Fabien Eboussi a tir? sa r?v?rence le 13 octobre 2018 ? 84 ans. Il y a trois jours, pourtant, je r??coutais, quasi religieusement, deux de ses conf?rences sur Internet. Il y parlait avec ce calme, cette rigueur et cette pr?cision qui le caract?risaient. On rendra un hommage m?rit? ? cet intellectuel qui ne parlait jamais au hasard. Il sera c?l?br? partout o? il eut ? poser ses pieds, et pas seulement dans son Cameroun natal, car il avait enseign? un peu partout : au Nigeria, en C?te d?Ivoire, en R?publique d?mocratique du Congo, en Allemagne, en France, aux ?tats-Unis, etc. Pour ma part, j?ai pens? que la meilleure fa?on de lui exprimer ma gratitude ?tait de partager ses meilleures intuitions et saillies sur le christianisme, la politique et les intellectuels en Afrique afin que ceux qui ne connaissent pas son ?uvre aient envie de s?y plonger. Et c?est par une citation de Luc Ferry que je voudrais essayer d?entrer dans la pens?e de l?enfant de Bafia. I/ Une d?construction du discours missionnaire sur l?Africain ? Le Christ n?a bien ?videmment jamais demand? ? l?homme de se priver de son intelligence, encore moins de cesser de s?interroger. Toutes ses paraboles [?] sont manifestement destin?es ? faire r?fl?chir, ? mettre en branle notre intelligence interrogative (qu?a-t-il voulu dire au juste ?) et interpr?tative (quel est le sens de son message ?) ?, ?crit Ferry dans « Vaincre les peurs. La philosophie comme amour de la sagesse » (Paris, Poches Odile Jacob, 2007, p. 185). Pour Fabien Eboussi, qui servit le Christ et son ?glise comme pr?tre j?suite (de 1969 ? 1980), le fait de s?interroger et d?interroger le monde dans lequel on vit n??tait pas seulement un droit mais un devoir. Un devoir auquel il ne se d?roba jamais, que ce soit dans ou hors de l??glise qu?il ne voyait pas comme ? une caserne o? tout le monde marche au m?me pas et ob?it au moindre coup de sifflet des responsables ?. Persuad? que les brebis (les fid?les la?cs) n??taient pas des moutons de Panurge et que ? la foi doit se montrer critique, mais non au sens p?joratif de l?esprit de critique ? (cf. Bernard Sesbo?e, ? La foi chr?tienne n?est pas un ghetto ?, « Croire aujourd?hui », n? 243, mars 2008, p. 21), Eboussi osera ?crire ceci : » Le christianisme a certes soign?, ?duqu? les N?gres d?o? sont sortis ce que vous appelez les Africains mais le christianisme et les missionnaires n?ont pas fait l?Africain qui commence par la d?cision de refuser ce paternalisme et le contexte d?ignorance et de violence o? cette bienveillance ? son ?gard s?est exerc?e » (« ? Contretemps. L?enjeu de Dieu en Afrique », Paris, Karthala, 1991, p. 49). Dans le m?me ouvrage, il d?clare : » Il faut d?abord d?fendre la d?marche g?n?rale et r?volutionnaire du christianisme ? ses origines en Afrique, qui a consist? ? valoriser ceux que leur soci?t? ?liminait ou marginalisait, ? les transformer en contre-pouvoir et en avant-garde d?un monde nouveau. Il a toujours proc?d? de la sorte en ces p?riodes de vitalit? et de fid?lit? ? ses commencements. Force est pourtant de reconna?tre les limites de celui-ci au moment de son expansion chez nous. Il est un christianisme de croisade civilisatrice, de r?sistance antimoderniste, de rivalit?s interconfessionnelles. Il est plus soucieux de propagande que de la v?rit? qui lib?re, plus soucieux de r?pandre l?image de lui-m?me que la puissance de r?surrection du Christ. Il souffre cruellement de l?absence du sens d?une catholicit? positive et dilatante, qui n?a pas la main crisp?e sur le mis?rable tr?sor de traits qui d?finissent son identit? ?triqu?e. » (« ? Contretemps », p. 84). ? le lire, on d?couvre que certains missionnaires ont c?d? ? la tentation, comme le p?re Drumont dans Le pauvre Christ de Bomba de Mongo Beti, de se substituer ? Dieu, « de faire Dieu ? [leur] propre image » (« ? Contretemps », p. 123). Il les percevait, ces missionnaires trop z?l?s et remplis de certitudes, comme des gens qui ? continuent d??tre les relais d?influence de leurs pays, de leurs cultures et de leurs id?ologies, les t?tes de pont des modes de vie et de pens?e de leur civilisation et de ses int?r?ts mat?riels, par le truchement de l?aide, des relations, des services rendus ? la bourgeoisie (pr?ts, placement des enfants?) ? (« ? Contretemps », p. 41). Sa position sur les relations entre colonisateurs et missionnaires ?tait sans ?quivoque : ?Le christianisme appelle la colonisation pour forcer les peuples et les pays qui lui sont ferm?s ou hostiles, il a besoin du protectorat et de l?appui mat?riel et diplomatique de la puissance occidentale. Sans eux, il se sent fragile, sa situation est pr?caire, ? la merci de la pauvret?, du m?pris et de la violence. Mais la colonisation a besoin du christianisme pour se faire pardonner sa brutalit?, voire pour se faire aimer ? (« ? Contretemps », pp. 120-121). Ailleurs, il fait remarquer que, dans la mission, ? l?autre [l?Africain] fut n?gation, absence, privation, pr?paration, germes, ?bauches ? (cf. ? F?tichisme et pros?lytisme ?, dans Olivier Servais et G?rard Van?t Spijker (dir.), « Anthropologie et missiologie (XIXe-XXe si?cles). Entre connivence et rivalit? », Paris, Karthala, 2004, p. 66. Eboussi d?plorait particuli?rement le fait que ? le christianisme n?est plus folie, ni scandale, mais religion sup?rieure, un des ?l?ments constitutifs de la sagesse et de la puissance de l?Europe, religion du dominateur, religion dominante ; [constatait] que la mission est colonisation [?tant donn? qu?] elle coupe le monde en deux cat?gories, les chr?tiens et les non-chr?tiens, les uns [?tant] tout, les autres rien?, qu?elle est un syst?me qui a sa logique fond?e sur l?exploitation ou la cr?ation de l?in?galit? spirituelle, et sur la condescendance m?prisante ? alors que ? m?me l??vangile n?autorise pas l?imp?rialisme religieux et la d?pendance spirituelle, l?activisme de l?offre du salut, le pros?lytisme indiscret qui fait violence aux consciences, prend d?assaut les ?mes pour les soumettre ? un contr?le dominateur ? (« ? Contretemps », pp. 40 et 50). Son article ?La de-mission ?, paru en 1974 dans la revue « Spiritus », provoqua