Le 30 juillet 2025, un ?v?nement rare et profond?ment symbolique s?est produit dans l?espace public camerounais. Dans un contexte de r?pression politique et d?instrumentalisation de la justice, Mgr Paul Lonti?-Keun?, ?v?que de Bafoussam, a publi? un message qui fera date.

Loin des discours convenus, il a d?nonc? sans d?tour la d?rive autoritaire du r?gime de Paul Biya, allant jusqu?? affirmer qu?il est pr?t ? mourir ou ? aller en prison pour avoir exprim? les souffrances du peuple camerounais. Dans un pays o? le silence complice de certains hommes d??glise est devenu monnaie courante, cette d?claration courageuse rompt avec la prudence habituelle de la hi?rarchie eccl?siastique.
Cette sortie, radicale et risqu?e, ne peut ?tre comprise que dans le cadre plus large de l?histoire des relations entre l??glise et le pouvoir en Afrique. En se positionnant de mani?re aussi frontale, Mgr Keun? inscrit son action dans une tradition proph?tique o? la voix de l?homme de Dieu se fait le relais des cris du peuple. Mais, plus encore, il redonne sens ? une vocation spirituelle trop souvent trahie par des compromis mat?riels.
I. Au-del? des murmures, le cri du proph?te
L??glise catholique a souvent jou? un r?le d?observateur dans les crises politiques en Afrique. Mais elle s?exprime en g?n?ral dans un langage diplomatique, mesur?, parfois ambigu. Les propos de Mgr Keun?, eux, n?ont rien de cela. Ils sont clairs, tranchants, assum?s. L??v?que de Bafoussam demande ? ses fid?les de cesser de prier pour lui, non par rejet de la pri?re, mais parce qu?il n?a pas peur des cons?quences de son engagement. Il affirme, dans une allusion directe au r?gime de Yaound? : ? Si le r?gime de Paul Biya veut me tuer parce que je me fais l??cho des murmures du peuple camerounais, je suis pr?t ? mourir. En tant que chr?tiens, nous suivons un messie crucifi?. ?
Dans ces paroles, il y a une profondeur spirituelle et une lucidit? politique. Mgr Keun? rappelle que le christianisme n?est pas une religion de confort, mais une voie exigeante, marqu?e par la croix. Il rappelle que le silence face ? l?injustice est une forme de trahison. En cela, il ne se contente pas de faire un constat, il appelle ? une r?orientation ?thique radicale de la mission eccl?siale dans la cit?.
II. Un courage in?dit
Les observateurs des relations entre ?glise et politique en Afrique s?accordent pour dire que, malgr? certaines figures proph?tiques comme Bernard Yago (C?te d?Ivoire), Maurice Michael Otunga (Kenya), Joseph-Albert Malula, Emmanuel Kataliko, Christophe Munzihirwa, Laurent Monsengwo (RDC), Paul Verdzekov ou Christian Tumi (Cameroun), aucun ?v?que n?avait jusqu?ici pouss? aussi loin la critique du pouvoir en place. M?me les ?v?ques de Douala et du Nord-Cameroun, qui avaient critiqu? la possibilit? d?un huiti?me mandat de Paul Biya, n?avaient pas propos? de mourir pour le salut du Cameroun.
Le discours de Mgr Keun? tranche ?galement avec celui de certains ?v?ques ivoiriens qui, face ? des d?rives flagrantes, pr?f?rent renvoyer tous les acteurs politiques dos ? dos, appelant ? « une ?lection inclusive et pacifique » sans nommer les v?ritables fauteurs de trouble. Mgr Keun?, lui, « appelle un chat un chat ». Il refuse la langue de bois, refuse de se cacher derri?re des formules neutres ou consensuelles. Il nomme, il d?nonce, il accuse.
Ce positionnement est d?autant plus remarquable qu?il met sa vie en danger dans un pays o? les opposants sont r?guli?rement arr?t?s, r?duits au silence, voire ?limin?s. Ce faisant, il incarne une figure proph?tique que beaucoup esp?raient sans trop y croire.
III. La mission du pasteur dans la cit? : entre t?moignage et martyre
Le message de l??v?que de Bafoussam oblige ? s?interroger sur la mission v?ritable des pr?tres, des pasteurs, des ?v?ques dans la soci?t? contemporaine. ? quoi servent-ils s?ils ne prennent pas position ? ? quoi servent-ils s?ils deviennent des gestionnaires d?institutions ou des b?n?ficiaires des largesses du pouvoir ? Mgr Keun?, dans une formule incisive, accuse certains membres du clerg? de se taire pour pouvoir continuer ? recevoir des bons d?essence, des sacs de ciment ou des billets de banque.
Ce constat est d?une gravit? extr?me. Il remet en cause l?int?grit? spirituelle de ceux qui pr?tendent parler au nom du Christ mais qui, dans les faits, pr?f?rent se taire pour ne pas perdre leurs avantages. Pour le successeur de Mgr Dieudonn? Watio, un tel comportement est une imposture car un pasteur qui refuse de d?noncer l?injustice n?est pas simplement un l?che : il est un faux t?moin, un collaborateur du mal.
Mgr Keun? ne glorifie pas pour autant la souffrance. Il ne cherche pas le martyre pour le martyre. Il ne fait pas de l?engagement politique une fin en soi. Ce qu?il souligne, c?est que le disciple du Christ ne peut esp?rer ?viter le sort de son ma?tre. Or, le ma?tre a fini sur une croix parce qu?il a d?rang? l?ordre ?tabli, parce qu?il ?tait iconoclaste. Et, si J?sus a pu aller jusqu?au bout de sa mission, c?est parce qu?il ne d?pendait d?aucune puissance terrestre, parce qu’il ne tendait pas la main.
IV. Un appel ? la radicalit? ?vang?lique
L?un des points les plus puissants du message de Mgr Keun? r?side dans sa critique de l??glise carri?riste. Dans une soci?t? o? l?on mesure trop souvent la r?ussite ? la taille des voitures, ? la surface des maisons ou au volume des enveloppes re?ues, il rappelle que le v?ritable succ?s pour un homme de Dieu ne r?side pas dans l?accumulation de biens mat?riels, mais dans la fid?lit? au message de l??vangile. Pour lui, un pr?tre qui cherche ? faire carri?re, ? accumuler des richesses, ? se mettre ? l?abri, n?est pas simplement un mauvais pr?tre : c?est un imposteur.
Il ne travaille pas pour J?sus crucifi?, il travaille pour lui-m?me. Et, s?il trompe le peuple de Dieu, alors il devrait avoir l?honn?tet? et la d?cence de rendre le tablier. Ce discours est une gifle ? tous ceux qui ont transform? leur minist?re en fonction ou en plan de carri?re. Mais c?est aussi un appel, puissant et urgent, ? un retour ? l?essentiel : la radicalit? ?vang?lique, le courage de la parole, la coh?rence entre ce que l?on pr?che et ce que l?on vit.
V. Pour une ?glise subversive
En citant indirectement des th?ologiens comme Jean-Baptiste Metz, Jacques Ellul et Christian Duquoc, Mgr Keun? se positionne dans une tradition chr?tienne subversive, o? la foi ne se contente pas de b?nir l?ordre ?tabli, mais cherche ? le transformer. Pour ces penseurs, le christianisme n?est pas fait pour accompagner le pouvoir, mais pour le contester lorsque celui-ci devient oppresseur.
Cette dimension subversive, souvent ?dulcor?e par une ?glise pr?occup?e par sa survie institutionnelle, retrouve avec Mgr Keun? une vigueur proph?tique. Elle rappelle que la foi chr?tienne est fondamentalement une bonne nouvelle pour les pauvres, les opprim?s, les marginalis?s ? et donc une mauvaise nouvelle pour ceux qui exploitent, dominent et oppriment.
Dans une Afrique marqu?e par des dirigeants incomp?tents, parfois criminels, cette voix est non seulement salutaire, elle est n?cessaire. Mgr Keun? invite l??glise ? sortir de sa zone de confort, ? prendre des risques, ? redevenir ce qu?elle n?aurait jamais d? cesser d??tre : une force de contestation, un ferment de libert?, une lumi?re pour les peuples.
Un signal fort pour le Cameroun et l?Afrique
La prise de position de Mgr Paul Lonti?-Keun? n?est pas seulement un acte de courage individuel. C?est un moment historique qui oblige chacun ? croyant ou non, pr?tre ou la?c, homme politique ou citoyen ? ? r?fl?chir ? ses responsabilit?s. Elle relance la question du r?le des religieux dans l?espace public et redonne toute sa dignit? ? une parole spirituelle trop souvent domestiqu?e.
En affirmant que suivre le Christ, c?est accepter de porter sa croix jusqu?au bout, Mgr Keun? remet au centre de la vie chr?tienne le t?moignage, le courage, la v?rit?. Il nous rappelle qu?un ?vangile sans confrontation est un ?vangile vid? de sa force.
Son message, enfin, pose une question simple mais redoutable ? tous les serviteurs de Dieu du continent africain : ?tes-vous pr?ts, comme lui, ? perdre votre confort pour dire la v?rit? ?
Jean-Claude DJEREKE