À l’occasion de la Journée de l’excellence, célébrée le 4 septembre 2026, le capitaine Ibrahim Traoré s’est adressé aux élèves et lycéens burkinabè avec un langage qui mérite d’être entendu bien au-delà des frontières du Burkina Faso. Son intervention avait quelque chose de profondément interpellateur. Elle ne se limitait pas à féliciter les meilleurs élèves ni à célébrer les performances scolaires. Elle posait une question beaucoup plus fondamentale: à quoi doit servir l’école africaine ?

Le chef de l’État burkinabè a dressé un constat sans complaisance: « Nous sommes en train de nous industrialiser mais la ressource humaine manque. Cette année, sur 65 000 bacheliers, seuls 571 ont obtenu le bac C, 38 le bac E (technologie industrielle)… On nous a mis dans un système éducatif improductif. Personne pour construire une raffinerie. Nous sommes de gros théoriciens. En pratique, nous sommes nuls. La plupart des ingénieurs ne savent rien fabriquer. Ne soyez pas comme nous. Soyez pratiques. »
Ces propos peuvent paraître sévères. Ils sont pourtant révélateurs d’un problème que beaucoup de pays africains connaissent depuis des décennies: l’école forme souvent des diplômés à la recherche d’un emploi plutôt que des compétences capables de créer, de produire et de résoudre les problèmes concrets de leurs sociétés.
Il ne s’agit évidemment pas de mépriser les connaissances théoriques. Une société moderne a besoin de philosophes, d’historiens, de juristes, de sociologues, d’économistes, de linguistes et de théologiens. Mais elle a également besoin de scientifiques, de techniciens, d’ingénieurs, d’agronomes, de mécaniciens, d’informaticiens, de médecins, d’architectes et d’artisans hautement qualifiés. Elle a surtout besoin de femmes et d’hommes capables de transformer la connaissance en action.
C’est précisément là que le propos d’Ibrahim Traoré rejoint, à plusieurs décennies de distance, la pensée de Cheikh Anta Diop. En 1984, à Niamey, au Niger, s’adressant à la jeunesse africaine, Diop lançait cette recommandation devenue célèbre: « Formez-vous. Armez-vous de sciences jusqu’aux dents. » Cette formule ne constituait pas une invitation à accumuler des diplômes pour le prestige social. Elle exprimait une conviction profonde : un peuple qui ne maîtrise pas les sciences et les techniques demeure dépendant de ceux qui les maîtrisent.
La dépendance politique et économique commence souvent par une dépendance scientifique et technologique. Lorsqu’un pays ne sait pas fabriquer ses propres machines, transformer ses matières premières, produire ses médicaments, développer ses logiciels, construire ses infrastructures ou assurer la maintenance de ses équipements, il reste vulnérable. Il peut posséder de l’or, du pétrole, du cacao, du coton, de l’uranium ou du lithium ; s’il ne maîtrise pas les techniques permettant de transformer ces ressources, il continuera à exporter des matières premières et à importer des produits finis à des prix qu’il ne contrôle pas.
L’enjeu de l’éducation est donc immense. L’école ne doit pas seulement enseigner à lire, à s’exprimer et à écrire ; elle doit enseigner à comprendre, à inventer, à fabriquer et à transformer. Elle doit former des esprits capables de poser des questions, d’identifier les problèmes et de chercher des solutions adaptées aux réalités africaines.
C’est pourquoi l’appel du président burkinabè à être « pratiques » mérite une attention particulière. Être pratique ne signifie pas abandonner la théorie. Au contraire, une pratique efficace repose sur une connaissance solide. Mais la connaissance qui ne débouche jamais sur une réalisation concrète risque de rester stérile. À quoi sert de connaître parfaitement les principes de fonctionnement d’une machine si l’on est incapable de la construire, de la réparer ou même de l’améliorer ? À quoi sert de former des ingénieurs qui dépendent toujours d’experts étrangers pour les opérations essentielles ? À quoi sert de parler d’industrialisation lorsque les compétences nécessaires à cette industrialisation font défaut ?
L’Afrique doit donc réconcilier la tête et les mains, la théorie et la pratique, la connaissance et la production. Elle doit maîtriser « la plume et la pioche » (Jean-Marc Ela). L’enfant africain doit pouvoir apprendre non seulement à lire et à écrire, mais aussi à expérimenter, à construire, à programmer, à réparer, à cultiver, à transformer et à entreprendre. L’école devrait être davantage reliée aux réalités économiques et sociales du pays.
Cette orientation ne signifie pas que les sciences humaines doivent être sacrifiées. Cheikh Anta Diop lui-même ne réduisait pas la formation de la jeunesse africaine aux seules sciences exactes. Pour lui, connaître les mathématiques, la physique, la chimie ou la biologie était essentiel, mais connaître son histoire, sa culture et ses civilisations l’était tout autant. Un peuple qui maîtrise les techniques mais ignore son histoire peut devenir puissant sans nécessairement devenir libre.
La véritable formation doit donc être intégrale. Il faut former des scientifiques qui connaissent leur histoire, des ingénieurs qui comprennent leur société, des économistes qui connaissent les réalités de leurs peuples et des intellectuels qui ne soient pas coupés des problèmes matériels auxquels leurs compatriotes sont confrontés.
Car la connaissance de soi est aussi une force. Celui qui ignore son histoire risque de croire que son peuple n’a jamais rien produit de significatif. Celui qui ignore les capacités scientifiques et techniques de ses ancêtres peut intérioriser l’idée selon laquelle la créativité et l’intelligence seraient l’apanage d’autres peuples. Cheikh Anta Diop s’est précisément battu contre cette aliénation intellectuelle (cf. « L’unité culturelle de l’Afrique noire », Présence Africaine, 1960)
L’autre aspect du discours d’Ibrahim Traoré concerne la religion. Le capitaine burkinabè a également dénoncé l’attitude de certains croyants qui attendent tout de Dieu sans faire travailler l’intelligence que Dieu leur a donnée. Cette remarque touche à une question spirituelle et sociale importante. La foi ne devrait jamais devenir un refuge contre l’effort, la responsabilité ou l’intelligence.
Prier n’est pas renoncer à agir. Croire en Dieu ne signifie pas attendre passivement qu’Il accomplisse à notre place ce que nous sommes capables de faire nous-mêmes. Si le Créateur a donné à l’être humain l’intelligence, la créativité, les mains, la capacité de réfléchir et de travailler, c’est précisément pour qu’il s’en serve afin de transformer le monde. De ce point de vue, le dominicain français Vincent Cosmao avait raison de considérer la transformation du monde comme une mission de l’Église catholique (cf. « Changer le monde: Une tâche pour l’Église », Paris, Cerf, 1979).
Une religion qui encourage l’homme à fuir ses responsabilités peut effectivement devenir un opium, c’est-à -dire un instrument d’endormissement. Mais une religion qui éduque à la dignité, au travail, à la responsabilité, à la justice et au service du prochain peut devenir une formidable force de transformation sociale.
Il convient donc de sortir d’une opposition artificielle entre foi et intelligence. On peut être profondément religieux tout en étant scientifique, technicien, inventeur, entrepreneur ou chercheur. Pour saint Benoît, la prière ne dispense pas du travail, la foi ne remplace pas la compétence, l’espérance n’exonère pas de la responsabilité.
L’Afrique a suffisamment attendu des solutions venues d’ailleurs. Elle doit désormais apprendre à compter davantage sur l’intelligence, le travail et la créativité de ses propres enfants.
Le message adressé par Ibrahim Traoré à la jeunesse burkinabè devrait donc être entendu comme un appel qui concerne toute l’Afrique. Il ne suffit plus de produire des diplômés ; il faut produire des compétences. Il ne suffit plus de chercher des emplois ; il faut aussi créer des entreprises et des solutions. Il ne suffit plus de parler d’industrialisation ; il faut former ceux qui construiront les usines.
L’Afrique possède une jeunesse nombreuse. Elle possède des ressources naturelles considérables. Elle possède des universités, des écoles, des chercheurs et des intellectuels. Mais elle doit maintenant faire de la formation de sa jeunesse une véritable priorité stratégique.
« Soyez pratiques », a dit Traoré. C’est peut-être une autre manière de dire à la jeunesse africaine: cessez de croire que votre avenir sera construit par les autres. Apprenez, réfléchissez, inventez, fabriquez et transformez.
Cheikh Anta Diop disait: « Formez-vous. Armez-vous de sciences jusqu’aux dents. » Ibrahim Traoré invite aujourd’hui la jeunesse à ajouter à cette science la capacité de l’appliquer. Entre les deux messages, il existe une remarquable continuité: la libération de l’Afrique passe aussi par la libération de son intelligence.
Une Afrique véritablement souveraine sera celle qui saura non seulement penser son avenir, mais aussi le fabriquer.