?La France a sensiblement contribu? ? ?touffer les tentatives des arm?es des pays de la Cemac de construire des outils nationaux de s?curit? et de d?fense v?ritablement ind?pendants?

Au d?tour d?une analyse sur le classement 2024 de Global Fire Power, le g?ostrat?ge tchadien jette un regard global sur les arm?es de la zone Cemac.

Global Fire Power vient de publier un classement des arm?es dans le monde. Quel commentaire cette publication vous inspire-t-elle?
Comme observateur, je constate que le podium n?a pas presque pas boug? depuis 2011. Les m?mes pays y r?gnent. Cela est vrai en Afrique et ailleurs. Maintenant, on peut questionner la m?thodologie, et surtout la transparence des donn?es utilis?es par Global Fire Power Index. Un tel constat se v?rifie par exemple au niveau des d?penses militaires. On ne sait pas, par exemple, comment Global Fire Power r?ussit ? obtenir les vrais chiffres des arm?es africaines au sein desquelles tout est tabou ou presque. Mais, ce classement sert au moins de base d?analyse ? divers niveaux.


Vous parlez de la transparence qui est discutable. Ne pensez-vous pas que cela est d? au principe de la souverainet? des pays?
Arm?es et souverainet? sont des concepts li?s depuis la nuit des temps car l?arm?e repr?sente la force dont se sert le pouvoir politique pour faire appliquer la souverainet?. Il convient, ? cet effet, de rappeler que le secret de la d?fense nationale est un r?gime de protection d?informations dont la divulgation serait de nature ? nuire ? la d?fense nationale. Quand on parle de secret de la d?fense nationale, il ne faut pas comprendre d?fense nationale comme exclusivement d?fense militaire avec tout ce qui va avec, notamment les d?penses, les ressources humaines et des ?quipements. Pour dire les choses de fa?on relativement th?orique, ce secret est davantage maintenu dans nos pays africains.


A propos des pays africains justement, quel regard jetez-vous sur la configuration des arm?es des pays de l?espace CEMAC plus sp?cifiquement? Chacune de ces arm?es est-elle ?une et indivisible??
Je crois important de revenir sur le fait que souvent, en Afrique, quand on mobilise la notion de d?fense, on m?lange r?gime en place et nation. Comme je l?ai d?j? ?voqu?, certains gouvernants ont fait le choix de d?velopper des unit?s sp?ciales, dont la vocation exclusive est la d?fense du r?gime en place. C?est ce que j?appelle le syst?me des gardes pr?toriennes, et j?ai d?j? d?crit les effets n?gatifs de tels choix. J?ajoute qu?il est essentiel de s?interroger sur les raisons de ces choix car, pour le coup, ils sapent l?id?e m?me d?arm?e nationale, dont la question de l?(in)d?pendance ne se pose m?me plus. Dans ces conditions, on peut comprendre le sentiment de m?fiance que tout dirigeant peut entretenir vis-?-vis de son arm?e nationale. La protection de son r?gime pouvant le conduire ? restreindre volontairement les moyens d?volus ? son arm?e, et donc ? l?affaiblir ou ? tout le moins ? ne pas la renforcer, en promouvant plut?t ces fameuses unit?s sp?ciales au service exclusif de sa protection et de celle de son r?gime. Les exemples sont connus et d?ailleurs souvent encourag?s par des pays ext?rieurs qui, au nom d?une sacro-sainte stabilit? politique ? pr?server, pr?f?rent aider un r?gime en place ? se maintenir ind?finiment plut?t que de prendre le risque de voir surgir un nouveau r?gime, dont on ne sait rien.


On parle tr?s souvent de d?pendance des arm?es africaines ? l??gard de l?ext?rieur. Pensez-vous que c?est le cas dans la zone CEMAC?
Je consid?rerai d?abord la plupart des pays de la CEMAC comme des ex-colonies fran?aises, qui ont longtemps v?cu dans une forte relation de d?pendance ? l??gard de l?arm?e fran?aise. Une d?pendance certes issue de choix politiques, mais qui a eu une influence tr?s forte sur le devenir de ces arm?es, qui restent pour beaucoup peu s?res d?elles-m?mes, manquant de confiance. Cela est vraiment sp?cifique des ex-colonies fran?aises et s?explique notamment par l?histoire, car il faut se rappeler qu?au plan s?curitaire, au moment de l?av?nement des ind?pendances, le monde vivait ce qu?on appelait la guerre froide, qui voyait l?affrontement de deux blocs repr?sent?s quasiment partout sur la plan?te. Or, il se trouve qu?en Afrique centrale, la France fut le seul pays ex-colonisateur ? ?tre rest? militairement pr?sent, ? la demande des pays. Bases pr?-positionn?es, coop?rants militaires en position de substitution et pr?sents en nombre, stages multiples et souvent tr?s longs de cadres militaires de tous niveaux en France? Dans la zone CEMAC qui vous int?resse, la coop?ration militaire fran?aise a ?t? tr?s active pendant les trente premi?res ann?es des ind?pendances, coordonn?e par une direction tr?s pesante au sein du minist?re de la Coop?ration. C??tait le temps de la France ?gendarme de l?Afrique?, comme on l?appelait alors, ?tant la seule pr?sente pour d?fendre les int?r?ts du monde libre face aux vell?it?s du camp sovi?tique. Or, il est clair que la permanence d?une pr?sence militaire massive, multiforme et pesante, a sensiblement contribu? ? ?touffer les tentatives des arm?es des pays de la CEMAC de construire des outils nationaux de s?curit? et de d?fense v?ritablement ind?pendants. Cela est d?autant plus vrai que la plupart des pays concern?s n??taient pas pr?ts en 1960 et pouvaient difficilement, sans exp?rience, sans formation et sans moyens, se lancer dans la construction d?une arm?e nationale. Cela a non seulement frein? l??mergence de l?outil, mais aussi influenc? les choix structurels qui ont alors pr?sid?s ? la formation d?embryons d?arm?es. C?est ainsi le choix du mod?le ? la fran?aise qui a presque toujours pr?valu, et qui, avouons-le, n?a pas toujours ?t? des plus heureux, ?tant souvent peu adapt? aux situations et aux milieux des pays de la CEMAC. De fait, le degr? de d?pendance est rest? longtemps tr?s fort pour ces arm?es, ce qui explique pas mal de choses aujourd?hui. Ainsi, et ? l?aune de mon exp?rience, il y a pour moi une nette diff?rence, en termes d?esprit d?ind?pendance et de confiance interne, entre les arm?es qui ont d? prendre en main leur destin au lendemain des ind?pendances, et celles qui ont ?t? je crois brid?es par un assistanat trop lourd et de trop longue dur?e.


La mondialisation a depuis rebattu, ou multipli? les cartes et de nouveaux acteurs en Afrique centrale, o? certaines puissances se positionnent aujourd?hui sur les questions de d?fense. Comment percevez-vous l?entr?e en jeu de ces nouveaux acteurs?
Je per?ois surtout, ? travers ces coop?rations s?curitaires toujours r?clam?es par les b?n?ficiaires, que ces derniers ne sont toujours pas pr?ts, ou qu?ils ne veulent pas assumer leur destin. Je songe ? la fameuse boutade du g?n?ral de Gaulle: ?On a toujours une arm?e chez soi, la sienne ou celle des autres?, qui traduit bien la part essentielle de la volont? politique dans les choix relatifs au domaine de la d?fense, et je constate que certains pays de la sous-r?gion Afrique centrale plongent dans une d?pendance forte. Le choix de la RCA (avec la pr?sence militaire russe) est ? cet ?gard embl?matique.
Ceci dit, une coop?ration ?quilibr?e, faisant appel ? plusieurs partenaires afin de les installer dans une sorte de syst?me concurrentiel, peut ?tre aussi une fa?on, en s?appropriant la capacit? de choisir entre eux, de gagner une forme d?ind?pendance. Ce qui pr?sente toutefois quelques risques, telle une lassitude, ?ventuellement soudaine, pouvant gagner certains partenaires, ou la grande complexit? ? soutenir une gamme d??quipements totalement diff?rents, car plus la gamme est large, et plus c?est on?reux, lourd et complexe ? assumer.


Les choses n?auraient donc pas beaucoup ?volu? depuis soixante ans?
Non, ce n?est pas ce que je voudrais laisser entendre, et permettez-moi donc d?y revenir, en distinguant deux p?riodes depuis les ind?pendances. Car j?ai seulement ?voqu?, en r?ponse ? la question pr?c?dente, les trente premi?res ann?es, avec cette pr?sence militaire fran?aise pesante et continue, qui a contribu? ? ?touffer les vell?it?s d??dification d?arm?es r?ellement ind?pendantes en Afrique centrale, puisque c?est elle qui vous int?resse. Mais les trente derni?res ann?es ne manquent pas d?int?r?t en ce qui concerne l??volution de ces m?mes arm?es! Les choses ont surtout chang? avec la fin de la guerre froide, car la situation nouvelle provoqu?e avec la chute du mur de Berlin a sensiblement rebattu les cartes pour les pays de la CEMAC. Au regard s?curitaire port? sur le continent, avec la confrontation des deux blocs r?pliqu?s par pays africains interpos?s, s?est substitu?e une vision ?conomique, chacun voulant profiter au mieux des immenses ressources du continent. Si bien que l?alli? s?curitaire, durant la guerre froide, est soudain devenu un potentiel concurrent ?conomique, et ? ce jeu, il n?y a pas eu de cadeau. La France, seule nation ? avoir assur? une pr?sence militaire permanente et continue, sans rupture depuis la colonisation, a tard? ? comprendre et ? prendre en compte les cons?quences sur le terrain de cette modification strat?gique majeure.
Et de fait, la pression s?est rel?ch?e sur les pays b?n?ficiaires, et le cadre de la coop?ration s?est r??quilibr?, leur permettant enfin de mieux s?approprier leur destin s?curitaire. Mais l?esprit d?assistanat qui s?est install? pendant les premi?res d?cennies postind?pendances est tenace.


Mais, depuis les ann?es 2000, je constate que les choses ont sensiblement ?volu?, et dans le bon sens. Beaucoup d?arm?es de la CEMAC ont fait de larges progr?s et ont bien r?duit leur degr? de d?pendance. Deux raisons ? mon sens expliquent cela. La diversification des partenaires, d?abord, a donn? l?opportunit? aux pays b?n?ficiaires de d?cider davantage du type et du niveau d?aide qu?ils souhaitaient, et ainsi de mieux assumer leurs choix de coop?ration.
Cette ?volution de la situation s?curitaire, caract?ris?e par une multiplication des menaces, notamment avec le regain de l?activit? terroriste ou la f?brilit? au sommet des Etats de la CEMAC, contribueraient donc ? un renforcement des arm?es plut?t qu?? une accentuation de leur d?pendance?


En effet, car l?explosion de ces menaces, notamment depuis une dizaine d?ann?es, a oblig? les ?tats ? s?organiser, en interne et collectivement, pour y faire face. En interne, il s?est agi d?am?liorer les structures et de renforcer la formation, d?acqu?rir des ?quipements ad?quats, de soutenir des engagements de plus longue dur?e? Au plan collectif, s?est impos?e la n?cessit? de se rapprocher et de coop?rer, de s?appuyer sur les organisations existantes et de les renforcer, ou de monter des structures ad hoc le cas ?ch?ant. ? cet ?gard, le cas de la menace terroriste est embl?matique car, pour lutter efficacement et obtenir des r?sultats significatifs, vous devez progresser dans des fonctions essentielles comme le renseignement, la coordination des troupes, l?engagement de longue dur?e? Beaucoup d?arm?es ont ainsi consid?rablement progress? en luttant contre ces menaces.
J?ai ?galement signal? le cas de certaines arm?es qui ont su conserver leurs modes d?action traditionnels, comme celles du Tchad, avec comme on le voit, une redoutable efficacit? sur le terrain. Elle n?a rien ? apprendre des autres dans ce domaine.


Propos rassembl?s par JRMA

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