?C’est un peu comme ces mauvaises blagues dont on sait, d?s la premi?re phrase, que la chute sera d’un go?t plus que douteux?.
Ce qu?il y a de bien avec Maurizio Kenfack, c?est que son quotidien de vendeur en pharmacie ? Mfou (Mefou-et-Afamba) est un r?servoir in?puisable d?anecdotes dramatiques ou utiles, le plus souvent les deux. Prenons l?affaire qui le conduit devant les autorit?s polici?res de la ville ce 8 mai 2024. ?Un jeune lyc?en est venu acheter une bo?te de Tramadol, un opio?de contre la douleur souvent d?tourn? de son usage car addictif et consomm? comme une drogue. Ordonnance en mains. Il m?a expliqu? que le m?dicament ?tait destin? ? sa grand-m?re. Tout ?tait faux pourtant; le gars voulait juste se ravitailler en drogue?, relate-t-il. La suite raconte le calvaire endur? lors d?un interrogatoire tr?s pointu diligent? par les policiers. ?Ils m?ont dit de prouver que ce n?est pas moi qui fournis des stup?fiants aux jeunes de Mfou. Cela m?a valu 48 heures de garde ? vue?, explique l?homme au visage orn? de petites lunettes ?paisses.
?Catalogue?
?On a ici typiquement une histoire banale qui miniaturise et illustre un probl?me m?dico-social, avec en bonus une le?on morale: vendre un m?dicament ? un usager muni ou non d?une ordonnance est tr?s risqu??, assure Dr Rodolphe Fonkoua. Aux yeux du pr?sident du Conseil de l?Ordre national des m?decins du Cameroun (ONMC), ce type de transactions permet de faire appara?tre quelques caract?ristiques d?une pratique devenue courante ? l??chelle du pays. ?C’est un peu comme ces mauvaises blagues dont on sait, d?s la premi?re phrase, que la chute sera d’un go?t plus que douteux?, ironise Dr Rodolphe Fonkoua.
A en croire des sources de premi?re main au minist?re de la Sant? publique (Minsant?), en 2022, cinq jeunes ont ?t? jet?s en prison pour avoir d?livr? de faux certificats m?dicaux ? quelques fonctionnaires absent?istes. Toujours au Minsant?, l?on ?voque le cas de deux pr?sidents d’associations ? vocation humanitaire. ?Ils croupissent en prison pour aide en bande organis?e ? l??migration ill?gale. L?enqu?te d?montrait qu?ils s?vissaient depuis au moins 2012 avec la complicit? de rabatteurs. Cela a permis ? de nombreux jeunes de quitter le Cameroun en faisant valoir un statut de personnes malades?, pr?cise-t-on.
?Je suis tomb? des nues! C’est quelque chose de tr?s violent! Il y a plusieurs sortes de pr?judices, mais celui-ci a atteint ma r?putation?, t?moigne Tamar (nom d?emprunt). En service dans un h?pital public de Yaound?, ce psychiatre a vu son nom sur une soixantaine d’arr?ts de travail. Pourtant, il ne les a jamais sign?s. Selon des informations dont-il a l?exclusivit?, des faussaires montaient des dossiers d?arr?t d?activit?, en faisant ?tat de pathologies mentales dont seraient victimes des usagers ayant au pr?alable souscrit ? une assurance-maladie. ?Ils en profitaient pour escroquer massivement les caisses d’assurance-maladie, en d?clarant notamment des consultations fictives?, expose Tamar. ?Gr?ce ? ses efforts et les n?tres, l?assurance-maladie a d?tect? 50% de fraude en plus en 2023 provenant des professionnels de sant?, des assur?s ou des entreprises, soit plusieurs milliards FCFA de d?penses?, ?value une source polici?re.
Au cours d?une r?cente p?riode, apprend-on de sources bien inform?es, les services s?curitaires et judiciaires camerounais ont trait? pas moins d?une centaine d?affaires de faux test de paternit?. ?G?n?ralement, il s?agit de faux documents m?dicaux dont la vocation est d?attester l?appartenance ? telle ou telle famille, apr?s le d?c?s d’un citoyen?, balance un connaisseur.
Exp?rience
Sur le coup, notre interlocuteur nous montre ? quel point il est facile de cr?er, avec internet et un logiciel de traitement de texte, une fausse ordonnance ?en 20 minutes chrono. Nous avons tent? l’exp?rience: se procurer une fausse ordonnance est relativement facile, rapide et peu on?reux. Sur une messagerie crypt?e, nous rep?rons un dealer d’ordonnances, ? qui nous demandons du Tramadol. Environ 20 minutes plus tard et apr?s avoir pay? 2000 FCFA via mobile money, nous recevons une ordonnance ? imprimer, au nom d’un m?decin qui existe r?ellement et dont le nom a certainement ?t? trouv? sur internet. La prescription: seulement quatre bo?tes de Tramadol, pour ne pas ?veiller les soup?ons. Au bout du fil, quelqu?un nous pr?cise: ?Tu fais une signature cr?dible et tu peux passer dans autant de pharmacies que tu veux, t’as juste ? imprimer plusieurs fois?. Il nous donne aussi deux-trois conseils, par exemple ?avoir l?air malade mais ?viter d?en faire des tonnes?. Guillaume, pharmacien, nous donne des pr?cisions: ?Parfois, les gars noient les mol?cules probl?matiques dans une prescription de m?decine g?n?rale un peu classique. Cela donne l’impression qu?il est all? chez le m?decin pour plusieurs choses et qu?il en a profit? pour demander, par exemple, des m?dicaments pour des maux de dos. C’est la porte d’entr?e pour des mol?cules un peu probl?matiques?.
Ce n?est pas tout?
A ces cas de figure assez classique, le professionnel en ajoute encore deux. D?apr?s lui, ?le vol d?ordonnancier est ?galement r?pandu? et dans ce cas pr?cis est souvent impliqu? ?un r?seau de malfaiteurs, infiltr?s partout, qui scrute les services de m?decine internes, des h?pitaux, des cabinets?. Pour finir, ?il y a un autre ?piph?nom?ne, un peu moins facilement d?tectable et qui concerne bien souvent des produits chers, anti-canc?reux notamment, non pas ? destination de patients fran?ais mais plut?t ?trangers?, ajoute-t-il, ?voquant ici une ?d?marche sinc?re mais dans un cadre absolument ill?gal?.
Ampleur
Si le ph?nom?ne des ?fausses ordonnances? n?est pas nouveau, sa recrudescence semble tout de m?me faire l?unanimit? parmi les professionnels. ?Cela fait une petite dizaine d?ann?es que ?a s?acc?l?re?, constate un m?decin ayant requis l?anonymat. Si l?on veut y voir tr?s clair, tr?s juste, il faut lire le rapport 2018 de Health Sciences and Deseases. A en croire le document, 91,5% des ordonnances prescrites au Cameroun sont non conformes. ?Les pharmaciens d?officine, font face, ces derni?res ann?es, ? une forte augmentation des demandes de dispensation des m?dicaments psychotropes avec pr?sentation, dans de nombreux cas, d?ordonnances falsifi?es difficilement d?tectables, ce ph?nom?ne a pris une ampleur telle que, cela commence ? pr?senter un risque majeur pour la sant? publique de nos concitoyens?, lit-on dans un courrier que le Conseil de l?Ordre national des pharmaciens du Cameroun (ONPC) adresse en d?cembre 2002, ? Urbain Olanguena Owono, alors ministre de la Sant? publique (Minsant?).
La raison?
?L?informatisation des ordonnances a sans doute ?t? l?un des facteurs d?acc?l?ration, c?est-?-dire qu?avec un traitement de texte il est d?sormais possible de reproduire quasiment ? l?identique l?ordonnance d’un m?decin, alors qu?avant il fallait n?cessairement en passer par le vol des souches d?ordonnances?, indique une autre source polici?re. Selon celle-ci, l?autre explication concerne ?la meilleure communication entre les toxicomanes via internet et les forums o? ils s??changent leurs astuces selon les modes du moment?.
Jean-Ren? Meva?a Amougou
Dans les officines?
L?aloi et la loi des ordonnances
? partir du 1er juillet 2024, les pharmacies au Cameroun n?accepteront que les ordonnances ?tablies sur un papier en-t?te contenant des informations sp?cifiques.
Au sortir d?une rencontre entre l?ONMC et le Minsant?, le 6 mai dernier ? Yaound?, les deux parties ont d?cid? d??riger en r?gle tout achat de m?dicament en officine d?s le 1er juillet prochain. Il est exig? que les ordonnances aient les rep?res suivants: la d?nomination de la formation sanitaire, les noms et pr?noms du m?decin, sa sp?cialit? et son adresse compl?te. De plus, il sera obligatoire d?apposer un cachet nominatif accompagn? du num?ro d?inscription ? l?Ordre national des m?decins du Cameroun (ONMC). En sa qualit? de pr?sident de cette corporation, Dr Rodolphe Fonkoua encourage tous les m?decins r?guli?rement inscrits ? l’Ordre ? se conformer ? ces nouvelles exigences en se procurant un ordonnateur conforme aux normes professionnelles universellement reconnues.
Selon quelques praticiens rencontr?s ? Yaound?, la mise en ?uvre de cette mesure proc?de d’une d?marche pr?ventive. Celle-ci suppose, notamment, que les comportements de ceux qui ach?tent des m?dicaments en pharmacie et ceux qui les vendent puissent retracer l?origine de nombreuses prescriptions m?dicales. ?Si l’on consid?re cette mesure sous un angle plus ouvert, il y a lieu de dire qu?elle vise ? lutter contre l?exercice ill?gal de la m?decine et ? revaloriser la profession m?dicale?, commente Dr Mama Ndam.
Au-del??
Plusieurs autres praticiens ne manquent pas d?esp?rer que cette mesure prot?gera les m?decins camerounais contre les abus et les trafics qui d?coulent de la vente de certains produits m?dicaux. Ils disent ?galement que si les ordonnances falsifi?es ont connu pendant ces derni?res ann?es une ampleur inqui?tante, c?est parce que le minist?re de la sant? n?a pas respect? ses engagements en mati?re de conception et de mise en place d?un mod?le d?ordonnance s?curis?e. ?Ce mod?le que nous avons pr?sent? aux autorit?s comprend un num?ro de s?rie avec toutes les informations sur les m?dicaments, l?identit? du malade et son num?ro de carte nationale. On ne sait ce qu?il en est ? ce jour?, d?plore un m?decin.
JRMA