Un Libanais maire en C?te d?Ivoire ? Une id?e s?duisante, mais frein?e par quatre r?alit?s

L??lection de Zohran Mamdani, Am?ricain d?origine indienne, ? la t?te de la mairie de New York continue de susciter des d?bats ? travers le monde.

Inspir?s par cet exemple, certains Libanais vivant en C?te d?Ivoire ont exprim? le souhait qu?un des leurs puisse, un jour, devenir maire, d?put?, voire ministre dans notre pays d?accueil. Pourquoi pas ?, pourrait-on dire, car la C?te d?Ivoire a toujours ?t? un pays ouvert, hospitalier, g?n?reux ? l??gard des ?trangers. Peu de nations au monde ont accueilli autant d??trangers que la n?tre, et peu leur ont offert autant d?opportunit?s ?conomiques et sociales.

Pourtant, un tel r?ve para?t difficile ? concr?tiser aujourd?hui, et cela pour quatre raisons principales qui tiennent moins ? la loi qu?? la m?moire collective et aux rapports humains. Ces raisons ne rel?vent pas de la haine ni du rejet, mais d?une s?rie de comportements, d?attitudes et d?histoires qui ont nourri la m?fiance.

La premi?re raison est morale. Les Libanais sont souvent per?us, en Afrique de l?Ouest, ? travers le prisme de ce que subissent les Africains subsahariens au Liban. Les reportages, les t?moignages et les enqu?tes d?ONG ont r?v?l? les traitements inhumains inflig?s ? de nombreux travailleurs africains, en particulier des femmes venues du Ghana, du Nig?ria, d??thiopie, du S?n?gal ou de Sierra Leone.

Les images d?Africaines battues, priv?es de salaire, retenues contre leur gr?, parfois pouss?es au suicide, ont profond?ment choqu? les consciences africaines. Ces pratiques, largement document?es, sont li?es au syst?me dit de la kafala, qui donne ? l?employeur un quasi-pouvoir de propri?t? sur le travailleur. M?me si tous les Libanais n?y participent pas et que certains d?noncent eux-m?mes ces abus, le symbole reste violent: comment comprendre que ceux dont les compatriotes maltraitent des Africains au Moyen-Orient puissent aujourd?hui pr?tendre les diriger politiquement en Afrique ?

Ce pass? r?cent cr?e une blessure de confiance. Il faut la reconna?tre et la soigner avant d?esp?rer b?tir une fraternit? civique solide.

Les conditions de travail en C?te d?Ivoire: une injustice prolong?e

Le deuxi?me obstacle tient aux conditions de travail impos?es, dans certains cas, aux employ?s ivoiriens par des employeurs d?origine libanaise. Beaucoup se plaignent de salaires tr?s bas, d?horaires ?puisants, de l?absence de contrats en bonne et due forme, ou du non-respect des cong?s et des droits sociaux. Ces pratiques, bien que non g?n?ralis?es, ternissent l?image d?une communaut? souvent prosp?re et ?conomiquement influente.
Le ressentiment social se nourrit de cette impression d?exploitation. Dans une soci?t? o? la pauvret? reste ?lev?e, voir des ?trangers s?enrichir tout en payant mal leurs employ?s cr?e une fracture morale et politique. On ne peut pr?tendre ? la direction d?une commune ou d?une circonscription si une partie importante de la population vous per?oit comme injuste ou insensible ? la souffrance des travailleurs.

Troisi?me critique: la corruption.

De nombreux Ivoiriens accusent certains op?rateurs ?conomiques ?trangers ? parmi lesquels des Libanais ? de corrompre des agents de l?administration, des collecteurs d?imp?ts, voire des forces de l?ordre, afin d??chapper ? leurs obligations fiscales ou de r?gler des litiges ? leur avantage.

M?me si ces pratiques ne concernent pas tous les entrepreneurs, elles alimentent le sentiment que la loi ne s?applique pas de la m?me mani?re ? tous. Dans l?esprit du citoyen, le pouvoir ?conomique se confond alors avec l?impunit?. Or, pour pr?tendre ? des responsabilit?s politiques, il faut ?tre au-dessus de tout soup?on. Tant que ce climat de m?fiance persistera, les ambitions politiques des ressortissants libanais resteront limit?es, quel que soit leur m?rite individuel.

Le repli communautaire: obstacle ? la confiance

Le quatri?me frein est sociologique. Les Libanais, en C?te d?Ivoire, forment une communaut? soud?e, mais souvent ferm?e. Ils vivent entre eux, se marient entre eux, se fr?quentent majoritairement entre eux. Ce choix de pr?server leur identit? culturelle et religieuse est compr?hensible ; toutefois, il renforce l?id?e d?un repli communautaire, d?une distance sociale qui emp?che la v?ritable int?gration.

Dans l?imaginaire populaire, cette s?paration volontaire se traduit par une suspicion : ?Ils ne veulent pas vivre avec nous, mais ils veulent nous diriger.? Or, la politique repose avant tout sur le lien social, la proximit? et la confiance. Tant que les barri?res symboliques ne tomberont pas, la conqu?te du c?ur ?lectoral ivoirien sera difficile.

Un dialogue de v?rit? pour d?passer la m?fiance

Ces quatre raisons n?ont pas vocation ? nourrir la haine, mais ? rappeler une v?rit?: la confiance politique ne se d?cr?te pas, elle se m?rite. Si un jour un Libanais souhaite se pr?senter ? une fonction publique en C?te d?Ivoire, il devra incarner une autre mani?re d??tre, un rapport nouveau aux citoyens, fond? sur la justice, le respect et la transparence.

Il faudra aussi que la communaut? libanaise, dans son ensemble, s?engage dans un processus de r?conciliation symbolique avec l?Afrique subsaharienne. Cela passe par la condamnation claire des mauvais traitements inflig?s aux Africains au Liban, par des gestes de solidarit? envers ces victimes et par un effort visible pour am?liorer les conditions de travail de leurs employ?s ici. Il ne s?agit pas de repentance, mais de responsabilit?.

De leur c?t?, les Ivoiriens doivent ?viter la tentation de la g?n?ralisation. Tous les Libanais ne sont pas coupables des abus constat?s. Beaucoup vivent paisiblement, respectent la loi, paient leurs imp?ts et participent au d?veloppement du pays. Reconna?tre ces diff?rences, c?est aussi une marque de maturit?.

La politique, miroir de la justice sociale

Un Libanais maire en C?te d?Ivoire ? L?id?e n?est pas impensable. Elle pourrait m?me symboliser une nouvelle ?tape de notre ouverture. Mais cette ouverture exige d?abord la v?rit?, la justice et la r?ciprocit?. L?Afrique ne peut pas tendre la main ? ceux qui la m?prisent ailleurs, ni confier le pouvoir local ? ceux qui exploitent ses enfants sur place.

Les Libanais de C?te d?Ivoire ont, pour beaucoup, contribu? ? la vitalit? ?conomique du pays. ? eux maintenant de montrer, par des actes, qu?ils partagent nos valeurs de respect et d??galit?. Alors, peut-?tre, un jour, les Ivoiriens verront en eux non plus des ?trangers fortun?s, mais des compatriotes de c?ur, capables de servir la cit? avec loyaut? et humanit?. Car la vraie int?gration ne se mesure pas au nombre d?ann?es pass?es dans un pays, mais ? la qualit? du lien tiss? avec ceux qui l?habitent.

Jean-Claude Dj?r?k?

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