CEMAC : riche sous terre, pauvre sur terre

La Banque mondiale vient de remettre les compteurs à zéro. Après 3,2 % en 2024, l’activité économique de la CEMAC a ralenti à 2,6 % en 2025. Derrière cette décimale se cache une réalité beaucoup moins abstraite : davantage de jeunes arrivent sur le marché du travail, tandis que l’économie crée trop peu d’emplois de qualité. La croissance démographique, proche de 3 % par an, court plus vite que la richesse produite. Le gâteau grossit moins vite que la table.
Et le phénomène n’est pas seulement conjoncturel. Il dit quelque chose du modèle. Une économie encore suspendue aux hydrocarbures, aux minerais, au bois et à quelques matières premières reste forcément vulnérable aux cours mondiaux, aux volumes de production et aux recettes d’exportation. En 2025, les hydrocarbures représentaient encore environ 70 % des exportations régionales. La diversification attend toujours son grand rendez-vous.
Le pétrole a longtemps payé les factures. Il ne suffit plus à payer l’avenir. La baisse des prix et des recettes tirées des matières premières, combinée au maintien de fortes dépenses publiques, a fait passer le déficit budgétaire régional à 3,3 % du PIB, contre 1,6 % en 2024. La dette publique atteint environ 53,6 % du PIB.
Même les réserves extérieures donnent un signal moins confortable : 4,2 mois d’importations en 2025, contre 4,9 mois un an auparavant, sous le seuil régional de cinq mois. L’inflation, elle, a enfin ralenti à 2,1 % en décembre 2025. Bonne nouvelle. Mais une inflation maîtrisée ne suffit pas à créer une usine, un salaire ou un emploi.
La vraie addition arrive dans les ménages. Environ 25 millions de personnes vivent avec moins de 3 dollars par jour. Soit 36,2 % de la population de la CEMAC. Le chômage touche environ 10 % de la population active. Et la pauvreté devrait rester autour de 36 % en 2027-2028 selon les projections de la Banque mondiale.
Voilà le paradoxe central-africain : des barils, des minerais, des forêts, des terres et des milliards de recettes, mais une machine productive qui ne transforme pas suffisamment cette richesse en revenus distribués. La CEMAC n’est pas pauvre en ressources. Elle l’est davantage en transformation économique.
La prochaine bataille ne sera donc pas celle du taux de croissance affiché dans les communiqués. Elle sera celle de la qualité de cette croissance. Électricité, routes, compétences, financement des entreprises, fiscalité, commerce régional, climat des affaires : la Banque mondiale identifie précisément ces chantiers comme les conditions d’une croissance plus créatrice d’emplois.
La croissance devrait atteindre 3,2 % en moyenne entre 2026 et 2028. Mais là encore, le chiffre ne fera pas tout. La CEMAC doit maintenant répondre à une question beaucoup moins confortable que celle du PIB : combien d’emplois, combien d’entreprises, combien de revenus derrière chaque point de croissance ?
Car une région peut avoir des ressources sous terre, des milliards dans les comptes et des statistiques en hausse. Si la richesse ne descend jamais jusqu’au trottoir, elle reste une richesse en vitrine.
Équilibre très fragile
La CEMAC avance sur un fil rouge. D’un côté, la dette et les déficits tirent sur les finances publiques ; de l’autre, la pauvreté pousse plus vite que la croissance.
Il suffit parfois d’un chiffre pour comprendre qu’une économie marche sur une corde raide. 53,6 % du PIB : c’est le niveau estimé de la dette publique de la CEMAC en 2025. Le ratio régional reste inférieur au plafond communautaire de 70 %, mais deux pays, le Congo et le Gabon, le dépasseraient déjà. Dans le même temps, le déficit budgétaire moyen est passé de 1,6 % du PIB en 2024 à 3,3 % en 2025, tandis que les dépenses publiques grimpaient à 21,1 % du PIB et que les recettes reculaient à 17,8 %. La mécanique est aussi simple que dangereuse : les Etats dépensent davantage au moment où ils encaissent moins.
Pour Robert Utz, économiste principal de la Banque mondiale pour la CEMAC, le problème ne se résume précisément pas à une affaire de comptables. La région doit créer les conditions permettant aux entreprises locales de grandir, d’investir et d’embaucher. Dans une zone où la croissance n’a atteint que 2,6 % en 2025, contre 3,2 % en 2024, et où le revenu par habitant a reculé de 0,1 %, chaque point de croissance perdu ressemble à un pas de plus sur le fil.
La dette, elle, n’est pas seulement une colonne du budget. Elle devient une contrainte sur les choix futurs. Plus l’Etat consacre de ressources au remboursement et au refinancement, moins il dispose de marge pour financer les routes, l’électricité, l’école, la santé ou les infrastructures productives. Le FMI avertissait déjà que les tensions sur le marché régional de la dette pouvaient se transmettre au système bancaire et durcir les conditions de financement.
Pétrole
Le fil rouge passe ensuite par le sous-sol. Environ 70 % des exportations régionales restent liées aux hydrocarbures. Or le pétrole ne fait plus tout à fait danser les comptes comme avant : les exportations pétrolières ont diminué de 2,3 % en 2025 et celles de gaz de 10,5 %. Le solde commercial régional s’est ainsi réduit de 6,7 % du PIB en 2024 à 3,5 % en 2025. L’or et le cacao ont apporté quelques couleurs au tableau ; le bois, lui, a stagné. Mais les doublures ne remplacent pas encore la vedette.
Cheick Fantamady Kanté, directeur de division de la Banque mondiale pour plusieurs pays d’Afrique centrale, insiste sur l’accélération des réformes régionales prévues dans les programmes de la CEMAC. L’enjeu est d’élargir la base productive plutôt que de vivre au rythme des cours mondiaux.
Le paradoxe est désormais bien installé : la région possède des hydrocarbures, du bois, de l’or, des terres agricoles et un potentiel énergétique considérable, mais reste exposée aux variations des matières premières. L’UNCTAD rappelle en 2026 que cette dépendance aux hydrocarbures fragilise la croissance et complique la soutenabilité de la dette, tandis que les infrastructures insuffisantes et le poids de l’emploi informel limitent encore la compétitivité.
Autrement dit, le problème n’est plus seulement le prix du baril. C’est aussi le baril qui se vide. Lorsque la production décline, même un cours favorable ne suffit pas à maintenir les recettes et les exportations.
Recettes
C’est là que le fil commence à vibrer sérieusement. Une région qui dépense 21,1 % de son PIB mais ne mobilise que 17,8 % de recettes doit forcément chercher ailleurs les moyens de boucler ses budgets. Emprunter, refinancer, différer, négocier : la palette est large, mais la facture finit toujours par arriver.
Djeneba Doumbia, économiste de la Banque mondiale et membre de l’équipe ayant travaillé sur le Baromètre CEMAC, s’inscrit dans une analyse qui place la mobilisation des recettes intérieures et l’efficacité de la dépense au cœur de l’équation régionale. Le constat est moins spectaculaire qu’un cours du pétrole, mais infiniment plus déterminant : sans fiscalité suffisamment large, prévisible et efficace, les Etats restent condamnés à courir derrière leurs besoins de financement.
Le problème est particulièrement sensible parce que les besoins sociaux augmentent avec la démographie. Une population qui progresse d’environ 3 % par an réclame davantage d’écoles, d’hôpitaux, de logements, de routes, d’électricité et d’emplois. Or la croissance ne suit pas le même rythme. Elle avance à petits pas pendant que la population court.
Le remède n’est donc pas nécessairement de taxer davantage indistinctement. Il s’agit aussi d’élargir l’assiette, de réduire les fuites, de moderniser l’administration fiscale et de mieux transformer la richesse produite en recettes publiques. En République centrafricaine, la Banque mondiale relève par exemple que les recettes intérieures restent inférieures à 10 % du PIB et que la masse salariale absorbe jusqu’à 73 % des ressources publiques. Le cas national illustre une difficulté qui dépasse les frontières : quand la dépense courante mange l’investissement, le futur finit par payer l’addition du présent.
Réserves
Dans une union monétaire, les réserves extérieures constituent la ligne de défense que l’on regarde souvent seulement lorsque le ciel commence à s’assombrir. En 2025, leur couverture est tombée à 4,2 mois d’importations, contre 4,9 mois en 2024, sous le seuil d’adéquation de cinq mois retenus par la CEMAC. Ce n’est pas la panne sèche. C’est néanmoins un voyant orange.
Samba Ba, économiste principal associé aux travaux du Baromètre CEMAC, figure parmi les experts mobilisés par la Banque mondiale sur les enjeux macroéconomiques régionaux. Leur travail collectif rejoint un diagnostic désormais difficile à contourner : dans une union monétaire riche en ressources naturelles mais exposée aux chocs des matières premières, les réserves constituent un amortisseur essentiel.
Le FMI tient un langage voisin. Dans son analyse des politiques communes de la CEMAC, le Fonds souligne que la couverture des réserves devrait rester autour de 4,3 mois à moyen terme, soit légèrement sous son niveau d’adéquation de cinq mois pour une union monétaire riche en ressources naturelles. Il met également en garde contre l’affaiblissement de la position extérieure, les déséquilibres budgétaires et les tensions du marché régional de la dette.
La conséquence est mécanique : lorsqu’un Etat accumule les déficits, la pression ne reste pas enfermée dans son ministère des Finances. Dans une union monétaire, elle peut finir par toucher les banques, la liquidité, les réserves et, par ricochet, la stabilité de l’ensemble. Une corde commune, six poids : voilà le principe.
Crédit
Il y a pourtant une anomalie presque poétique dans ce paysage : l’inflation baisse, les taux commencent à se détendre, mais le crédit ne court toujours pas assez vite vers les entreprises.
L’inflation annuelle moyenne est revenue à 2,1 % en décembre 2025, contre 4 % un an plus tôt, repassant sous le seuil communautaire de 3 % pour la première fois depuis 2022. En juin 2026, la BEAC a abaissé son taux directeur de 4,75 % à 4,5 %. Sur le papier, l’air devrait donc devenir un peu plus respirable.
Erick Tjong, économiste de la Banque mondiale et membre de l’équipe du Baromètre, participe à une analyse qui met en évidence une difficulté majeure : la transmission de la politique monétaire vers l’économie réelle reste faible. Les banques réagissent davantage aux allocations de liquidité qu’aux mouvements du taux directeur, tandis que les fragilités du secteur bancaire et les tensions budgétaires continuent de limiter le crédit privé.
Voilà donc une autre torsion du fil. La banque centrale peut desserrer un peu l’étau ; encore faut-il que l’argent atteigne l’entrepreneur, l’agriculteur, l’industriel, le transporteur. Une baisse du taux directeur ne construit pas une usine. Elle ne branche pas une ville au réseau électrique. Elle ne transforme pas le cacao en chocolat. Et sans financement accessible, la diversification reste un beau mot dans les rapports. Le secteur privé doit pouvoir prendre le relais du pétrole dans la création d’emplois.
Pauvreté
Puis arrive le chiffre qui donne à toute cette mécanique sa dimension humaine : 25 millions de personnes, soit 36,2 % de la population de la CEMAC, vivraient avec moins de trois dollars par jour en 2025. Le taux est supérieur à celui de l’UEMOA, estimé à 28,9 %. Le chômage atteint environ 10 % de la population active, tandis que la population continue de croître rapidement.
Rick Emery Tsouck Ibounde, économiste principal cité parmi les membres de l’équipe du Baromètre, travaille sur les problématiques macroéconomiques qui traversent les économies d’Afrique centrale. Elles ramènent toutes à la même question : comment faire en sorte que la croissance produise davantage d’emplois productifs ?
Car le taux de chômage ne raconte pas tout. Dans une région où l’informalité occupe une place considérable, on peut avoir un emploi et rester pauvre. On peut travailler dix heures par jour et ne pas disposer d’un revenu suffisant pour payer correctement le logement, la nourriture, la scolarité ou les soins.
La Banque mondiale estime que la pauvreté devrait encore se maintenir autour de 36 % en 2027-2028 si les réformes ne s’accélèrent pas. C’est ici que le fil rouge devient presque rouge vif : la croissance peut progresser dans les tableaux sans produire suffisamment de progrès dans les ménages. Le paradoxe tient en une phrase : le sous-sol est riche, mais le revenu par habitant recule.
Virage
Demet Kaya, économiste principale également associée aux travaux régionaux de la Banque mondiale, appartient à cette équipe d’experts qui documente une CEMAC confrontée à un problème de transformation plutôt qu’à une simple panne conjoncturelle. Le diagnostic collectif est clair : infrastructures, capital humain, environnement des affaires, recettes domestiques, efficacité des dépenses et dynamisme du secteur privé doivent avancer ensemble.
C’est probablement là que se joue le véritable virage. La Banque mondiale prévoit une croissance moyenne de 3,2 % entre 2026 et 2028, mais juge la trajectoire vulnérable aux tensions commerciales, aux conflits géopolitiques, à l’instabilité régionale et aux mouvements des prix de l’énergie. Elle estime surtout que la pauvreté pourrait rester autour de 36 % sans accélération des réformes. L’Afrique centrale ne manque donc pas de richesses. Elle manque encore de transformation.
La prochaine bataille ne sera pas simplement celle du pétrole. Elle sera celle de la valeur ajoutée. Produire davantage d’électricité, transporter moins cher, transformer le bois, industrialiser le cacao, développer l’agro-industrie, exploiter les minerais avec davantage de retombées locales, former une main-d’œuvre adaptée et permettre aux PME de trouver du financement : le fil rouge passe par là.
La Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA) rappelle d’ailleurs que les secteurs extractifs représentent environ 75 % des exportations de la CEMAC, tandis que la valeur ajoutée manufacturière par habitant demeure inférieure à 250 dollars dans la plupart des Etats membres, contre plus de 2 700 dollars en Malaisie. Le contraste donne presque le vertige.
La CEMAC n’est donc ni condamnée à la crise ni sauvée par la désinflation. Elle est sur un fil. La dette tire vers le bas, les recettes insuffisantes tirent vers le haut les besoins d’emprunt, les hydrocarbures restent indispensables mais fragiles, les réserves demeurent sous le niveau d’adéquation, le crédit peine à irriguer l’économie et la pauvreté avance plus vite que ne le souhaiterait la croissance.
« Le fil peut tenir. Mais il ne faut plus lui demander de supporter éternellement le même poids », projette un économiste du Bureau sous régional de la CEA pour l’Afrique centrale. À en croire ce dernier, Le répit monétaire est une respiration. La baisse de l’inflation est une bonne nouvelle. Une croissance à 3,2 % serait un mieux. Mais aucune de ces données ne constitue, à elle seule, un modèle de développement. « Le vrai défi de la CEMAC est désormais de transformer la richesse en revenus, les revenus en recettes, les recettes en investissements et les investissements en emplois. Sinon, le prochain cycle risque de ressembler aux précédents : un peu de pétrole, beaucoup de dette, quelques milliards de dépenses et, au bout du tableau, la même pauvreté qui attend son tour », alerte notre interlocuteur