Entre étoffes éclatantes, saveurs du bassin du Congo et sacres symboliques, les femmes d’Afrique centrale ont rappelé qu’une culture vivante est aussi un levier de pouvoir.

Les podiums ne racontent pas toujours la mode. Parfois, ils racontent un continent. À l’occasion de la 64ᵉ Journée de la Femme africaine, le 31 juillet 2026 à Yaoundé, les talons ont davantage résonné comme des manifestes que comme de simples accessoires. Ici, le wax dialogue avec le raphia, les perles croisent les fibres végétales, les coiffes ancestrales tutoient les silhouettes contemporaines. Pendant une journée, l’esplanade du Conseil régional du Centre et la salle des fêtes Ongola Samba se sont transformées en une immense scène où l’Afrique centrale s’est racontée à travers ses femmes.
Originalité
Pas de folklore figé sous cloche. Plutôt une démonstration vivante d’un patrimoine qui refuse de devenir une simple carte postale. Les délégations venues des pays de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale (CEEAC) ont investi les lieux avec leurs couleurs, leurs rythmes et surtout leurs cuisines. Car les cultures se dégustent autant qu’elles s’admirent.
Sous les pavillons nationaux, les visiteurs passaient d’un pays à l’autre sans franchir de frontière. Le manioc se déclinait sous plusieurs formes, les sauces rivalisaient de caractère, les épices racontaient des histoires anciennes de commerce, de migrations et de métissages. Chaque stand devenait une ambassade où la diplomatie s’exerçait à coups de recettes familiales jalousement transmises.
Dans un monde où les identités se standardisent à la vitesse des réseaux sociaux, cette exposition avait quelque chose d’une résistance tranquille. Derrière chaque plat, chaque pagne, chaque bijou, se cachait une mémoire collective. Une façon de rappeler que le patrimoine culturel ne se limite pas aux musées ; il continue de vivre dans les gestes quotidiens des femmes.
La mode, elle aussi, avait quitté les vitrines pour redevenir un langage. Les étoffes racontaient les terroirs, les broderies évoquaient des appartenances, tandis que les accessoires faisaient dialoguer artisanat traditionnel et création contemporaine. Les stylistes présents n’ont pas seulement habillé des silhouettes ; ils ont donné une nouvelle respiration à des savoir-faire parfois menacés par la production industrielle.
Dans les allées, les smartphones immortalisent les tenues, mais les regards s’attardent surtout sur celles qui les portent. Les femmes deviennent les premières conservatrices d’un patrimoine qu’elles continuent d’inventer. Elles prouvent que tradition ne signifie pas immobilisme.
Cette célébration culturelle avait également une portée économique. Derrière les tissus, les bijoux ou les produits gastronomiques se dessine tout un écosystème d’artisanes, de couturières, de créatrices, de transformatrices agricoles et de commerçantes.
Invisible mais essentielle
Une économie souvent invisible dans les statistiques mais essentielle dans la vie quotidienne de millions de familles d’Afrique centrale.
Les visiteurs ne venaient pas uniquement acheter ; ils échangeaient des recettes, des techniques de tissage, des secrets de fabrication ou encore des histoires de transmission familiale. Les pavillons devenaient ainsi des espaces où circulaient autant les idées que les produits.
Puis vint le moment des distinctions « Place à la Femme ». L’exercice aurait pu sombrer dans la cérémonie protocolaire. Il s’est voulu au contraire un hommage aux parcours féminins qui façonnent discrètement la société. Femmes entrepreneures, responsables associatives, promotrices culturelles ou figures du développement local : toutes rappellent que les transformations profondes commencent rarement dans les grands amphithéâtres.
Mais le temps fort de la soirée restait sans doute l’élection de la Reine d’Afrique 2026. Oubliez les concours calibrés où la jeunesse constitue le principal critère. Ici, les candidates ont plus de quarante ans. Elles revendiquent leurs expériences, leurs engagements et leur maturité comme autant d’atouts.
Le concept bouscule les codes habituels de la beauté. Il célèbre des femmes dont les parcours racontent la résilience, l’entrepreneuriat, l’engagement communautaire et le leadership. La couronne devient alors moins un accessoire qu’un symbole.

Le message est limpide : la beauté ne disparaît pas avec les années ; elle change simplement de langage. Elle s’exprime dans la confiance, dans la capacité à inspirer les autres, dans l’expérience accumulée plutôt que dans les seuls critères esthétiques.
Dans une société où les femmes de plus de quarante ans deviennent souvent invisibles dans les campagnes publicitaires ou les concours classiques, cette initiative agit comme un contre-pied. Elle rappelle que l’influence ne se mesure ni au nombre d’abonnés ni à l’âge inscrit sur une carte d’identité.
Au-delà du spectacle, cette journée culturelle résonnait avec le thème de la Journée de la Femme africaine : renforcer la place des femmes dans les dynamiques de développement, tout en protégeant les patrimoines matériels et immatériels du continent.
Pour les organisateurs, impossible de dissocier culture et autonomisation économique. Derrière chaque objet d’art, chaque pagne tissé ou chaque spécialité culinaire se cache une filière susceptible de créer des emplois, notamment pour les femmes et les jeunes.
La culture cesse alors d’être une dépense de prestige pour devenir un investissement productif.
Discours
Présente à cette célébration, Pr Marie-Thérèse Abena Ondoa, ancienne ministre de la Promotion de la Femme et de la Famille et figure engagée pour les droits des femmes, a insisté sur cette dimension de transmission.
« La culture est notre première richesse. Une femme qui connaît son histoire, qui valorise ses traditions et qui transmet son patrimoine participe pleinement au développement de son pays. Préserver nos cultures, c’est aussi construire l’avenir de nos enfants. »
À ses yeux, la Journée de la Femme africaine dépasse largement le cadre commémoratif.
« Les femmes d’Afrique centrale portent une immense responsabilité : préserver nos identités tout en accompagnant la modernité. Elles savent concilier héritage et innovation. C’est cette force qui doit être reconnue et encouragée. »
Le propos trouve un écho particulier dans une région où les industries culturelles peinent encore à révéler tout leur potentiel économique malgré une créativité foisonnante.
Car derrière les défilés et les chants traditionnels se profile une question bien plus sérieuse : comment transformer cette richesse culturelle en véritable moteur de croissance ?
L’Afrique centrale possède des textiles, des savoir-faire culinaires, des objets d’art, des danses, des musiques et des récits capables de séduire bien au-delà de ses frontières. Encore faut-il structurer les filières, protéger la propriété intellectuelle des créateurs et accompagner les entrepreneures culturelles.
À Yaoundé, cette journée n’apportait évidemment pas toutes les réponses. Elle offrait cependant une image précieuse : celle d’une Afrique qui refuse d’opposer tradition et modernité.
Entre les éclats des pagnes, les parfums d’épices et les applaudissements accompagnant le couronnement de la Reine d’Afrique 2026, une certitude s’imposait. Les femmes ne sont pas seulement les gardiennes des cultures africaines. Elles en sont aussi les plus audacieuses créatrices.
Et c’est peut-être là que réside le plus beau défilé : celui d’un continent qui avance sans renoncer à son identité.
Ongoung Zong Bella