Depuis quelque temps, une formule devenue virale est syst?matiquement servie ? ceux qui choisissent de battre le pav? contre le r?gime Ouattara : ? Ils envoient les enfants des autres ? l?abattoir pendant que leurs propres enfants sont au chaud. ? Cette phrase, souvent utilis?e par des ministres ou des journalistes proches du pouvoir, vise ? discr?diter les mouvements de contestation populaire en insinuant une manipulation des masses par une ?lite hypocrite. Mais cette critique, en apparence frapp?e du bon sens, est en r?alit? fallacieuse, injuste et profond?ment malhonn?te. Elle r?v?le davantage le m?pris de certains pour les aspirations l?gitimes du peuple que leur attachement ? une v?rit? ou ? la justice. Il est donc temps de remettre les pendules ? l?heure.

Une lecture s?lective de l?histoire r?cente
Ceux qui se permettent de lancer cette accusation ont visiblement la m?moire courte ? ou tr?s s?lective. Car, si l?on jette un ?il sur l?histoire politique r?cente de la C?te d?Ivoire, il est ?vident que certains leaders de l?opposition ont toujours ?t? en premi?re ligne lorsqu?il s?agissait de marcher contre l?injustice ou l?arbitraire.
Le pr?sident Laurent Gbagbo, qu?on l?aime ou non, a souvent ?t? vu dans la rue avec sa famille. Sa femme Simone Gbagbo, figure de la lutte syndicale et politique, ?tait constamment ? ses c?t?s dans les combats de rue. Michel Gbagbo, leur fils, a lui aussi ?t? emprisonn? pour ses engagements, preuve qu?il n?a pas ?t? tenu ? l??cart du feu. Quant ? Pascal Affi N?Guessan, il n?a jamais attendu que le peuple aille seul au front. Lors des grandes manifestations, il ?tait toujours pr?sent, au milieu des militants, assumant pleinement son r?le de leader engag?.
Que dire, dans le m?me temps, du camp pr?sidentiel ? Qui, honn?tement, peut affirmer avoir vu un seul enfant d?Alassane Ouattara participer ? une marche du RDR ou du RHDP ? Aucun. Et cela n?a jamais ?t? exig? non plus. Ce n?est pas l? que le b?t blesse.
Le probl?me, c?est l?utilisation constante de cet argument pour d?l?gitimer les actions populaires et semer la peur. Manifester n?est pas un service ? rendre ? un politicien. La r?alit?, c?est que les Ivoiriens ne descendent pas dans la rue parce que tel ou tel leader leur en a donn? l?ordre. Ils le font, d?abord et avant tout, parce qu?ils estiment que leur vie ne s?am?liore pas. Parce qu?ils ressentent dans leur chair les cons?quences des choix politiques d?un r?gime qu?ils jugent injuste, sourd, ou arrogant. Parce qu?ils n?ont plus d?autre levier que la rue pour se faire entendre. On ne manifeste pas pour faire plaisir ? Gbagbo, ? Affi, ? Soro ou ? Tidjane Thiam. On manifeste pour soi-m?me, pour son avenir, pour ses enfants, pour sa dignit?. C?est une d?cision intime, personnelle, politique certes, mais fond?e sur un v?cu, une souffrance, une col?re, une aspiration.
Si certains estiment qu?Alassane Ouattara a fait un travail remarquable, qu?il a transform? le pays, qu?il a redonn? ? la C?te d?Ivoire son ?clat, qu?ils restent donc chez eux. Personne ne les oblige ? manifester. Mais qu?ils laissent ceux qui ont une autre lecture de la situation exercer leur droit. Car il s?agit bien d?un droit, reconnu par la Constitution ivoirienne, comme par tous les instruments internationaux auxquels notre pays a souscrit. Le vrai probl?me n?est donc pas dans la pr?sence ou l?absence des enfants des leaders politiques dans la rue.
Il est dans la r?ponse disproportionn?e des autorit?s face aux manifestations. Il est dans le recours syst?matique ? la force, aux arrestations arbitraires, aux intimidations. Il est dans l?incapacit? du pouvoir actuel ? supporter la moindre contradiction sans brandir les matraques ou remplir les ge?les. Or, toute d?mocratie v?ritable suppose l?existence d?un espace de libert? pour les opinions divergentes, pour les critiques, pour la col?re populaire. Manifester, ce n?est pas attaquer la R?publique, c?est en faire vivre les principes fondamentaux. Les grands hommes d??tat ne sont pas ceux qui ?touffent les protestations, mais ceux qui savent les entendre, les canaliser et y r?pondre avec intelligence. Refuser ? un peuple le droit de manifester, c?est lui refuser la parole. Et, lorsqu?on prive un peuple de la parole, il finit toujours par prendre les armes ? ce que personne ne souhaite. La manifestation pacifique est donc une soupape d?mocratique. Emp?cher cette respiration revient ? ?touffer la nation.
Ce qu?il faut vraiment dire aux Ivoiriens
Plut?t que de leur r?p?ter sans cesse qu?ils sont manipul?s, infantilis?s ou utilis?s, il serait temps de faire confiance ? la maturit? politique des Ivoiriens. Ce peuple a suffisamment souffert, suffisamment appris, suffisamment perdu pour savoir ce qu?il fait. Quand un homme ou une femme d?cide de marcher, malgr? les risques, ce n?est pas par na?vet?, mais par conviction. Ce que nous devrions dire aux Ivoiriens, ce n?est pas : ? ne sortez pas, vous allez vous faire tuer ?. Ce devrait ?tre : ? sortez, mais restez pacifiques. Soyez nombreux, soyez organis?s, soyez vigilants. ? Et surtout : ?exigez que vos droits soient respect?s.? Voil? le discours qu?un gouvernement respectueux de son peuple devrait tenir. Pas celui de la peur, de la division ou du m?pris.
Conclusion : la rue n?est pas une trahison
En d?finitive, vouloir d?courager les manifestations en brandissant l?absence des enfants de leaders, c?est d?tourner le regard des vraies causes de la col?re sociale. Ce n?est pas une strat?gie politique, c?est une diversion. Ce que les Ivoiriens demandent, c?est d??tre entendus, pas jug?s.
Marcher n?est ni un crime, ni une preuve de manipulation. C?est une d?marche citoyenne, courageuse, essentielle dans un pays o? les canaux de dialogue sont souvent verrouill?s. Tant que des injustices persisteront, tant que les libert?s seront bafou?es, tant que le pouvoir refusera de se remettre en question, les gens descendront dans la rue ? avec ou sans les enfants de leurs leaders. Et ce droit, personne n?a le droit de le leur contester.
Jean-Claude DJEREKE