Edouard Epiphane Yogo : ?Une n?gociation entre la RDC et le M23 pourrait reporter le probl?me sans le r?soudre d?finitivement?

Le politologue et chercheur principal au Bureau des ?tudes strat?giques (BESTRAT) soul?ve les r?sultats mitig?s que pourrait produire un dialogue entre Kinshasa et le Mouvement du 23 mars (M23), avec un risque d?effet boule de neige sur d?autres groupes arm?s.

Les r?cents sommets r?gionaux et la session extraordinaire du Conseil des droits de l?Homme de l?Onu sur la situation en RDC nous ont-ils conduits ? une ?volution dans la recherche de la paix ? l?Est de la RDC?
Les r?cents sommets r?gionaux et la session extraordinaire du Conseil des droits de l?Homme de l?ONU sont des initiatives importantes dans la recherche de la paix ? l?Est de la RDC. Cependant, de d?fis majeurs persistent quant ? la mise en ?uvre effective des r?solutions adopt?es. La r?union conjointe des chefs d??tat de la Communaut? des Etats de l’Afrique de l’Est (EAC) et de la Communaut? de d?veloppement de l’Afrique australe (SADC) du 8 f?vrier 2025 a permis d?unifier les approches diplomatiques en consolidant les processus de Luanda et de Nairobi. L?appel ? un cessez-le-feu imm?diat, au retrait des forces ?trang?res non invit?es et ? la s?curisation des zones strat?giques comme Goma constitue un signal fort de l?engagement des ?tats voisins ? ?uvrer pour la stabilit? de la r?gion. Toutefois, la viabilit? de ces engagements d?pendra de la volont? r?elle des parties prenantes ? respecter les accords conclus et ? ?viter toute interf?rence ext?rieure susceptible de raviver les tensions.


Parall?lement, la session extraordinaire du Conseil des droits de l?Homme de l?ONU du 7 f?vrier 2025 a mis en lumi?re la dimension humanitaire et les violations des droits de l?homme commises dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. La cr?ation d?une commission d?enqu?te ind?pendante pour documenter ces exactions et exiger des comptes aux auteurs des crimes est une avanc?e significative. En condamnant le soutien militaire ?tranger aux groupes arm?s, notamment le M23, l?ONU a renforc? la pression internationale sur les acteurs impliqu?s et r?affirm? la n?cessit? d?un acc?s humanitaire sans entrave pour les populations affect?es. Cependant, le succ?s de cette d?marche repose sur la coop?ration des ?tats concern?s, en particulier le Rwanda, dont l?implication dans le conflit reste une source majeure de tension diplomatique.


Ces initiatives montrent une prise de conscience accrue et une volont? d?agir, mais restent des ?tapes pr?liminaires dans un processus de pacification exigeant des efforts soutenus. Leur efficacit? d?pendra du suivi rigoureux, de la sanction des violations et de la mise en ?uvre effective des d?cisions. Bien qu?encourageants, ces d?veloppements ne garantissent pas encore la paix ? l?Est de la RDC, qui demeure un d?fi ? long terme n?cessitant une mobilisation continue au niveau r?gional et international.


Y-a-t-il dans le fond une r?elle ?volution du dossier depuis la tenue du mini-sommet de la paix ? Luanda le 23 novembre 2022 ; qui pr?nait l?usage de la force en cas de refus du M23 de se d?sengager et de lib?rer les territoires occup?s ? compter du 25 novembre 2022?
Depuis le mini-sommet de Luanda du 23 novembre 2022, qui avait fix? un ultimatum au M23 pour son retrait des territoires occup?s sous peine d?intervention militaire, l??volution du dossier reste mitig?e. Si cette rencontre marquait un tournant en pr?nant une approche plus ferme ? travers l?usage de la force en cas de non-respect des engagements, les dynamiques sur le terrain n?ont pas n?cessairement suivi les r?solutions annonc?es. Certes, des retraits symboliques ont eu lieu ? certaines p?riodes sous une pression diplomatique, mais le M23 a continu? ? mener des offensives et ? occuper des zones strat?giques, notamment autour de Goma, rendant l?application effective des d?cisions prises ? Luanda particuli?rement complexe.


L?un des principaux obstacles ? l??volution du dossier r?side dans le manque d?une r?ponse militaire coh?rente et coordonn?e contre le M23. Malgr? l?annonce d?une intervention militaire en cas de refus du d?sengagement, les forces r?gionales de l?EAC ont ?t? d?ploy?es tardivement et avec des mandats ambigus, ce qui a r?duit leur efficacit?. Par ailleurs, la mont?e en puissance des forces de la SADC et l?implication plus marqu?e de cette organisation ? partir de 2024 ont red?fini les ?quilibres strat?giques, notamment avec l?envoi de troupes angolaises, sud-africaines et tanzaniennes en appui aux FARDC. Cette nouvelle dynamique a renforc? la pression sur le M23, mais n?a pas suffi ? inverser le rapport de force sur le terrain.


Sur le plan diplomatique, la r?union conjointe de l?EAC et de la SADC du 8 f?vrier 2025 marque une volont? de relancer une approche concert?e face au blocage du processus de Luanda. L?unification des cadres de n?gociation, jusque-l? fragment?s entre les initiatives de Nairobi et de Luanda, pourrait permettre une meilleure efficacit? diplomatique et militaire. De m?me, la condamnation du soutien ?tranger au M23 lors de la session extraordinaire du Conseil des droits de l?homme de l?ONU du 7 f?vrier 2025 constitue une ?volution notable, en ce qu?elle place la question sous une attention internationale plus soutenue.


Toutefois, malgr? ces avanc?es diplomatiques et les ajustements militaires en cours, la situation s?curitaire ? l?Est de la RDC demeure instable. Le M23 conserve des positions strat?giques, et la persistance de l?implication du Rwanda, bien que de plus en plus d?nonc?e, continue d?alimenter les tensions. L??volution du dossier depuis Luanda est donc contrast?e : bien que des m?canismes de pression aient ?t? renforc?s, leur mise en ?uvre sur le terrain reste encore incompl?te et tributaire des rapports de force r?gionaux et internationaux.


Peut-on s?attendre ? ce que le pr?sident Felix Tshisekedi se r?solve ? un dialogue avec le M23, selon les recommandations de l?UA, l?ONU, la SADC et la CAE? Y?aurait-il des b?n?fices ? tirer d?un tel dialogue pour la RDC quand on connait la longue histoire entre les deux parties?
L?hypoth?se d?un dialogue entre l?Etat et les groupes rebelles est propre aux pays fragiles comme la RDC. Cependant, bien que pr?conis?e par l?UA, l?ONU, la SADC et la CAE, un dialogue entre le pr?sident F?lix Tshisekedi et le M23 demeure hautement controvers?e et difficilement envisageable ? court terme. Depuis le d?but de son mandat, Tshisekedi a adopt? une posture ferme face au M23, refusant de n?gocier directement avec ce groupe qu?il consid?re comme un mouvement terroriste soutenu par une puissance ?trang?re, en l?occurrence le Rwanda. Cette position a ?t? r?affirm?e ? plusieurs reprises, notamment lors des r?centes rencontres r?gionales, o? Kinshasa a insist? sur la n?cessit? d?une solution militaire pour ?radiquer cette menace. Dans ce contexte, un revirement en faveur du dialogue serait per?u comme une concession majeure, risquant de fragiliser la cr?dibilit? du gouvernement congolais face ? une opinion publique d?j? tr?s hostile ? toute n?gociation avec le M23.


N?anmoins, sur le plan strat?gique, un dialogue pourrait apporter certains b?n?fices ? la RDC, en fonction des termes et des garanties qui l?accompagneraient. D?une part, il permettrait de d?samorcer une crise s?curitaire qui, malgr? les interventions militaires r?gionales, continue de peser lourdement sur la stabilit? et l??conomie du pays. D?autre part, il offrirait ? Kinshasa l?opportunit? de repositionner sa diplomatie et de mieux g?rer la pression internationale, en montrant une volont? d?apaisement tout en exigeant des conditions strictes, telles que le d?sarmement du M23, son retrait total des territoires conquis et la fin du soutien ?tranger ? ce mouvement.


Toutefois, la longue histoire de m?fiance et d?affrontements entre le gouvernement congolais et le M23 rend cette option extr?mement d?licate. Les pr?c?dents accords, notamment ceux de 2013 apr?s la d?faite du M23 ? Goma, n?ont pas emp?ch? la r?surgence du mouvement sous une nouvelle forme, alimentant l?id?e que toute n?gociation avec ce groupe ne ferait que reporter le probl?me sans le r?soudre d?finitivement. En outre, un dialogue risquerait d?encourager d?autres groupes arm?s ? adopter la m?me strat?gie, ? savoir prendre les armes pour obtenir une place ? la table des n?gociations, ce qui pourrait affaiblir l?autorit? de l??tat congolais et perp?tuer l?instabilit?.


Les processus de Luanda et de Nairobi sont replac?s au centre des initiatives de paix, avec en vue une reconfiguration de leurs approches? Que faudrait-il changer pour en faire un m?canisme unique tel qu?annonc? par la SADC et la CAE?
La reconfiguration des processus de Luanda et de Nairobi dans le but de les fusionner en un seul m?canisme, comme l?ont propos? la SADC et la CAE, constitue une r?ponse pragmatique aux d?fis de coordination et de coh?rence qui ont souvent fragilis? les efforts de paix dans la r?gion. En effet, ces deux processus ont, ? bien des ?gards, poursuivi des objectifs similaires mais se sont souvent retrouv?s dans des trajectoires parall?les, avec des mandats et des acteurs parfois divergents. Pour que ces initiatives puissent converger efficacement en un m?canisme unique, plusieurs changements et ajustements doivent ?tre envisag?s.


Tout d?abord, il est crucial d?assurer une harmonisation des objectifs et des strat?gies. Le processus de Luanda, ax? sur une solution politique via la pression sur le M23 et la mise en place de m?canismes de d?sescalade, et celui de Nairobi, plus orient? vers des actions militaires conjointes et des m?canismes de suivi sur le terrain, doivent ?tre align?s pour ?viter les divergences de strat?gie qui ont souvent nui ? leur efficacit?. Une int?gration de ces approches n?cessiterait une clarification des priorit?s communes, en mettant l?accent sur le d?sarmement, le retrait des groupes arm?s, le respect des droits de l?homme et la garantie d?un environnement de s?curit? pour les populations civiles.
Ensuite, l?une des principales questions ? r?soudre concerne la gouvernance et la coordination entre les diff?rentes parties prenantes, notamment les pays impliqu?s dans ces processus, les forces de maintien de la paix, les acteurs r?gionaux comme l?EAC, la SADC, et l?ONU. Une structure de gouvernance unifi?e, dot?e d?une autorit? centrale et d?une capacit? de d?cision rapide, serait essentielle pour garantir l?efficacit? du m?canisme unique. Cette structure devrait permettre une coordination transparente, l??change d?informations en temps r?el et un suivi syst?matique des engagements pris par les parties. De plus, il serait n?cessaire de renforcer l?implication des acteurs r?gionaux non seulement pour une gestion plus locale des solutions mais aussi pour leur donner une l?gitimit? accrue.


Sur le plan militaire, une articulation plus fluide entre les forces r?gionales pourrait ?tre mise en place pour ?viter les redondances et garantir une r?ponse plus coh?rente aux incursions du M23 et d?autres groupes arm?s. La combinaison des approches militaires, diplomatiques et humanitaires dans un cadre unifi? pourrait offrir une r?ponse plus compl?te et durable ? la crise s?curitaire.


Pour r?ussir, il est crucial d’assurer l’adh?sion de toutes les parties, y compris le Rwanda et l?Ouganda, et de g?rer les tensions diplomatiques, notamment avec le Rwanda, pour ?viter que la m?fiance n’entrave les efforts de paix.


Interview men?e par
Louise Nsana

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