Contre la simplification : pour une lecture complexe du Cameroun

Non Achille non Mbembe ce tamtam sonne creux!

: Le contexte et l?enjeu

? l?approche de l??lection pr?sidentielle du 12 octobre 2025 au Cameroun, le philosophe et essayiste Achille Mbembe a tenu des propos qui ont suscit? de vives r?actions dans les cercles intellectuels et citoyens. Invit? sur les ondes de RFI, il a affirm? qu?il fallait ? s?attaquer ? la question du tribalisme et en finir avec la fixation contre les Bamil?k?s ?. Cette d?claration, faite dans un contexte marqu? par l??viction de l?opposant Maurice Kamto et la candidature controvers?e du pr?sident Paul Biya pour un huiti?me mandat, s?inscrit dans une analyse plus large de la crise d?mocratique que traverse le pays.

Si la d?nonciation du tribalisme comme poison politique est l?gitime, la formulation choisie par Mbembe ? celle d?une ? fixation ? contre une communaut? pr?cise ? appelle ? ?tre interrog?e. Car derri?re cette expression se dessine une lecture du Cameroun qui risque de reconduire les sch?mas simplistes et ethnicis?s que de nombreux chercheurs africanistes et ou africains ont pr?cis?ment tent? de d?passer. En tant que socio-politologue ayant travaill? sur le terrain camerounais, je propose ici une lecture alternative, fond?e sur les r?alit?s institutionnelles, historiques et sociales du pays. Il ne s?agit pas de nier les tensions, mais de refuser leur r?duction ? des oppositions tribales fig?es, et de r?inscrire le d?bat dans une perspective politique plus large, plus juste et plus f?conde.

Une pluralit? qui rend la haine homog?ne impossible

Parler de ? fixation ? contre les Bamil?k?s, comme le fait Achille Mbembe, revient ? sugg?rer l?existence d?une obsession collective, d?un ressentiment partag? ? l??chelle nationale. Or, cette hypoth?se ne r?siste pas ? l??preuve de la r?alit? sociologique du Cameroun. Avec ses 256 tribus, ses langues multiples, ses traditions diverses, le Cameroun est tout sauf un bloc homog?ne. Il est une mosa?que vivante, un archipel de peuples qui coexistent, s?interp?n?trent, parfois s?opposent, mais jamais ne se fondent dans une haine univoque.

La pluralit? camerounaise est une donn?e historique et anthropologique irr?ductible. Elle rend impossible l?id?e d?une coalition implicite ou explicite de toutes les autres communaut?s contre une seule. Une telle lecture rel?ve davantage du mythe politique que de l?analyse rigoureuse. Elle ignore les dynamiques locales, les alliances transversales, les solidarit?s ?conomiques et les circulations culturelles qui traversent le pays.
En somme, la complexit? du Cameroun interdit toute simplification ethnique. Et c?est pr?cis?ment cette complexit? qu?il faut pr?server, penser, et inscrire au c?ur du projet national ? non la r?duire ? des antagonismes fig?s qui servent trop souvent de pr?texte ? l?immobilisme politique.

D?construction du sch?ma ethno-conflictuel

L?un des travers les plus persistants dans l?analyse des conflits africains est la projection de grilles de lecture europ?o-centristes, qui r?duisent la complexit? des soci?t?s africaines ? des oppositions binaires : Nord musulman contre Sud chr?tien, ethnies en guerre perp?tuelle, tribus irr?conciliables. Ces sch?mas, largement relay?s par les m?dias internationaux et parfois repris par des intellectuels africains eux-m?mes, ne rendent pas compte des dynamiques locales, historiques, religieuses, ?conomiques et politiques qui structurent les r?alit?s du continent.
Dans le cas du Cameroun, cette lecture est particuli?rement probl?matique. Elle ignore les logiques de cohabitation, de n?gociation et de solidarit? qui traversent les communaut?s. Elle passe sous silence les alliances transversales, les r?seaux ?conomiques interethniques, et les formes d?organisation sociale qui ?chappent aux cat?gories fig?es. Elle transforme des tensions conjoncturelles en antagonismes ontologiques, et des strat?gies de pouvoir en fatalit?s culturelles.

Il faut le dire clairement : le tribalisme n?est pas une essence africaine. C?est une strat?gie politique, souvent activ?e pour neutraliser les oppositions, diviser les masses, et conserver le pouvoir. Il est instrumentalis? par des ?lites qui, incapables de construire un projet national inclusif, pr?f?rent fragmenter le corps social pour mieux le contr?ler. Cette instrumentalisation du tribalisme est document?e dans plusieurs contextes africains, du Congo-Brazzaville ? la C?te d?Ivoire, o? les appartenances ethniques ont ?t? mobilis?es pour justifier des violences politiques.

Ainsi, r?duire la crise camerounaise ? une haine ethnique contre les Bamil?k?s revient ? reconduire ces sch?mas simplistes, ? ignorer les causes structurelles du malaise national, et ? d?tourner l?attention des v?ritables enjeux : la caporalisation des institutions, la confiscation du pouvoir, et la paup?risation organis?e du peuple.

Appui sur les traditions intellectuelles camerounaises


Face aux lectures r?ductrices du politique camerounais, il est essentiel de se tourner vers les traditions intellectuelles qui ont pens? le pays dans sa profondeur historique, sa complexit? institutionnelle et sa vocation plurielle. Les travaux d?Adalbert Owona, Engelbert Mveng et Louis-Paul Ngongo constituent ? cet ?gard des rep?res majeurs. Ils ne se sont jamais content?s d?expliquer le Cameroun par des antagonismes ethniques : ils ont cherch? ? comprendre les dynamiques de pouvoir, les logiques de construction nationale, et les fondements culturels de la citoyennet?.

  • Adalbert Owona, historien rigoureux, a explor? les trajectoires politiques du Cameroun ? travers les archives coloniales et postcoloniales, mettant en lumi?re les continuit?s institutionnelles et les ruptures id?ologiques. Il a montr? que les conflits ne naissent pas des identit?s, mais des usages politiques qui en sont faits.
  • Engelbert Mveng, pr?tre j?suite, historien, th?ologien et artiste, a propos? une pens?e de l?Afrique enracin?e dans sa spiritualit? et sa m?moire. Il a d?fendu l?id?e d?un christianisme africain authentique, capable de dialoguer avec les traditions locales sans se renier. Pour Mveng, le Cameroun ne peut ?tre pens? sans sa profondeur culturelle, sans sa qu?te de souverainet?, sans sa volont? d?incarner une justice fond?e sur la dignit? humaine.
  • Louis-Paul Ngongo, politologue, a travaill? sur l?histoire des institutions politiques au Cameroun, en montrant comment les structures ?tatiques ont ?t? fa?onn?es par des logiques de centralisation, de contr?le et de fragmentation. Il a insist? sur la n?cessit? de refonder l??tat ? partir des r?alit?s locales, des pratiques citoyennes, et des aspirations d?mocratiques.
    Ces penseurs ont en commun une conviction : le Cameroun est une nation en devenir, fond?e non sur l?addition de rancunes ethniques, mais sur la n?gociation, la m?moire et la justice. Ils nous invitent ? refuser les lectures simplistes, ? d?construire les r?cits de haine, et ? penser le politique comme un espace de construction collective.

  • La r?silience bamil?k? comme contre-argument

  • L?id?e d?une haine atavique contre les Bamil?k?s, telle que formul?e par Achille Mbembe, ne r?siste pas ? l?analyse des faits. Car si cette communaut? ?tait r?ellement l?objet d?une hostilit? g?n?ralis?e, comment expliquer sa pr?sence active et structurante dans tous les secteurs de la soci?t? camerounaise ? de l??conomie ? la culture, en passant par la sph?re politique ?
    Sur le plan ?conomique, les Bamil?k?s sont reconnus pour leur esprit entrepreneurial, leur capacit? ? b?tir des r?seaux commerciaux solides, et leur contribution significative au tissu productif national. Des march?s urbains aux entreprises rurales, leur empreinte est visible, durable, et souvent exemplaire. Cette vitalit? ?conomique est le fruit d?une culture de travail, de solidarit? familiale et communautaire, et d?une r?silience historique face aux exclusions et aux crises.

  • Sur le plan culturel, ils ont su pr?server et valoriser leurs traditions tout en participant activement ? la modernit? camerounaise. Leurs pratiques artistiques, leurs rites, leur langue et leur patrimoine oral enrichissent le paysage culturel du pays. Ils sont aussi pr?sents dans les m?dias, la musique, la litt?rature, et les arts visuels, contribuant ? fa?onner une identit? nationale plurielle.
    Sur le plan politique, malgr? les tentatives de marginalisation, les Bamil?k?s ont toujours ?t? engag?s dans les luttes d?mocratiques, depuis l??poque de l?Union des Populations du Cameroun jusqu?aux mouvements contemporains. Leur participation ? la vie publique, leur pr?sence dans les partis politiques, les institutions et les d?bats nationaux t?moigne d?une volont? constante de contribuer ? la construction du Cameroun. Sans vouloir le dire, les leurs sont aussi bien enracin?s dans la minorit? qui confisque le pouvoir politique au Cameroun.

  • Cette r?silience n?est pas le signe d?une victimisation, mais d?une capacit? ? transformer l?adversit? en force collective. Elle repose sur une m?moire historique douloureuse ? celle des r?pressions post-ind?pendance, des stigmatisations et des exclusions ? mais elle ne s?y enferme pas. Elle s?enracine dans une dynamique communautaire, ?ducative et spirituelle qui permet ? la communaut? bamil?k? de se reconstruire, de se projeter et de participer pleinement ? la vie nationale.

  • En somme, si les Bamil?k?s ?taient r?ellement l?objet d?une haine atavique, comment expliquer leur vitalit? dans tous les secteurs de la soci?t? camerounaise ? Cette question, loin d??tre rh?torique, invite ? repenser les termes du d?bat : non en termes de pers?cution fig?e, mais en termes de r?silience active, de pr?sence f?conde, et de contribution nationale.

Proposition d?une lecture alternative

Face aux tentations de simplification ethnique, il est urgent de proposer une lecture plus rigoureuse, plus enracin?e, et surtout plus fid?le aux r?alit?s du Cameroun. R?duire les tensions politiques ? des haines tribales, c?est ignorer les m?canismes profonds qui structurent la crise nationale : la caporalisation des institutions, la confiscation du pouvoir, et la pauvret? organis?e.

La caporalisation des institutions se manifeste par une centralisation excessive du pouvoir, une instrumentalisation des organes de l??tat, et une mise au pas des contre-pouvoirs. Les institutions, au lieu d??tre des espaces de r?gulation d?mocratique, deviennent des prolongements du pouvoir ex?cutif, incapables de garantir l??quit?, la transparence ou la justice sociale.

La confiscation du pouvoir, quant ? elle, repose sur une logique de verrouillage politique : exclusion des opposants, manipulation des processus ?lectoraux, et maintien d?un ordre autoritaire sous couvert de l?galit?. Le cas de Maurice Kamto, ?cart? du processus ?lectoral, en est une illustration frappante tout comme ma propre exclusion alors m?me que je pr?sentais un dossier complet ? Election?s Cameroon. Ce verrouillage emp?che l??mergence d?une v?ritable alternative politique et entretient une culture de r?signation.

Enfin, la pauvret? organis?e est le r?sultat d?une gouvernance qui transforme les politiques publiques en instruments de d?pendance. L?acc?s aux ressources, aux soins, ? l??ducation ou ? l?emploi est conditionn? par des logiques client?listes, o? les citoyens sont somm?s de faire preuve d?all?geance pour b?n?ficier de ce qui devrait ?tre des droits. Cette pauvret? n?est pas accidentelle : elle est structur?e, entretenue, et utilis?e comme levier de contr?le.

Dans ce contexte, le tribalisme n?est pas la cause, mais le sympt?me. Il est activ? pour d?tourner l?attention, fragmenter les revendications, et emp?cher la construction d?un front citoyen uni. C?est pourquoi il faut refuser les lectures identitaires et proposer une refondation du pacte national ? une refondation qui reconnaisse la pluralit? du Cameroun, valorise ses diversit?s, et construise une communaut? politique fond?e sur la justice, la m?moire et la responsabilit? partag?e.

Dieudonn? Essomba

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