Par Docteur TOM, Expert des probl?mes de d?fense et de s?curit? dans le bassin du lac Tchad.

A cette p?riode cruciale o? la lutte contre Boko Haram bat son plein dans le Bassin du Lac Tchad, l?Extr?me-Nord du Cameroun est de plus en plus marqu?e par une prolif?ration de factions et groupes terroristes. Les populations locales tentent, tant bien que mal, de s?adapter ? la menace. ? la survenue du ph?nom?ne en 2009, une r?ponse locale s?est imm?diatement mise en place pour limiter les d?g?ts imm?diats dans plusieurs villages frontaliers. Il faut avouer que depuis quelques ann?es, il ne se passe pas des jours sans qu?une incursion ou qu?une embuscade des combattants de Boko Haram ne cause de victimes. Si l?on s?en tient d?ailleurs aux r?centes donn?es de l?Armed Conflict Location and Even Data (ACLED), une organisation internationale ? but non lucratif, ind?pendante et impartiale qui collecte des donn?es sur les conflits violents et les manifestations dans tous les pays et territoires du monde, depuis 2020 la courbe annuelle des victimes de la secte va crescendo. On est pass? du simple au triple. De 307 villageois tu?s en 2020 ? 961 morts en 2024. Cette statistique ne prend en consid?ration que les incidents qui surviennent entre les mois de janvier ? septembre de chaque ann?e.
?La d?fense populaire au Cameroun?, un livre du g?n?ral Mahamat Ahmed Kotoko explore les dynamiques entre civils et militaires et l?importance de r??valuer ce mod?le face aux d?fis s?curitaires contemporains. Par d?fense populaire, on entend la dissuasion impliquant la participation active de la population, tant civile que militaire. La d?fense populaire est un syst?me qui vise ? renforcer la s?curit? nationale en int?grant les citoyens dans les questions de d?fense, tout en promouvant un sentiment de patriotisme et d?engagement collectif.
A l?Extr?me-Nord du Cameroun, les groupes d?autod?fense qui interviennent dans la lutte contre Boko haram sont commun?ment appel?s ?Comit?s de Vigilance?. Plusieurs actes de bravoure leurs sont imputables. A titre d?illustration, un fait suscite notre attention. Dans la nuit du 17 au 18 juillet 2024, alors qu?il est 22 heures et 45 minutes, le village Mouzoua, pr?cis?ment le quartier Ziler, dans le d?partement du Mayo-Tsanaga, est attaqu? par des combattants de Boko Haram. Pr?venus la veille par les agents du Comit? de Vigilance dudit village, les populations avaient d?j? pris la peine de d?serter leurs cases. Cette nuit-l?, ils avaient tous dormis dans la brousse. A l?arriv?s des ravisseurs, aucun villageois n??tait pr?sent. Toutes les cases de ce quartier ont ?t? vandalis?es par les insurg?s. Des effets vestimentaires, des vivres alimentaires et divers objets ont ?t? emport?s. Mais le pire a ?t? ?vit? de justesse, puisqu?il n?y a pas eu de bilan humain.
Veiller, alerter et renseigner, telles sont les missions qui sont assign?es ? ces agents des comit?s de vigilance pr?sents dans les villages recul?s. Localement bien renseign?s, ces hommes et femmes jouent un r?le d?terminant dans la lutte contre Boko Haram. Ils forment des mouvements collectifs de citoyens qui partagent l?objectif d?assurer la s?curit? et la protection au sein de leurs communaut?s sans revendiquer une certaine autonomie ou un quelconque programme insurrectionnel. C?est un important dispositif local qui soutient les Forces de D?fense et de S?curit? sur le terrain de la lutte contre Boko Haram. Ce sont des entit?s informelles sur lesquelles les autorit?s publiques camerounaises ont un droit de contr?le.
Il faut admettre que malgr? le renforcement du dispositif s?curitaire dans la r?gion, les attaques de Boko Haram dans les zones recul?es, principalement ? la fronti?re avec le Nigeria et dans la zone du Lac Tchad sont r?currentes. ? l?Extr?me-Nord du Cameroun, elles ont principalement lieu dans les d?partements du Mayo-Sava, le Mayo-Tsanaga et le Logone-et-Chari. Ces circonscriptions administratives ont totalis? plus de 700 attaques de Boko Haram en 2023. Il ressort de nos observations qu?au cours de l?ann?e ?coul?e, plus de 300 personnes civiles ont ?t? tu?es et 400 autres bless?es. Environs 200 personnes ont ?t? victimes des prises d?otages. Plus de 500 personnes ont d? quitter les iles les plus recul?es du Lac Tchad pour trouver refuge ailleurs.
Depuis 2013, l?Extr?me-Nord du Cameroun est la cible de l?organisation terroriste Boko haram. Les attaques se d?roulent la nuit et sont concentr?es sur les populations civiles. La situation s?curitaire est de plus en plus pr?caire. Aujourd?hui, Boko Haram repr?sente sans doute la menace la plus s?rieuse ? la s?curit? et ? la stabilit? de cette r?gion. Les autorit?s camerounaises, apr?s avoir pris la pleine mesure du danger, ont pris le risque de miser sur l?apport des populations autochtones afin de participer ? l??radication de la menace. Il faut admettre que les entrepreneurs du terrorisme, eux aussi, misent sur un soutien populaire pour faire asseoir leur autorit?. Le plus souvent ils concentrent leurs recrutements sur les populations autochtones. Ils sont friands d?individus qui maitrisent le terrain et les dialectes locaux.
De Boko, ?cole (en haoussa) et de haram, interdit (en arabe), Boko Haram, mouvement insurrectionnel et terroriste, d?inspiration salafiste ? ses d?buts, est n? ? Maiduguri, au Nigeria, vers 2002 sous le nom de Jama?atu Ahlus Sunna Lid Da?awati Wal Jihad (JAS), traduction fran?aise de ?Groupe des Sunnites pour la Pr?dication et le Combat?. Sous la direction de Muhammad Yusuf, le mouvement a d?velopp? une id?ologie radicalisante visant ? r?former la soci?t? en rejetant les valeurs occidentales et en promouvant le recours aux valeurs islamiques. ? la mort de son fondateur, ses disciples sont pourchass?s. La branche extr?miste conduite par Abubakar Shekau s?installe dans la for?t de Sambisa et transforme la secte en une sanglante organisation terroriste. Elle multiplie des attentats suicides, des attaques de mosqu?es et de villages, des incendies d??difices religieux chr?tiens et d??coles formelles de type occidental, des enl?vements d??trangers, d??coliers, de villageois et d?autorit?s, avec un bilan humain effroyable qui en a fait l?une des organisations terroristes les plus meurtri?res au monde. En 2016, une scission divise les combattants de Boko Haram en partisan d?Abubakar Shekau et d?Al Barnawi, ce dernier sera par la suite reconnu par l??tat Islamique comme le leader attir? de ce qui sera reconnu sous l?appellation d??tat Islamique en Afrique de l?Ouest (EIAO).
Aujourd?hui, l?organisation terroriste a r?ussi ? installer une partie de ses commandants dans l?Extr?me-Nord, plus pr?cis?ment dans les Monts Mandara et dans la r?gion du Lac Tchad o? ils semblent avoir trouv? un terreau fertile pour leur d?ploiement. Ils font des ravages au sein des communaut?s locales. Ils plombent toutes les politiques publiques de d?veloppement initi?es par le gouvernement camerounais en instaurant un climat de terreur au sein des communaut?s locales. La volont? administrative de construction d?une nation camerounaise int?grative se bute ? cette perp?tuelle crise soci?tale. Les populations des villages frontaliers subissent au quotidien les m?faits de ces pouss?es extr?mistes.
Les Forces de D?fense et de S?curit? (FDS) sont dans un perp?tuel ?tat de veille qui contraint ses suppl?tifs ? consentir au sacrifice supr?me afin de pr?server l?int?grit? du Cameroun. Les autorit?s camerounaises s?efforcent de contenir la menace malgr? la modicit? des moyens. Les FDS, un ensemble constitu? de l?arm?e (terre, air, mer), de la gendarmerie, de la police et des services de renseignements sont engag?s avec d?votion, chacun ? leur niveau, dans la d?fense du territoire et la protection des hommes et des biens menac?s par ces groupes arm?s criminels. Outre les unit?s combattantes, le Pr?sident Biya a instruit, il y?a quelques ann?es, le renforcement des effectifs de gendarmes et de policiers dont la pr?sence reste perceptible au niveau des postes de gendarmerie et des patrouilles dans les villages sous menace terroriste. Avec 600 hommes en 2014, au d?but de la phase r?pressive de l?arm?e camerounaise, on a atteint aujourd?hui les plus de 8.000 hommes, hormis ceux qui sont engag?s dans la Force Multinationale Mixte (FMN). En quelques ans, les effectifs des hommes sur le terrain de la lutte contre Boko Haram ont ?t? multipli?s par dix. Malgr? toutes ces avanc?es, un soutien international demeure urgent.
A l?origine, le ph?nom?ne Boko Haram ?tait exclusivement nig?rian avec comme terreau fertile un pays s?gr?gu? par des conflits identitaires. Le champ d?attaque a vari? avec le temps au point o?, en plus du Nig?ria, le Cameroun, le Tchad et le Niger ont ?t? touch?s par les exactions de cette secte. Ces ?tats se sont sentis oblig?s de s?impliquer dans la lutte ? la suite d?une s?rie de rencontres internationales. C?est ainsi que l?implication des groupes d?autod?fense a ?t? jug?e utile par les autorit?s locales.
Alors que le terrorisme qui se vit dans la partie septentrionale du Cameroun est consid?r? comme un ph?nom?ne exog?ne dont l??picentre se trouve au Nig?ria voisin, des adaptations locales se sont imm?diatement mises en place afin d?apporter des r?ponses efficaces ? la menace. Les autorit?s camerounaises ont fait des groupes d?autod?fense l?un des maillons les plus essentiels dans cette lutte. A menace particuli?re, riposte particuli?re. Cette r?ponse locale, constitu?e spontan?ment ou suscit?e par les autorit?s dans les villages, a contribu? ? lutter contre l?ins?curit?. Sous des formes diverses, ces r?pliques s?curitaires locales ont exist? depuis des d?cennies. Elles se renouvellent au gr? du contexte.
Le NOSO aussi
Dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest o? la crise anglophone bat son plein, les Comit?s de vigilance existent aussi. On les surnomme les Dooka, Night guards, Bakassi Boys ou Area boys. Ils patrouillent dans les quartiers. Ils ont pour la premi?re fois ?t? mis en contribution dans les ann?es 1960 pour assurer la veille contre les incursions des insurg?s de l?Union des Populations du Cameroun (UPC), parti nationaliste cr?? en 1948 dont Um Nyob? est consid?r?, jusqu?? nos jours, comme la figure embl?matique. L?UPC avait une vision tr?s contest?e de la d?colonisation et de l??mancipation du Cameroun, raison pour laquelle ses militants ?taient pourchass?s comme de vulgaires brigands.
Il est utile de pr?ciser que la forme traditionnelle des Comit?s de vigilance la plus connue autour du lac Tchad est celle des Michingar? chez les Kotoko. Ce sont des chasseurs traditionnels Kotoko engag?s dans des actions d?autod?fense contre les menaces s?curitaires dans la r?gion du Lac Tchad o? leurs communaut?s sont les plus nombreuses et contr?lent le pouvoir traditionnel. Dans cette lutte contre Boko Haram, les Comit?s de vigilance sont quelques fois soutenus par les pouvoirs publics et les contributions hebdomadaires des populations villageoises.
Malgr? tout, il faut admettre que ces d?clinaisons de la d?fense populaire donnent du tournis sous d?autres cieux. Bien qu?elles soient souvent consid?r?es comme des sources essentielles de r?silience pour les communaut?s locales, elles posent tr?s souvent des probl?mes politiques et s?curitaires majeurs. A l?instar de certains pays de l?Afrique de l?Ouest, les Comit?s de vigilance rev?tent quelques fois des tuniques d?acteurs insurrectionnels d?s que leur encadrement fait d?faut. Dans le nord-est du Nig?ria, par exemple, o? on les d?signe sous l?appellation de Civilian Joint Task Force, le contr?le de leurs activit?s par les autorit?s administratives est une chim?re. Des d?bordements sont r?currents. Les Civilian Joint Task Force sont dot?s d?armes, d?uniformes et de moyens de locomotion. Au plus fort de la lutte contre Boko Haram, on en comptabilisait environ 25.000 membres. Apr?s l?affaiblissement de l?insurrection terroriste par les forces conjointes du Cameroun, du Tchad et du Nigeria sous l??gide de la FMM, quelques-uns d?entre eux ont ?t? recas?s dans la police municipale et dans les administrations des ?tats f?d?r?s. Plusieurs ont ?t? tu?s dans des affrontements et beaucoup d?autres ont ?t? emprisonn?s pour des actes criminels en complicit? avec Boko Haram.
De mani?re globale, les agents des Comit?s de vigilance ne disposent ni d?un statut formel ni d?une prise en charge cons?quente. Dans les zones sah?liennes, ils sont pr?sents dans les zones de p?turage en p?riode de transhumance. Les autorit?s publiques camerounaises ont jug? utile de mettre en place un cadre plus efficace afin d?att?nuer les risques li?s ? leur d?ploiement et exploiter leur capacit? ? maitriser le terrain de la lutte contre Boko Haram. Ils sont soutenus par leurs communaut?s et ils ne portent pas d?armes lourdes. Ils ne peuvent pas d?marrer des initiatives dans les villages sans recourir ? une autorisation administrative. Ils ne doivent pas ?tre assimilables ? des ?groupes de justiciers? ou ? une ?police de proximit??, ceci afin d??viter qu?ils soient consid?r?s comme un moteur de conflit endog?ne.
Au-del? de leur efficacit? dans la collecte du renseignement pr?visionnel et op?rationnel, les comit?s de vigilance participent aux patrouilles aux c?t?s des forces de d?fense. Ils sont quelques fois impliqu?s dans les combats contre des petits groupes d?assaillants. D?s leur implication dans cette lutte contre Boko Haram, plusieurs membres de ces comit?s ont ?t? assassin?s par Boko Haram. Et ils sont quotidiennement harcel?s au t?l?phone et menac?s de mort par les chefs de troupe de Boko Haram.
Depuis 2018, leurs m?canismes de formalisation sont en cours de conception afin de r?sorber le ph?nom?ne des groupes de justiciers autoproclam?s. Le besoin de recourir ? leurs services se fait rapidement sentir dans les zones o? ils n?existent pas. Dans ces localit?s, le plus souvent, d?autres d?bordements soci?taux tels que les prises d?otages prennent de l?ampleur puisque les populations locales, cens?es ?tre les premi?res barri?res contre l?ins?curit? ne se mettent, le plus souvent, pas ? contribution.
En plus de donner l?alerte en cas de menace pour la s?curit?, les comit?s de vigilance participent ? la collecte du renseignement sur la circulation des armes. Des initiatives de leur r?insertion progressive devraient ?tre enclench?es afin de permettre ? ces engag?s sociaux dont la grande majorit? est illettr?e et sans formation professionnelle d??viter de tomber dans la forte tentation de rejoindre l?autre camp.