Depuis près de quatre ans, les campagnes de chirurgie réparatrice ont disparu du Nord-Cameroun. À Garoua comme à Maroua, soignants et patientes racontent une urgence silencieuse.
Dans sa concession de la région du Nord, Aïssatou ne compte plus les saisons qui passent. Depuis son premier accouchement, compliqué par un travail prolongé, elle vit avec une fistule obstétricale. Une fuite permanente d’urine qui a fini par emporter bien plus que sa santé. « Mon mari est parti. Les femmes du village ne s’assoient plus près de moi. Je reste à la maison », murmure-t-elle.

Son histoire ressemble à celle de centaines d’autres femmes du Septentrion. Depuis l’arrêt des campagnes de chirurgie réparatrice, à la fin de 2022, leur horizon s’est refermé. Les listes d’attente grossissent tandis que les blocs opératoires, eux, restent silencieux.
À la Délégation régionale de la Santé publique du Nord, près de 300 patientes sont aujourd’hui recensées. Toutes attendent une intervention dont l’efficacité est pourtant largement démontrée. Mais les financements internationaux qui soutenaient ces opérations se sont taris, laissant un vide que les dispositifs nationaux peinent à combler. « Nous continuons d’identifier des cas, mais nous ne pouvons plus répondre à la demande comme auparavant. C’est particulièrement frustrant parce que nous savons que ces femmes peuvent retrouver une vie normale après une intervention », confie, sous couvert d’anonymat, un médecin exerçant à Garoua.
Le paradoxe est cruel. Pendant seize ans, les campagnes de réparation avaient pourtant démontré leur efficacité. Entre 2006 et 2022, près de 400 cas ont été recensés dans le Septentrion. Plus de 350 femmes ont été opérées, dont la grande majorité avec succès. Entre 2020 et 2022, les équipes médicales affichaient un taux de guérison supérieur à 95 %, faisant de ces campagnes l’une des réussites les plus discrètes de la santé publique.
Rupture
Le retrait du principal partenaire financier a cependant bouleversé cet équilibre fragile. Les interventions se sont raréfiées, transformant des opérations autrefois régulières en initiatives ponctuelles. À Maroua, un gynécologue rencontré dans un établissement hospitalier décrit les conséquences de cette interruption. « Une fistule n’est pas seulement une lésion médicale. Elle détruit l’estime de soi, provoque des divorces, éloigne les femmes des activités économiques et les enferme dans une profonde marginalisation. Plus elles attendent, plus les séquelles psychologiques deviennent lourdes ».
Djenabou en sait quelque chose. Pendant près de dix ans, elle a vécu recluse, persuadée qu’aucun traitement n’existait. C’est un agent de santé communautaire, venu dans son village pour une campagne de vaccination, qui l’a orientée vers une consultation spécialisée. « J’avais perdu tout espoir. Je pensais que Dieu m’avait abandonnée », raconte-t-elle, les yeux baissés.
Flux
Aujourd’hui encore, quelques interventions sont réalisées grâce aux efforts du ministère de la Santé publique, notamment au Centre national de réparation des fistules obstétricales de Maroua ou lors de campagnes ponctuelles. Mais les besoins dépassent largement les capacités disponibles. « Chaque mois, de nouvelles patientes arrivent. Nous les inscrivons sur les listes, mais nous ne savons pas quand nous pourrons les opérer », reconnaît un responsable médical de la région de l’Extrême-Nord, préférant garder l’anonymat. « L’attente est devenue notre principal traitement, et c’est le plus douloureux. »
Dans les villages du Septentrion, les femmes continuent donc d’espérer. Non pas un miracle médical, mais simplement le retour d’une chirurgie qui, hier encore, rendait la dignité à celles que la maternité avait brisées.
Bobo Ousmanou