Dans notre soci?t? en qu?te de rep?res, les titres acad?miques et les dipl?mes continuent d?impressionner, souvent ? tort.

On admire celui qui est docteur, on s’incline devant le professeur titulaire, on s??merveille devant le ma?tre de conf?rences. Pourtant, au-del? de ces honneurs, il est urgent de se poser une question fondamentale : qu’est-ce qui fait r?ellement la valeur d?un homme ? Est-ce la reconnaissance institutionnelle ou bien l??thique de vie ? Est-ce le prestige du statut ou bien la fid?lit? aux principes ? C?est ? ces interrogations que je souhaite r?pondre ici, en affirmant avec force que le respect d? ? un homme ne se fonde ni sur son grade, ni sur son rang, mais sur sa constance morale. Et qu?un professeur, s?il trahit sa parole, devient indigne du titre qu?il porte, quel que soit son niveau d’?tudes ou ses r?alisations acad?miques.
I. Les titres ne font pas l?homme
Le d?bat r?cent suivi sur Facebook autour des titres acad?miques docteur, ma?tre de conf?rences, professeur titulaire illustre bien un certain aveuglement collectif. Il ne s?agit ?videmment pas de nier le m?rite que repr?sente l?obtention de tels grades. Ils sont souvent le fruit d?ann?es de travail, de recherche et de sacrifices personnels. Mais ils ne devraient en aucun cas ?tre une fin en soi, ni un gage absolu de respect.
Un homme peut ?tre professeur d?universit? et n?avoir ni int?grit? ni courage. Il peut cumuler des publications scientifiques tout en manquant totalement de droiture dans sa vie quotidienne. Ce que nous oublions trop souvent, c?est que la valeur d?un homme se mesure ? la coh?rence entre ses paroles et ses actes, ? sa fid?lit? ? la v?rit?, ? sa capacit? ? d?fendre ses convictions, m?me dans l?adversit?.
II. Les grands hommes : non pas des dipl?m?s, mais des hommes de principe
Prenons l?exemple de Jean-Paul Sartre. S?il a marqu? les esprits, s’il a eu plus d’influence que Raymond Aron qui n??tait pas moins brillant en classe, ce n?est pas uniquement en raison de ses talents philosophiques, mais parce qu?il a su incarner ses id?es. Il n??tait pas seulement un penseur, il ?tait un acteur du changement. Pendant Mai 68, il ne s?est pas content? d??crire dans son bureau ; il a pris part aux manifestations, a soutenu les ?tudiants, est all? jusqu?? braver le pouvoir. Ce courage a impressionn? jusqu?? ses ennemis. Le g?n?ral de Gaulle, lui-m?me, refusa de faire arr?ter Sartre, affirmant : ? On n?arr?te pas Voltaire. ?
Avant lui, ?mile Zola montra la voie avec la publication de « J?accuse », une lettre ouverte courageuse en faveur du capitaine Alfred Dreyfus. Il y mit sa r?putation, sa carri?re, et m?me sa vie en jeu. Et, s?il fut acclam? le jour de son enterrement, le 6 octobre 1902, par une foule immense, ce n??tait pas pour ses ?uvres litt?raires seulement, mais pour son combat pour la justice et la v?rit?. C?est ce genre d?hommes qui m?rite notre respect. Non pas ? cause de leurs titres, mais ? cause de leur courage moral.
III. L?h?ritage des intellectuels africains : dignit? et engagement
En Afrique aussi, nous avons eu nos figures d?honneur : Ernest Boka, Bernard Dadi?, Marcel Ett?, Harris Memel Fot?, Mongo Beti, Fabien Eboussi Boulaga, Jean-Marc Ela, Joseph Ki-Zerbo, Norbert Zongo, Ngugi Wa Thiong’o? Leur influence ne r?sidait pas dans leurs titres, mais dans ce qu?ils ont repr?sent? pour la soci?t?. Ils ?taient porteurs de v?rit?, d?fenseurs d?une justice sociale, critiques envers le pouvoir lorsque cela ?tait n?cessaire. Et c?est justement cette exigence morale qui manque cruellement ? une partie de l?intelligentsia contemporaine.
Aujourd?hui, que voyons-nous ? Des enseignants, des ma?tres de conf?rences, des professeurs qui renient leurs engagements au gr? des int?r?ts personnels. Ils critiquent aujourd?hui un r?gime et s?y rallient demain, sans explication ni honte. Ils d?noncent le tribalisme, la mauvaise gouvernance, l?injustice sociale, pour finir quelques ann?es plus tard dans les rangs m?mes de ceux qu?ils conspuaient. O? est la constance ? O? est l?honneur ?
IV. La trahison morale : un crime contre l?intelligence
La trahison des valeurs est encore plus grave chez ceux qui sont cens?s former l??lite intellectuelle du pays. Quand un professeur retourne sa veste par int?r?t, il commet un crime contre l?intelligence, car il corrompt la parole, vide de sens l?enseignement, et d?soriente ceux qui le prennent comme mod?le. Un tel homme, aussi dipl?m? soit-il, devient indigne de la mission ?ducative.
Dans un pays s?rieux, de tels ren?gats seraient d?chus de toute consid?ration. On n?accepte pas qu?un enseignant, gardien de la conscience critique, devienne l?outil d?un r?gime autoritaire. On ne pactise pas avec l?injustice pour quelques avantages mat?riels. On ne trahit pas ses convictions pour une nomination, un poste, un voyage ? l??tranger. Et pourtant, en C?te d?Ivoire comme ailleurs, les exemples se multiplient : des professeurs qui d?noncent le tribalisme institutionnalis? un jour et le justifient le lendemain ; des intellectuels qui protestent devant la basilique de Yamoussoukro, puis qui font all?geance au pouvoir qu?ils accusaient. Le peuple les regarde. Il ne les respecte pas.
V. L?homme v?ritable : fid?lit?, courage, dignit?
Nos anc?tres, dans les soci?t?s africaines traditionnelles, ne consid?raient pas un homme par la richesse qu?il ne poss?dait ni par les honneurs qu?il recevait, mais par sa droiture, son honn?tet?, son courage face ? l??preuve. L?homme ?tait celui qui ne se vendait pas. Celui qui tenait sa parole, m?me au prix de sa vie. Celui qui, une fois engag?, ne reculait pas. C?est cette conception de l?homme que nous devons retrouver. Elle seule peut redonner ? nos soci?t?s un cap moral. Elle seule peut sauver l??cole, l?universit?, et la nation. Un professeur digne de ce nom n?est pas celui qui brille par ses publications ou ses relations politiques. C?est celui qui incarne ce qu?il enseigne, qui ose dire non ? l?injustice, qui refuse de trahir, m?me quand il est seul.
Je pr?f?re mille fois un simple instituteur qui reste fid?le ? ses principes qu?un professeur agr?g? qui flatte les puissants, qui mange ? toutes les tables, qui vend son ?me pour quelques miettes de pouvoir. Le premier est un homme. Le second n?est qu?un pantin savant.
Conclusion
Un professeur qui renie sa parole ne vaut rien. Il peut accumuler les dipl?mes, les distinctions et les fonctions prestigieuses ; il n?aura jamais le respect du peuple s?il trahit ses engagements. Car la v?ritable grandeur n?est pas dans les titres, mais dans la constance morale. Il est temps que nos soci?t?s cessent de v?n?rer les grades et commencent ? honorer les vertus. Que nous admirions non ceux qui brillent, mais ceux qui tiennent bon. Que nous respections non ceux qui r?ussissent, mais ceux qui restent fid?les ? eux-m?mes.
L?Afrique changera le jour o? la coh?rence deviendra un titre plus prestigieux que celui de professeur titulaire.
Jean-Claude DJEREKE