Il est parti comme il a v?cu: dans la discr?tion, loin du tumulte et des projecteurs, dans ce silence digne qui fut sa marque.

Beaucoup d?entre nous ignoraient m?me qu?il ?tait malade. Brou Amessan Pierre ?tait de ceux dont la souffrance se cache derri?re un sourire r?serv?, un mot d?encouragement, une pens?e tourn?e vers les autres plut?t que vers lui-m?me.
Il ressemblait ? ce loup dont Alfred de Vigny a c?l?br? la noblesse tragique dans « La Mort du Loup ». Comme lui, il a « rendu l??me sans jeter un cri », car, « ? voir ce que l?on fut sur terre et ce qu’on laisse, seul le silence est grand ». Son silence, ce n??tait ni une faiblesse ni une r?signation. C??tait une forme de grandeur, une fid?lit? ? sa pudeur naturelle, un refus de l?apitoiement.
Dans les rares ?changes que j?ai eu le privil?ge d?avoir avec lui, jamais je ne l?ai entendu se plaindre. Et pourtant, il souffrait. Il souffrait en silence, peut-?tre de la m?me douleur que ceux dont les comptes avaient ?t? bloqu?s injustement pour avoir pris la d?fense de la R?publique. Une souffrance morale, une douleur d?injustice, mais qu?il portait sans bruit, comme on porte une croix.
Je me souviens encore de l??mission catholique qu?il animait avec tant de ferveur. Elle d?butait par un chant en langue dida, Klwegnon, le ayo Awoukoua bo nan fia fia (Seigneur, merci grandement), compos? par Alain Grah de Brayeri. Cette ?mission n??tait pas une simple case de programmation sur la grille de la RTI. C??tait pour lui un v?ritable minist?re. Il sillonnait le pays, visitait des paroisses, dialoguait avec des ?v?ques et pr?tres, ?coutait les fid?les. Il connaissait l??glise catholique de C?te d?Ivoire comme peu la connaissent. Mais, fid?le ? son temp?rament r?serv?, il gardait ces tr?sors dans son c?ur, « comme Marie », selon l?expression ?vang?lique.
Il fallait gagner sa confiance pour qu?il accepte de se livrer un peu. Mais, une fois ce lien ?tabli, ses paroles devenaient sagesse, m?moire et inspiration. ? la t?te de la RTI, dans des circonstances souvent troubl?es, il joua un r?le d?cisif. Il informa, expliqua, rassura. Surtout, il donna du courage aux Ivoiriens. ? la fin du journal t?l?vis? de 20h, sa formule de cl?ture devenait un cri d?esp?rance: « Haut les c?urs » ? Sursum corda, en latin. Ce latin qu?il avait appris sur les bancs du Petit S?minaire Saint-Dominique Savio de Gagnoa, aux c?t?s d?autres figures comme Joseph Gu?hi Gnagnon.
Brou Amessan ?tait aussi un homme de parole, au sens noble du terme. Il croyait au pouvoir du verbe, ? la puissance des mots justes, ? la force tranquille de l?engagement. Le dernier message qu?il m??crivit, le 8 juillet 2025, disait ceci: « Bonsoir, cher fr?re. Il faut rassembler tous tes ?crits pour un livre. Il y a de la mati?re. Merci. Bonne soir?e. Ici, il est 20 h 55. »
Comme souvent, il avait vu juste. Ce projet de livre, je l?avais ? l?esprit, mais lui avait d?j? pressenti l?urgence de le mener ? bien. Il ne pourra malheureusement pas le lire. Et cela me fait mal. Car j’aurais tant voulu avoir son regard, son avis, son approbation, sa voix, encore une fois, pour dire: « Haut les c?urs. »
Mais ce qui me ronge encore davantage, c?est le silence des institutions ? son sujet. Aucun hommage, aucun mot de ceux qui lui ont succ?d? ? la t?l?vision nationale. Ceux-l? m?me qui, aujourd?hui, brandissent les grands discours de r?conciliation et de coh?sion n?ont pas trouv? utile de saluer la m?moire d?un homme qui, toute sa vie, a servi l??tat avec loyaut? et intelligence. Ce n?est pas seulement une erreur. C?est une faute morale.
Ce traitement n?est pas in?dit. Bernard Dadi?, lui aussi, figure tut?laire de notre culture, fut victime de la m?me indiff?rence. Il semble que notre pays ait encore du mal ? honorer ses fils et filles lorsqu?ils ne sont plus l?. Et pourtant, quels que soient nos d?saccords, quels que soient les contextes politiques, il est un devoir qui nous d?passe tous: celui de rendre hommage ? ceux qui ont ?t? de grands serviteurs de la R?publique.
Brou Amessan Pierre n?attendait ni statue, ni louanges. Il ne cherchait pas la reconnaissance publique. Il aurait pu dire, comme le loup de Vigny: « Fais ?nergiquement ta longue et lourde t?che dans la voie o? le sort a voulu t’appeler. Puis apr?s, comme moi, souffre et meurs sans parler. »
Mais nous, ses contemporains, avons le devoir de ne pas laisser ce silence recouvrir sa m?moire. Il ne s?agit pas de briser la discr?tion qui fut sienne, mais de la reconna?tre comme une forme d??l?gance, une mani?re d??tre au monde que nous aurions tort d?oublier.
Aujourd?hui, alors que sa voix s’est tue, il nous reste ses actes, ses paroles, ses silences aussi. Il nous reste surtout une exigence: continuer ? ?uvrer dans la v?rit?, l?humilit? et le service. Et ? chaque fois que la tentation du d?couragement nous guettera, souvenons-nous de sa voix grave et pos?e, concluant le journal par ce mot d?esp?rance: « Haut les c?urs! »
Jean-Claude DJEREKE