Du 3 au 8 août dernier à Dar es-Salaam, quelque chose se joue derrière les chants, les danses, les tambours et les débats de liturgistes. Officiellement, l’Église catholique africaine a parlé d’« inculturation ».

En réalité, elle a posé une question autrement plus géopolitique : comment être catholique sans cesser d’être africain ? Et surtout, comment apporter à Rome une foi qui ne soit pas simplement celle de Rome transportée sous les tropiques ?
Pendant cinq jours, 120 liturgistes venus de onze pays ont ausculté la messe africaine, son architecture, sa musique, ses gestes et ses silences. Ils n’ont pas déclaré la guerre au Vatican. Ils n’ont pas brûlé les missels. Ils n’ont même pas demandé de divorce avec Rome. Mais ils ont fait entendre une petite musique qui pourrait, à terme, devenir assourdissante : l’Afrique ne veut plus seulement recevoir. Elle veut aussi proposer.
Depuis des décennies, l’Église africaine avance dans une sorte de paradoxe. Elle est démographiquement l’un des moteurs du catholicisme mondial, mais demeure souvent perçue comme une Église qui apprend, applique et adapte. Comme si Rome détenait la grammaire universelle du sacré et que l’Afrique devait simplement apprendre à la prononcer avec son accent.
À Dar es-Salaam, le raisonnement s’inverse. Pourquoi la danse africaine devrait-elle systématiquement demander pardon pour entrer dans l’église ? Pourquoi le tambour serait-il suspect alors que l’orgue serait naturellement sacré ? Pourquoi l’architecture chrétienne africaine devrait-elle ressembler à une importation européenne pour être reconnue comme catholique ?
Les liturgistes ne demandent pourtant pas un carnaval religieux. Ils posent une limite claire : l’inculturation ne signifie pas la profanation. Le chant, la danse et les instruments locaux peuvent entrer dans la liturgie, à condition de rester au service de la prière. Autrement dit : africaniser la forme sans dénaturer la foi.
C’est précisément là que le débat devient intéressant. Car derrière la liturgie se profile une bataille plus vaste : celle de la souveraineté culturelle. L’Afrique catholique ne semble pas vouloir quitter Rome. Elle veut cesser d’y arriver les mains vides.
La création proposée d’un institut de liturgie pour l’Afrique est, à cet égard, bien plus qu’une recommandation académique. Elle pourrait devenir un laboratoire de souveraineté intellectuelle. Former des liturgistes africains, produire de la recherche africaine, penser l’architecture sacrée à partir des traditions du continent, élaborer des répertoires musicaux enracinés dans les cultures locales : voilà une manière douce de déplacer le centre de gravité. Rome resterait Rome. Mais l’Afrique ne serait plus seulement son immense périphérie.
Le Vatican pourrait d’ailleurs y voir une chance plutôt qu’une menace. Une Église qui compte parmi les plus dynamiques du catholicisme mondial ne peut éternellement célébrer Dieu avec les références culturelles des autres. Si le christianisme prétend être universel, il doit pouvoir se laisser transformer par les cultures qu’il rencontre. L’universalité n’est pas l’uniformité.
Le vrai danger serait donc moins une Afrique qui se désolidarise de Rome qu’une Afrique qui s’en détache faute de pouvoir y respirer culturellement. L’inculturation apparaît comme une voie médiane : rester catholique sans rester culturellement dépendant.
Dar es-Salaam n’a donc pas sonné le glas de Rome en Afrique. Pas encore. Mais les cloches ont changé de tonalité. Et dans cette nouvelle musique, l’Afrique semble vouloir passer du statut de fille docile de la catholicité à celui de grande sœur qui a désormais quelque chose à apprendre au reste de la famille. La question n’est plus : l’Afrique va-t-elle quitter Rome ? Elle est beaucoup plus embarrassante : Rome est-elle prête à laisser l’Afrique devenir pleinement elle-même sans lui demander de devenir moins catholique ?
Jean-René Meva’a Amougou