CPI : la fronde africaine

Les départs s’enchaînent comme des dominos. Après le Niger, le Mali et le Burkina Faso, voici le Tchad qui annonce à son tour son intention de quitter la Cour pénale internationale (CPI). L’argument est désormais bien rodé : une justice internationale qui regarderait presque exclusivement vers l’Afrique, comme si le continent était devenu la salle d’audience permanente de l’humanité.

Le procès de la CPI est devenu presque aussi médiatique que ceux qu’elle organise. À chaque annonce de retrait, la même accusation revient : deux poids, deux mesures. Les puissants échapperaient aux poursuites, tandis que les États africains seraient transformés en suspects habituels. Le récit séduit. Il est politiquement rentable. Il nourrit un discours souverainiste qui prospère dans une Afrique où la contestation de l’ordre international est devenue un marqueur de légitimité.

Mais la réalité est moins confortable que le slogan.
Oui, une part importante des affaires de la CPI concerne l’Afrique. Oui, de nombreux mandats d’arrêt visent des responsables africains. Pourtant, un détail est souvent oublié : plusieurs enquêtes ont été ouvertes à la demande des États africains eux-mêmes. Des gouvernements qui, incapables de juger les auteurs de crimes de guerre ou de crimes contre l’humanité sur leur territoire, avaient sollicité l’intervention de la Cour. Hier, la CPI était appelée au secours. Aujourd’hui, elle est accusée d’acharnement.

Alors pourquoi ces retraits en cascade ?
Parce que le contexte a changé. Depuis quelques années, le Sahel est traversé par une vague de ruptures. Rupture avec l’ancienne puissance coloniale. Rupture avec certaines organisations régionales. Rupture avec les partenaires occidentaux. Dans cette logique de réaffirmation de la souveraineté, la CPI apparaît comme une institution extérieure, perçue comme limitant la liberté d’action des États et de leurs dirigeants.

La création de l’Alliance des États du Sahel a accéléré cette dynamique. Les décisions ne sont plus seulement nationales ; elles deviennent politiques et régionales. Quitter la CPI envoie un message autant à l’opinion publique qu’aux partenaires internationaux : désormais, la justice doit être rendue « chez nous », selon nos propres règles.
Le paradoxe est pourtant saisissant. Les pays qui dénoncent la justice internationale sont aussi ceux où les systèmes judiciaires sont souvent fragilisés par les conflits armés, les crises institutionnelles ou les transitions militaires. Si la CPI s’efface, qui poursuivra les auteurs des massacres de civils, des crimes de guerre ou des violences contre les populations ? Les juridictions nationales en auront-elles réellement les moyens et surtout l’indépendance ?

Au fond, le débat dépasse largement la seule Cour pénale internationale. Il pose une question plus dérangeante : l’Afrique veut-elle une autre justice internationale ou ne veut-elle plus de justice internationale du tout ? Car réclamer une réforme de la CPI est une chose. Tourner le dos à toute juridiction supranationale en est une autre.
La CPI n’est pas irréprochable. Son bilan est discuté, sa lenteur critiquée, son efficacité contestée. Les absences de poursuites contre certains responsables de grandes puissances alimentent un sentiment d’injustice qui n’est pas sans fondement. Une justice universelle qui paraît sélective perd fatalement une partie de sa crédibilité.
Mais la réponse aux imperfections d’une institution consiste-t-elle à la quitter ? Ou à peser pour la transformer ? Derrière les retraits successifs se joue peut-être moins le procès de la CPI que celui d’un ordre mondial dont l’Afrique ne veut plus être uniquement l’objet. Reste une interrogation, essentielle : lorsque les caméras seront parties et que les victimes réclameront justice, qui leur répondra ?

Jean-René Meva’a Amougou

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