Quand des adversaires s?rieux sont ?cart?s, quand la participation est anormalement faible et que la soci?t? se fissure davantage, la fiert? se change vite en interrogation morale.

En C?te d?Ivoire, les r?sultats provisoires de l??lection ont attribu? 89,77 % des voix ? Alassane Dramane Ouattara ? un chiffre qui a ?t? salu? par ses partisans mais d?nonc? par ses d?tracteurs comme le produit d?un paysage politique neutralis?.
Une ? victoire ? arithm?tique ne vaut pas forc?ment une victoire nationale. La v?ritable grandeur d?un pays ne se mesure pas seulement ? l?aune des chantiers, des gratte-ciel ou des inaugurations rutilantes. Elle se lit dans la qualit? de la vie commune, dans la confiance r?ciproque entre citoyens, dans la capacit? ? partager un destin commun malgr? nos diff?rences.
Or, aujourd?hui, la C?te d?Ivoire para?t d?chir?e entre deux camps irr?concili?s: ceux qui soutiennent l?homme au score immense et ceux qui le consid?rent comme la cause de leur malheur. Ces camps ne se parlent plus ; ils se regardent comme des ennemis potentiels et la maison commune vacille. Les analogies litt?raires ? Tanga nord contre Tanga sud, utilis?es par Eza Boto dans « Ville cruelle » ? ne semblent plus si lointaines.
Le traumatisme n?est pas seulement symbolique. Avant m?me ce scrutin, des voix avaient demand? la publication int?grale des conclusions de la Commission Dialogue, V?rit? et R?conciliation pr?sid?e par feu Charles Konan Banny, afin d?en tirer des le?ons et des r?parations. Le flou entourant la mise ? disposition de ce rapport et l?impression d?un processus de r?conciliation b?cl? nourrissent le sentiment que la r?paration des blessures n?a jamais ?t? une priorit? r?elle. Ceux qui esp?raient une r?conciliation sinc?re y voient une occasion manqu?e.
Le c?ur du probl?me est politique et moral ? la fois
Un pouvoir qui se pr?sente comme le seul garant de la protection d?un groupe (les Nordistes et les Musulmans) ? en mobilisant la peur, en instrumentalisant l?identit? ? fabrique des fronti?res sociales qui, demain, risquent de devenir des lignes de feu. Quand le chef capable d?apaiser les tensions est per?u comme celui qui a attis? la haine ? par des paroles, des exclusions, des pratiques de favoritisme ethnique ?, la possibilit? m?me d?une politique de r?conciliation est compromise. Les actes comptent autant que les mots: refuser la transparence, marginaliser des opposants, ou remodeler les r?gles du jeu ?lectoral suscite une l?gitimit? contest?e et une col?re qui peut d?g?n?rer. Les observateurs ont not? que des figures politiques majeures ont ?t? jug?es in?ligibles et que la participation ?lectorale a ?t? plus faible que par le pass?, signes d?un climat de d?fiance.
Alors, que faire ?
B?tir une nation n?est pas un simple slogan. C?est un programme exigeant, fait d?humilit? et de responsabilit?s partag?es. Voici, en quelques grands principes, ce que cela exige aujourd?hui:
reconna?tre et juger les crimes politiques et les violences pass?es, garantir que les coupables soient sanctionn?s et que les victimes obtiennent r?paration effective; ??encourager des espaces o? l?on peut se dire la v?rit? sans crainte ? o? chaque camp reconna?t ses torts. Cela suppose un leadership qui donne l?exemple, non qui attise la stigmatisation; ??revoir le d?coupage ?lectoral, les modalit?s d?inscription et d??ligibilit? de fa?on consensuelle, pour que la comp?tition politique redevienne loyale et inclusive. Les manipulations de ces r?gles d?truisent la confiance;
??investir dans l??ducation civique pour que chaque enfant grandisse avec l?id?e que la citoyennet? prime sur l?appartenance ethnique ou religieuse.
On ne construit pas une maison commune en privil?giant la dur?e au pouvoir ou en r?servant les plus hauts postes ? un cercle ethnique restreint. Les ponts et les routes sont utiles ? et n?cessaires ? mais ils restent des moyens si, en dessous, la soci?t? se fracture. La vraie r?ussite d?un ?tat est que ses enfants cessent de se regarder ? en chiens de fa?ence ? et commencent ? se reconna?tre comme membres d?une m?me famille politique.
L?urgence est r?elle. Si l?on laisse la haine s?enraciner, on court le risque de nouvelles trag?dies, de nouveaux ? Nahio ? ? qu?on prenne ce nom comme une m?taphore d?une violence qui pourrait rena?tre. La r?conciliation n?est pas un luxe. C?est une n?cessit? de survie nationale. Et elle suppose une volont? partag?e ? des ?lites, mais surtout des citoyens ? de reconstruire la confiance et d?inventer des m?canismes de cohabitation politique durables.
Enfin, il faut rappeler que la nation est essentiellement un projet. Elle ne se limite pas ? un territoire, un drapeau ou une c?r?monie officielle. Elle est cet attachement ? un bien commun, le d?sir d?habiter ensemble une maison que nous entretenons collectivement. Ce projet n?avancera pas sans repentance, sans r?paration ni sans transformations institutionnelles. Il faut donc appeler tous les acteurs ? dirigeants, opposition, soci?t? civile, chefs traditionnels, jeunes ? ? un sursaut de responsabilit?.
La question que nous pose un score massif dans un contexte d?exclusions n?est pas seulement: qui a gagn? ? Mais ? quel prix ? Si la victoire signifie la perte progressive d?un imaginaire national, il vaut mieux perdre des ?lections et pr?server la nation que de remporter des scrutins au terme desquels la maison commune est irr?m?diablement fissur?e. La fiert? d?un pourcentage ne compense jamais la perte d?un peuple debout, uni et capable de marcher ensemble vers un avenir partag?.
Jean-Claude Dj?r?k?