaume-Uni. Celle-ci passe, d?abord, par une collaboration ?troite avec les autorit?s britanniques afin de faire dispara?tre l?UPC du Southern Cameroons par le recours ? des arrestations cibl?es et des expulsions vers la zone sous administration fran?aise. Elle pousse les Britanniques ? mener une guerre avec leurs propres troupes d’octobre 1960 ? septembre 1961, p?riode pendant laquelle le Southern Cameroons n’est plus administr? par le Nigeria mais directement par Londres. Cette collaboration se caract?rise ?galement ? partir de 1958, par un soutien actif ? la r?unification, une des revendications de l?UPC, d?sormais instrumentalis?e par les autorit?s fran?aises. Apr?s l?ind?pendance du Cameroun sous tutelle fran?aise, elles poursuivent leur action de lobbying aupr?s des diff?rents acteurs camerounais, lors dur?f?rendum

favorable de f?vrier 1961 et ? l?occasion de la conf?rence de Foumban, en juillet 1961. Si le Northern Cameroons obtient son ind?pendance en int?grant le Nigeria, le Southern Cameroons devient ind?pendant en rejoignant la R?publique du Cameroun en octobre, ? la faveur d?un interventionnisme fran?ais pens? au nom de la stabilit? dur?gime d?Ahidjo. Cette action hors des fronti?res de l?ancienne tutelle est doubl?e d?interventions, parfois violentes, contre les up?cistes install??es ? l??tranger. Elles concernent d?abord les ?tudiant?es vivant en France, dont certains sont expuls??es sur demande du gouvernement camerounais : si les autorit?s fran?aises consentent ? faire interdire la section en France de l?UPC en 1963, le rapport signale aussi leur progressive r?ticence ? proc?der ? ces mesures r?pressives sur le territoire m?tropolitain, pour des raisons de droit et par d?sint?r?t progressif pour ce type d?action. Celles-ci sont toutefois conscientes de la n?cessit? de surveiller ?troitement les leaders up?cistes en exil, d?abord au Caire o? ils et elles se sont r?fugi??es en septembre 1957, puis dans d?autres ?tats alli?s ? leur cause, au Ghana, enGuin?e et dans certains pays de l?est. Toutefois, cette surveillance a une efficacit? de plus en plus limit?e. Les ?checs des actions up?cistes ? l?Onu, leurs divisions internes et la politique ?trang?re du Cameroun affaiblissent la strat?gie diplomatique du mouvement ? l?international, alors incarn?e par son principal leader, F?lix-Roland Moumi?.

Sa mort porte d?ailleurs un coup d?arr?t presque total ? cette strat?gie. Son d?c?s par empoisonnement le 3 novembre 1960 r?v?le les strat?gies fran?aises d?ploy?es pour mettre fin, notamment, au projet de gouvernement r?volutionnaire provisoire kamerunais pens? par le pr?sident de l?UPC en Guin?e. ? partir d?archives suisses et fran?aises d?classifi?es, le rapport offre d?importantes pr?cisions sur la trajectoire de l?assassin de Moumi?, William Bechtel, agent dormant exp?riment?, d?j? sollicit? pour des covert actions au service du Sdece. Notre r?cit reconstitue, heure par heure, le sc?nario de cet empoisonnement perp?tr? dans un restaurant genevois, alors que Bechtel a r?ussi ? approcher le leader up?ciste en se faisant passer pour un journaliste. Sous mandat d?arr?t, Bechtel, prot?g? par divers soutiens militaire et politique, n?est arr?t? que quinze ans plus tard : jug? en Suisse en 1980, il b?n?ficie d?un non-lieu. Le rapport caract?rise la cha?ne de d?cisions ? l?origine de cet assassinat, par essence secretmais discut? par plusieurs acteurs, impliquant notamment des autorit?s fran?aises souhaitant prot?ger la viabilit? du r?gime d?Ahidjo sur le long terme. Le rapport montre qu?il s?agit d?un assassinat politique impliquant la responsabilit? du gouvernement fran?ais.

Ins?r?es dans le contexte politique et diplomatique pos?, les ann?es 1958-1964 constituent aussi un tournant sur leplan militaire. Le rapport s’est en grande partie appuy? sur des archives militaires, notamment les dossiers de carri?re des hommes au c?ur du dispositif, sur les archives priv?es du g?n?ral Max Briand mises ? la disposition de la Commission ainsi que sur de nombreux t?moignages, pour offrir une analyse pr?cise du r?investissement massif des troupes fran?aises dans la r?pression des mouvements d?opposition et notamment du ? bras arm? ? de l?UPC, l?ALNK apr?s janvier 1960.

Les violences atteignent leur paroxysme lors du premier semestre de l?ann?e 1960, du fait de l?imp?ratif fix? ?l?arm?e fran?aise de r?duire au maximum, avant les ?lections l?gislatives d?avril 1960, la capacit? d?action de l?ALNK sur le terrain. Les archives militaires ont permis de dresser un historique pr?cis des maquis, soulignant les d?placements sur le terrain des groupes de combattant?es comme les rivalit?s croissantes entre leurs chefs. Lesstrat?gies et tactiques des chefs au sommet du dispositif de l?ALNK ont pu ?tre clarifi?es, notamment les r?les de Martin Singap ? partir de 1959 et d?Ernest Ouandi? qui lui succ?de en 1961. L?originalit? du rapport consiste ? montrer que ces maquis ne se r?duisent pas ? l?ouest du Cameroun mais qu?ils persistent aussi en Sanaga-Maritime et dans le Nkam. Les groupes de combattant?es sont g?n?ralement dirig?s par diff?rents leaders entre lesquels les rivalit?s s?exacerbent : Martin Singap et Paul Momo dans l?ouest, ?tienne Bapia et Makanda Pouth en Sanaga-Maritime. Ces actions arm?es s??tendent jusque dans les villes camerounaises, en particulier Douala qui voit se d?velopper des strat?gies de ?gu?rilla? urbaine, jusqu?ici moins bien ?tudi?es : la Commission a pu ?clairer le d?roul? de plusieurs attaques men?es contre des lieux o? vivent les Europ?en?nes, la nuit du 27 juin 1959, le

30 d?cembre 1959 et en avril 1960 ? des strat?gies poursuivies jusqu?en 1961.

La section souligne ?galement la r?action des autorit?s fran?aises ? cette recomposition de la lutte arm?e, en analysantles nouveaux dispositifs pens?s ? l?approche de l?ind?pendance qui constituent le cadre militaire dans lequel est men?ela r?pression sur le terrain. L?un des principaux apports de la Commission est ici de proposer une chronologie institutionnelle des dispositifs mais aussi un r?cit non lin?aire de l’implication militaire fran?aise, marqu?e par des h?sitations entre 1958 et 1961 dont la manifestation la plus embl?matique reste la succession de ces dispositifsd?exception. Le rapport montre ainsi que la p?riode de novembre 1958 ? avril 1959 marque un premier reflux de l?arm?e fran?aise dans l?ouest du pays : les nouveaux enjeux du ? maintien de l?ordre ? ? l?approche de l?autonomie r?fr?nent l?administration et le gouvernement camerounais, qui se refusent ? autoriser la reproduction des moyensmilitaires utilis?s en Sanaga-Maritime par crainte qu?ils leur ali?nent les ?lites et les populations locales en pr?vision de l?ind?pendance et des ?lections l?gislatives qui doivent s?ensuivre. La situation m?contente les militaires fran?ais qui acc?l?rent leur repli dans les garnisons, mais la multiplication des actions arm?es de l’ALNK alimente la crainte d?une perturbation du processus de transition. Les deux gouvernements s?accordent alors sur un r?investissement de l?arm?e fran?aise dans l?ouest du Cameroun, o? se d?ploient, ? partir de janvier 1960, de nouveaux responsablesmilitaires ? dont les principaux sont le g?n?ral Briand et les lieutenants-colonels Gribelin et Lauri?re entre f?vrier 1960et janvier 1961. Leurs parcours sont l?objet d?une pr?sentation in?dite, qui souligne leur exp?rience partag?e de l?Indochine, mais aussi et surtout de la guerre d?ind?pendance alg?rienne. Sous commandement fran?ais, mais sousl?autorit? du gouvernement camerounais, les op?rations militaires s?intensifient alors, au prix de milliers de vieshumaines et d?un bouleversement global de la soci?t? rurale locale. Elles sont d?autant plus massives et brutales,qu?elles doivent permettre un d?sengagement rapide des nombreuses troupes fran?aises investies dans un pays d?sormais ind?pendant.

Notre travail propose ?galement une approche in?dite du r?le de la Mission militaire fran?aise (MMF) charg?e d?organiser la cr?ation, la formation et l?encadrement de l?arm?e camerounaise. Tissant un historique pr?cis de ce processus, elle souligne qu?il suscite des tensions entre Paris et Yaound?, et surtout entre le g?n?ral Briand et leg?n?ral Sizaire, commandant de la Zone d?Outre- Mer (Zom) n?2, dont les archives, jusqu?ici peu ?tudi?es, sont icilargement exploit?es. Intervenant directement aupr?s du Premier ministre Debr?, le premier s??vertue ? ralentir le d?sengagement des troupes de la Zom n?2, puis ? maintenir des unit?s dans l?ouest du Cameroun o? elles continuent ? participer aux op?rations militaires jusqu?en janvier 1962. Le massacre de Tombel d?ao?t 1961, dont le rapport r?v?le l?importance, amorce la fin de cet ultime investissement militaire fran?ais : ne restent plus, d?s lors, que les coop?rants de la MMF, le colonel Blanc, chef de l?arm?e camerounaise jusqu?en 1966, et les commandants Le Gales et Dumas, charg?s d?encadrer les bataillons camerounais. Le rapport montre que leur influence est cependant progressivement mise ? mal par la camerounisation de l?appareil militaire, soulignant la capacit? croissante des cadres camerounais ? agir en fonction de leurs propres int?r?ts, loin de l?image d?acteurs domin?s unilat?ralement par les coop?rants fran?ais.

Apr?s 1960, on observe une intensification des op?rations conduites sur le terrain mais aussi dans les d?placementsforc?s de civil?es, : l?analyse de leur histoire, et donc de celle des camps de

? regroupement ? dans l?ouest du Cameroun, est l?un des apports majeurs de la Commission. La troisi?me sectiond?construit d?abord la rh?torique militaire qui les pr?sente comme autant de

? retours ? la l?galit? ? : bien loin d??tre ? volontaires ?, les populations sont contraintes de se

? regrouper ? dans des camps surveill?s par l?arm?e, appuy?e par l?administration locale. Cette partie dresse unhistorique pr?cis de la pratique : elle en souligne ainsi les principales dynamiques, nomme les groupes sociauxconcern?s, propose un ?tat des lieux du bouleversement introduit dans la r?partition spatiale de la population ? tout en soulignant que l?arm?e camerounaise s?en approprie progressivement la pratique, op?rant des ? regroupements ? enSanaga-Maritime et dans le Nkam.

Par ailleurs, le rapport revient en d?tail sur les strat?gies d?encadrement des populations civiles, notamment la miseen ?uvre d?une politique d?? autod?fense ? : l? encore, la section propose

d?approfondir un r?cit chronologique jusqu?alors t?nu, des premi?res exp?riences men?es dans l?arrondissement deMbouda, ? leur g?n?ralisation dans les camps de ? regroupement ? de la r?gion Bamil?k?. Les ? autod?fenses ? jouentun r?le crucial dans la structuration et la surveillance de ces derniers, objet d?une sous-partie in?dite dans le rapport de la Commission, qui pointe le r?le des militaires fran?ais gr?ce ? de nouveaux t?moignages recueillis par l?Institut national d??tudes d?mographiques (Ined) aupr?s des populations d?plac?es. Ce texte rappelle aussi que l??lite des

? autod?fenses ? est enr?l?e dans des unit?s suppl?tives ? les commandos de la ? garde civique ?, impliqu?s dans les op?rations militaires. Leur histoire est mise en valeur pour mieux souligner le r?le crucial des officiers fran?ais, du capitaine Plissonneau, charg? de leur instruction, ? l?administrateur Maurice Quezel-Colomb qui en encadre la formation ? civique ?, en passant par les nombreux officiers de gendarmerie les dirigeant sur le terrain m?me apr?s 1961. Le rapport montre que les ? gardes ? sont des acteurs majeurs de la guerre : ils d?veloppent des pratiques souvent arbitraires ? l??gard des civil?es, notamment dans les camps de ? regroupement ? o? leurs violences ont laiss? une trace ind?l?bile dans les m?moires collectives.

La Commission d?taille enfin les violences commises au cours ou en marge des op?rations militaires, contre les combattant?es et les civil?es, en soulignant notamment le mitraillage et le bombardement a?rien d?habitations,particuli?rement importants dans l?ouest du pays. L??tude des rapports ?manant de l?arm?e de l?Air permettent de confirmer que le napalm n?a pas ?t? utilis? au Cameroun mais que des cartouches incendiaires, particuli?rement d?vastatrices, ont ?t? command?es par le g?n?ral Briand et utilis?es, notamment en avril-mai 1960. Elles provoquent des destructions et incendies de cases, sans qu?il soit possible de fixer un bilan exact du nombre de victimes. LaCommission tient ? rappeler que la mortalit? de ces op?rations reste cons?quente : si le cumul des estimations militaires officielles permet d??valuer le nombre de ? combattant?es tu??es entre 1956 et 1962, p?riode de plus forteimplication des troupes fran?aises, ? quelques 7500 individus, la prise en compte des victimes totales s??l?ve plus probablement ? plusieurs dizaines de milliers de Camerounai?ses.

Dans ces violences, le rapport s?est int?ress? ? la traque des leaders les plus importants de l?ALNK comme Paul Momoet J?r?mie Nd?l?n? qui sont tu?s tous les deux en novembre 1960. L??tude des archives militaires fran?aises et celle de la sous-pr?fecture de Mbouda ont permis de retracer que le premier est tu? lors d?une op?ration men?e ? Bahouan par l?adjudant-chef fran?ais Raymond Bechet. Le second, J?r?mie Nd?l?n?, est lui tu? ? Bamendjo dans une op?ration men?e par le capitaine Plissonneau, deux op?rations conduites sur le terrain par des cadres fran?ais et des auxiliaires camerounais. Malgr? nos recherches actives, il a ?t? toutefois difficile d?approfondir certains ?v?nements sur lesquelsla Commission avait ? c?ur de progresser, comme l?incendie du quartier Congo, ? Douala le 24 avril 1960 : aucune nouvelle source n?a permis de confirmer la pr?sence de militaires fran?ais, ni d?actions men?es ? leur demande. La r?pression fran?aise est ?galement associ?e ? des lieux traumatiques comme les chutes de la Metche, dans l?ouest,pr?s de Bafoussam. L??tude du dossier de carri?re du gendarme Andr? Houtarde, retrouv? par la Commission, les t?moignages de la famille de l??crivain Jacob Fossi, ceux du chef Soukoudjou (roi des Bamendjou) et de MichelClerget (fils du gendarme Jean Clerget commandant la brigade de Bafoussam) confirment n?anmoins le fait que des prisonnier??res, dont l?identit? n?est pas pr?cis?e, y ont ?t? jet??es par des unit?s sous commandement fran?ais etqu?une op?ration de cette nature a eu lieu en septembre 1959.

? la vue de l?intense r?pression d?ploy?e sur le terrain, entre 1958 et 1965, et des traumatismes toujours pr?sentsdans les m?moires locales, la Commission s?est interrog?e sur l?emploi du mot

? g?nocide ? en confrontant sa d?finition et sa jurisprudence aux arguments d?velopp?s par des acteurs de l’?poque et des ouvrages contemporains, pour qualifier cette p?riode de la r?pression militaire. Si la Commission ne dispose d?aucune comp?tence juridique pour qualifier de ces pratiques de ? g?nocidaires ?, il est ind?niable que ces violences ont bien ?t? extr?mes car elles ont transgress? les droits humains et le droit de la guerre.

Section 4

Entre interd?pendance et ?mancipation : quelles influences fran?aises dans la r?pression des mouvements d?opposition au Cameroun entre 1965 et 1971 ?

La quatri?me et derni?re section insiste sur la reconfiguration, entre 1965 et 1971, des relations d?interd?pendance entre la France et le Cameroun, ici per?ues au prisme des enjeux politiques, diplomatiques et militaires li?s ? la continuit? de la r?pression des mouvements dits d?opposition au r?gime du pr?sident Ahidjo. S?il a ?t? impossible de mobiliser la plupart des archives camerounaises post?rieures ? 1964, les recherches men?es par la Commission ontpermis de r?unir, en quantit? et en valeur suffisamment cons?quentes, d?autres sources alternatives, dont les ?crits de coop?rants militaires ou les archives priv?es de l?ambassadeur Francis Hur?, pour aborder empiriquement cette vaste question encore largement m?connue. Cela a permis de restituer la complexit? de cette interd?pendance, poursouligner autant la capacit? d?influence de la France au Cameroun que ses limites croissantes.

Cette section se concentre d?abord sur l??volution de la coop?ration militaire, qui conduit ? la cr?ation de l?Assistance militaire technique (AMT) en 1965. Elle ?tudie le parcours de ses principaux acteurs afin de situer leur influence r?elle au sein de l?arm?e camerounaise : celle du colonel Blanc, que le pr?sident Ahidjo s?emploie ? conserver comme conseiller alors qu?il est rappel? en France dans un moment de rupture, ? celles de coop?rants moins connus. Ainsi, le rapport pointe le r?le essentiel du colonel Desgratoulet aupr?s du ministre des Forces arm?es, ou des colonels Renan et Varney, conseillers de l?ambassadeur de France, dont l?action permet notamment d?assurer l??quipement mat?riel des unit?s camerounaises. Le rapport quantifie cette aide et les voies qu?elle emprunte pour alimenter l?effort de guerre camerounais. Il montre ainsi que la fourniture d??quipement militaire d?pend ? la fois d?une proc?dure ? normale ? fix?e par les accords de 1960, mais aussi de cessions plus exceptionnelles, assur?es par l?entremise des r?seaux d?acteurs reliant Ahidjo ? Jacques Foccart via l?ambassade ? et ce, au d?triment, des positions du minist?re de la D?fense nationale, Pierre Messmer. L?installation du ? second front ? de l?ALNK sur la fronti?re congolaise, ?pisode encore peu connu que cette section vient ?clairer, en souligne tous les enjeux : descombattant?es up?cistes s?installent ? l?arri?re de la fronti?re sud, sous l?impulsion de Castor Osend? Afana et avec l?appui potentiel du r?gime d?Alphonse Massamba-D?bat ? Brazzaville, ? compter de 1965.

Si, pour Ahidjo, ce soutien fran?ais est n?cessaire ? la r?pression de l?opposition, le gouvernement fran?ais entend, en retour, favoriser ce partenaire africain afin d?assurer ses d?bouch?s commerciaux et industriels ou de lui imposer un certain conformisme diplomatique ? l??gard de ses propres positions ? l?Onu. Si la contrainte fran?aise p?se sur la latitude d?action du pr?sident camerounais, cette partie souligne aussi la capacit? de ce dernier ? instrumentaliser l?interd?pendance pour obtenir le mat?riel dont son arm?e a besoin, mettant ? profit un contexte postcolonial qui l?a consacr? au sommet de l??tat, il n?h?site pas ? faire planer sur l?influence fran?aise, la menace des effets d?l?t?res que pourraient avoir la fragilisation de son pouvoir personnel. S?il obtient souvent satisfaction, notre r?cit montrel?issue fluctuante de ses tentatives ? l??gard d?un partenaire qui n?est pas toujours ? m?me de lui fournir l?aide militaire souhait?e, ni d?ailleurs enclin ? le faire, ce qui favorise la recherche d?autres fournisseurs. Cette dimension strat?gique des acteurs camerounais, dont la section souligne qu?elle s?accentue ? tous les ?chelons avec lacamerounisation de l?appareil militaire, r?duit in fine l?influence fran?aise ? sans jamais la faire dispara?tre.

N?anmoins, le r?le et la responsabilit? fran?aise dans la r?pression des mouvements d?opposition perdure apr?s 1965. Outre le fait que des coop?rants militaires soient maintenus, ? la demande d?Ahidjo, ? des fonctions de commandement au sein de la marine et de l?aviation, le personnel de l?AMT joue un r?le crucial en assurant directement la formation des cadres subalternes et sup?rieurs dans les ?coles militaires du Cameroun, puis en organisant leur perfectionnement par des stages en France. Le rapport souligne le r?le de ces r?seaux d?enseignement sur les repr?sentations des officiers et hauts-fonctionnaires camerounais, pour qui la DGR constitue un incontestablelegs colonial. Enracin?e dans la pens?e strat?gique de l?arm?e nationale au moment

o? celle-ci se construit, elle en vient ? constituer l?un des fondements doctrinaux du r?gime d?Ahidjo. Chiffres ? l?appui, il d?montre la routinisation d?une r?pression envers la soci?t? : l?encadrement des civil?es constitue un enjeu constant pour le pouvoir camerounais, qui recourt aux d?placements forc?s, ou ? des campagnes d?? action psychologique ? ? destination des populations d?j? ? regroup?es ?. Cette section montre que ce legs s’accompagne aussi d’une r?appropriation et d’une adaptation par le r?gime Ahidjo menant des ? campagnes antiterroristes ? qui, si elles s?inspirent des pr?c?dents fran?ais, ont aussi un caract?re original et une ampleur in?dite. Les t?moignages rassembl?s par la Commission permettent par ailleurs de souligner la violence de cette r?pression, que l?ambassade de France rel?ve tout en soutenant le renforcement du r?gime autoritaire d?Ahidjo. Elle a bien conscience que la guerre contre l?UPC constitue d?sormais un pr?texte s?curitaire employ? par un r?gime alli? pour se maintenir :l?essentiel reste de maintenir les conditions d?une interd?pendance garantissant l?influence fran?aise. Le gouvernement fran?ais en approuvant, soutenant et conseillant un ?tat autoritaire s?est plac? en contradiction avec ses valeurs r?publicaines, d?mocratiques et de respect du droit humanitaire.

Ainsi, les op?rations militaires ont boulevers? le peuplement rural camerounais. Les lieux vers lesquels l?arm?e fran?aise a d?plac? de force, entre 1958 et 1961, des centaines de milliers de Camerounais?es, en Sanaga-Maritime et en r?gion Bamil?k?, ne disparaissent pas avec le d?part des troupes militaires. Leur maintien constitue un probl?me ?conomique et social pour le gouvernement camerounais qui privil?gie, dans les faits, la ? lutte antiterroriste ? au d?veloppement ?conomique et social. Notre recherche a permis d?esquisser le quotidien des camps de ? regroupement?, qui pour la plupart se maintiennent jusqu?? la fin de la r?pression des maquis au d?but des ann?es 1970. Ils imposent alors aux civil?es des conditions d?existence particuli?rement pr?caires : ? d?racinement ?, perte des moyens de production, insuffisance des ressources vivri?res, mis?re et pr?carit?, promiscuit? et insalubrit? ? surmortalit? et introduisent ?galement une transformation plus durable du peuplement rural.

Enfin, cette quatri?me section traite de l?ultime ?pisode de la guerre contre l?UPC, au prisme d?une approche novatricedes proc?s de Yaound? et particuli?rement de ceux d?Ernest Ouandi? et Albert Ndongmo en janvier 1971. Elle repose sur l?utilisation approfondie de sources originales, provenant notamment du ? fonds Foccart ? et des archives du Comit? international de d?fense d?Ernest Ouandi? (Cideo), ou des t?moignages d?acteurs de premier plan ? notamment Mathieu Njassep ? mettant en valeur l?intrication des proc?dures judiciaires, des tractations diplomatiques et des mobilisations internationales. A contrario des accusations ?voquant ? la main de la France ? derri?re cette affaire, le r?cit pr?cis des ?v?nements permet de souligner l?absence de responsabilit?s fran?aises dans l?arrestation, le proc?s et l?ex?cution du dernier grand leader de l?ALNK. La Commission offre m?me une analysecirconstanci?e des luttes d?influence auxquelles se livrent les diff?rents services fran?ais, alors divis?s en deux blocs. D?un c?t?, le minist?re de la Justice, Ren? Pleven, le ministre des Affaires ?trang?res, Maurice Schumann et la pr?sidence de la R?publique fran?aise, sont favorables ? l?organisation d?un proc?s ?quitable permettant de respecter les droits de la d?fense et ? l?abandon des ex?cutions capitales. De l?autre, la direction des Affaires africaines et malgaches et l?ambassade de France ? Yaound? se retranchent derri?re le respect de la souverainet? camerounaise et le principe de non-intervention. L?analyse des n?gociations et des tractations souligne l?influence pr?pond?rante de ce second bloc autour du pr?sident Ahidjo, aupr?s de qui l?ambassadeur, Philippe Rebeyrol, joue les porte-voix en particulier autour de la question des avocats de la d?fense, soumis ? des pressions de la part du r?gime camerounais : tous sont commis d?office par peur d??tre associ?s ? l?affaire pour laquelle ils plaident. Une affaire, dont cettequatri?me section souligne ?galement l??cho international, tant du fait de la mobilisation pour un proc?s juste et ?quitable, ainsi que son instrumentalisation par Ahidjo, afin de marquer davantage encore son ind?pendance ? l??gardde la France, en faisant peser notamment la menace d?une r?vision de la convention judiciaire et plus largement des accords de coop?ration de 1960. Elle survient d?ailleurs d?s 1972, soulignant un reflux de l?influence fran?aise au Cameroun.

Enfin, cette derni?re section propose une r?flexion sur les ?chos de cette affaire, au-del? des bornes

chronologiques imparties ? la Commission, pour bien souligner que ces proc?s ne mettent pas un terme ? l?interd?pendance franco-camerounaise en mati?re de r?pression. Celle-ci a des r?percussions sur le territoire fran?ais, du fait de la volont? du r?gime Ahidjo de contr?ler les Camerounais?es pr?sent?es en France, qu?il estime potentiellement enclin?es ? verser dans l?opposition. Reste qu?en la mati?re, ses pressions diplomatiques ne jouent pas en sa faveur, et le rapport entend souligner ici le positionnement nuanc? des autorit?s fran?aises : les h?sitations ? l??gard de l?expulsion d?Abel Eyinga, potentiel candidat ? l??lection pr?sidentielle, soulignent ? la fois la volont? fran?aise de ne pas menacer la pr?servation des relations d?ind?pendance, mais aussi celle de faire primer l??tat de droit. La censure de l?ouvrage de l??crivain et enseignant Mongo Beti, Main basse sur le Cameroun, publi? en 1972, illustre une m?me logique que retrace le rapport. Demand?e par le gouvernement camerounais, elle illustre lesconcessions faites par les autorit?s fran?aises. Celles-ci, divis?es sur les modalit?s de la censure, acceptent de faireinterdire la publication consid?r?e comme ? ?trang?re ? apr?s avoir contest? la nationalit? fran?aise de l?auteur. Lanc? dans une bataille judiciaire de pr?s de quatre ans, Mongo Beti fait face ? diverses pressions politiques, m?diatiques et administratives qui, de mani?re paradoxale, font le succ?s de son pamphlet. Sa nationalit? fran?aisereconnue in fine par un tribunal en 1976, Main basse sur le Cameroun est de nouveau autoris?, signe d?une r?pression fran?aise moins marqu?e que ne l?auraient souhait?e les autorit?s camerounaises.

Nous esp?rons que ce rapport pour lequel nous avons travaill?, ? partir d?une historiographie d?j? riche, avanc? de nouvelles analyses, explor? de nouvelles archives, publiques et priv?es, camerounaises et fran?aises, soit utile ? toutes celles et ceux qui ignoraient, et ils et elles sont nombreux.ses, notamment en France, ce triste pass? colonial,partag? avec le Cameroun. Mais nous souhaitons ?galement qu?il offre une base solide pour celles et ceux quisouhaiteraient poursuivre des ?tudes sur les relations entre la France et le Cameroun ou sur l?histoire du Cameroun et plus g?n?ralement sur l?histoire coloniale de la France.

Nous nous f?licitons aussi qu?il ait pu ?tre produit, quelle qu?ait ?t? la violence de ce pass?, par une ?quipe franco-camerounaise dans un esprit d?entente et d?amiti?.

Les?14?chercheurs?de?l??quipe?scientifique.

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