Il est des moments dans la vie d?un peuple o? se pose, avec une insistance br?lante, la question du sens. Pourquoi tant de renoncements ? Pourquoi une si grande facilit? ? courber l??chine, ? pactiser avec ses propres bourreaux, ? se vendre au plus offrant ?

En C?te d?Ivoire, ces interrogations s?imposent ? l?observateur honn?te d?s lors qu?il scrute l?histoire r?cente. Car, ? bien y regarder, notre mal profond ne r?side pas uniquement dans les coups d??tat, les r?bellions ou les fraudes ?lectorales, mais dans une autre trag?die plus silencieuse et plus perverse : le culte de l?argent, la sacralisation du mat?riel, la vente syst?matique de la dignit? contre quelques miettes. Il est temps d?en finir.
la le?on cruelle de la poule et des grains de bl?
L?histoire racont?e par Ferro Bally ? propos de Hitler et de la poule n?a rien d?anodin. Il s’agit d?une all?gorie brutale mais limpide du pouvoir par la terreur, de la soumission par l?humiliation, de la domination par l?avilissement. Ce jour-l?, devant un auditoire attentif, Hitler plume une poule vivante, la blesse, la torture, l?humilie. Puis, sans un mot, il jette au sol quelques grains de bl?. La poule, affam?e, souffrante, s?approche, picore et suit docilement son bourreau.
Et Hitler de conclure : ? C?est ainsi que
l?on gouverne les l?ches, les idiots et les faibles.
Sommes-nous devenus cette poule ?
Acceptons-nous, ann?e apr?s ann?e, mandat apr?s mandat, d??tre plum?s dans notre dignit?, notre m?moire, notre esp?rance, pour ensuite courir derri?re quelques « grains de bl? » ? La m?taphore est saisissante. Et elle prend tout son sens quand on pense aux r?cents ?v?nements politiques en C?te d’ivoire.
soumission politique et m?moire courte
En 2020, alors que le peuple contestait avec raison la candidature inconstitutionnelle de M. Ouattara ? un troisi?me mandat, plusieurs leaders de l?opposition avaient fait preuve de courage. Ils d?non?aient la d?rive autoritaire, appelaient ? la d?sob?issance civile, organisaient des manifestations. Certains furent arr?t?s, d’autres s?exil?rent. Le peuple, une fois de plus, fut brutalis?, endeuill?, r?duit au silence. Puis, le temps a pass?. Et, comme dans un triste refrain, beaucoup de ces m?mes leaders sont revenus ? la table du pouvoir : certains pour « travailler sous lui », d’autres pour « travailler avec lui ». Les discours de r?sistance ont ?t? remplac?s par des discours de « r?conciliation ». Le mot est beau. Mais, dans ce cas pr?cis, il a surtout servi de masque ? la compromission.
? force d?accepter de manger dans la main de celui qui les a opprim?s, ces responsables politiques ont fini par ressembler ? la poule de Hitler. Et le peuple ? D?sabus?, il regarde, muet, r?sign?. Mais pour combien de temps encore ?
l?argent : cette nouvelle religion nationale
Derri?re cette r?signation se cache un mal plus insidieux : le culte de l’argent. L?Ivoirien, comme beaucoup d?Africains, est aujourd?hui obs?d? par l?enrichissement.
Non pas par la richesse au sens noble ? celle que l?on b?tit ? force d?efforts, d?ing?niosit?, de m?rite ?, mais par l?argent facile, l?argent corrupteur, l?argent humiliant. Pour quelques billets, certains sont pr?ts ? trahir leurs convictions, ? renier leur histoire, ? se soumettre ? ceux qui les oppriment.
Ils sont nombreux, ces hommes politiques, ces leaders religieux, ces cadres, ces jeunes entrepreneurs ou artistes, qui se prosternent devant l?argent comme devant une idole. La dignit?, la morale, l?honneur sont devenus des luxes pour eux. Ils justifient leur compromission par des phrases toutes faites : « Il faut bien vivre », « La politique, c?est comme ?a », « On ne mange pas la dignit? ». Mais ? force de vendre leur ?me au diable, ils finissent par se perdre. Et pendant ce temps, le pays s?enfonce.
la d?sacralisation de l?argent : une n?cessit? pour rena?tre
Le salut ne viendra pas d?un ?ni?me discours politique. Il ne viendra pas non plus d?un sauveur providentiel venu d?ailleurs. Le salut viendra d?une r?volution morale, d?un sursaut collectif : il faut d?sacraliser l?argent.
D?sacraliser l?argent, ce n?est pas rejeter la richesse ou le d?veloppement ?conomique. C?est refuser d?en faire une fin en soi. C?est remettre au centre de nos vies des valeurs fondamentales : la simplicit?, la sobri?t?, l?honn?tet?, la justice. C?est r?apprendre ? dire non, ? refuser l?humiliation, ? pr?f?rer la pauvret? digne ? la richesse honteuse. C?est enseigner ? nos enfants qu?on ne vend pas son avenir pour un billet, qu?on ne pactise pas avec l?oppresseur, qu?on ne sacrifie pas l?int?r?t g?n?ral pour des gains personnels. Il nous faut une ?lite de conviction. Des femmes et des hommes qui ne soient pas achetables. Des citoyens capables de r?sister ? la tentation de l?argent facile. Des leaders qui pr?f?rent perdre une ?lection ? perdre leur ?me.
le besoin d?un rawlings
Dans un monde id?al, cette r?volution morale serait conduite par le peuple lui m?me. Mais parfois, il faut une figure forte pour incarner ce renouveau. Jerry Rawlings, au Ghana, fut cet homme. Il avait ses d?fauts, mais il eut au moins le m?rite de nettoyer le syst?me, de remettre de l?ordre, de redonner ? son peuple une certaine fiert?.
La C?te d?Ivoire a besoin d?un Rawlings. Pas forc?ment un militaire ou un dictateur, mais un homme ou une femme de rupture, de principes, de rigueur, capable de briser le cercle vicieux de la corruption et de la servilit?. Ce Rawlings ivoirien devra faire face ? une t?che immense : balayer les ordures qui nous gouvernent, traduire les voleurs devant la justice, redonner au peuple le go?t de la v?rit? et de la justice.
Mais ce Rawlings n?arrivera pas par miracle. Il ne viendra que si le peuple se pr?pare ? l?accueillir. Il ne viendra que si nous commen?ons d?s aujourd?hui ? refuser les miettes, ? rejeter les « grains de bl? » que nous jette notre bourreau.
Conclusion
Il est temps de d?sacraliser l?argent. Car Il est temps de d?sacraliser l?argent. Car tant que nous continuerons ? le v?n?rer, ? lui sacrifier notre dignit?, notre avenir sera ?crit d?avance : un peuple de poules plum?es, courant apr?s quelques miettes, au lieu de revendiquer sa libert? et sa souverainet?.
Le moment est venu de choisir entre l?indignit? et la r?volte. Entre l?humiliation et l?esp?rance. Entre les grains de bl? et la marche vers la dignit?.
Fasse Dieu que le Rawlings que nous attendons ne vienne pas trop tard. Beaucoup d?entre nous aimeraient le voir avant de fermer les yeux.
Jean-Claude DJEREKE