Dans toute d?mocratie digne de ce nom, le Parlement est cens? faire entendre la voix des citoyens, d?fendre leurs droits, contr?ler l?action du gouvernement et veiller ? une r?partition ?quitable des ressources publiques.

En C?te d?Ivoire, et dans d?autres pays d?Afrique francophone, avons-nous un Parlement godillot, c?est-?-dire soumis et passif, ou un Parlement r?ellement capable de d?fendre les int?r?ts du peuple ? Les r?cents ?v?nements survenus dans le pays semblent malheureusement pencher en faveur de la premi?re hypoth?se.
Le silence des d?put?s face aux pr?occupations populaires
L?un des ?pisodes les plus marquants de cette inertie parlementaire remonte ? avril 2023, lorsque les op?rateurs de t?l?phonie mobile Orange et MTN augment?rent brutalement leurs tarifs. Une d?cision impopulaire qui suscita l?indignation de nombreux consommateurs. Pourtant, dans cette temp?te sociale, le silence du Parlement fut assourdissant. Aucun soul?vement, aucune marche, aucune interpellation officielle de la part des repr?sentants de la nation. Un seul d?put? osa sortir du rang: Antoine Assal? Ti?moko. Ce dernier appela au boycott des op?rateurs, geste courageux qui finit par faire reculer les deux g?ants de la t?l?phonie. Cet exemple isol? met en lumi?re la faillite d?une institution qui, dans sa majorit?, semble sourde aux cris des plus d?munis.
Autre cas tout aussi r?v?lateur: l?affaire Kom? Bakary, accus? de faux et usage de faux en ?criture publique. L? encore, le Parlement resta muet. Seul Assal? Ti?moko prit l?initiative de porter plainte, le 25 mars 2025. Ce mutisme collectif est d?autant plus choquant qu?il s?agit ici d?un scandale touchant aux fondements m?mes de la justice et de la transparence dans la gestion des affaires publiques.
Une mobilisation s?lective et politicienne
La passivit? du Parlement est d?autant plus troublante qu?elle contraste avec sa soudaine capacit? de mobilisation lorsque certains int?r?ts politiques sont en jeu. Ainsi, d?s l?annonce de la radiation de Tidjane Thiam de la liste ?lectorale, des d?put?s du PDCI se sont empress?s d?organiser une marche de protestation, le 14 juin 2025. Cette r?action rapide et ?nergique soul?ve une question: pourquoi une telle vigueur lorsqu?il s?agit d?un homme politique bien n?, parent d?Houphou?t-Boigny, alors que les injustices subies par des milliers d?anonymes sont ignor?es ?
Cela donne le sentiment que l?indignation parlementaire est ? g?om?trie variable, dict?e non pas par un sens aigu de la justice ou de l??quit?, mais par des int?r?ts partisans ou des consid?rations de clan. Les ?lus semblent davantage pr?occup?s par la d?fense de leurs proches et de leurs alli?s que par celle du citoyen ordinaire.
Le privil?ge de l??lite: une indignit? jamais d?nonc?e
Un autre signe r?v?lateur du d?calage entre les d?put?s et leurs ?lecteurs est leur silence face ? certaines pratiques profond?ment in?galitaires. Lorsqu?un pr?sident, un ministre ou un d?put? tombe malade, il est aussit?t ?vacu? en Europe, en Tunisie, en Turquie ou au Maroc aux frais de l??tat. Pendant ce temps, l?Ivoirien moyen, lui, meurt dans des h?pitaux surpeupl?s, mal ?quip?s, voire sans soins. Ce traitement discriminatoire, v?ritable affront ? l??galit? r?publicaine, ne suscite aucune protestation de la part des parlementaires. En se taisant, ils cautionnent un syst?me qui r?serve le meilleur aux puissants et laisse les faibles ? leur sort.
Le r?le du d?put?: un id?al trahi
Th?oriquement, le d?put? est le repr?sentant de la nation tout enti?re. ? ce titre, il a pour mission de proposer des lois, d?interpeller le gouvernement, de contr?ler l?action de l?ex?cutif et de veiller ? la bonne utilisation des fonds publics. Il doit ?tre un veilleur, un porte-voix, un rempart contre les abus. En C?te d?Ivoire, cette mission semble ?tre vid?e de son sens. Trop souvent, les d?put?s se comportent comme des courtisans ou des spectateurs, alors qu?ils devraient ?tre des acteurs engag?s et critiques.
Cette d?mission collective est d?autant plus inadmissible que les parlementaires ivoiriens jouissent d?un traitement financier enviable. Avec un salaire mensuel de 2 600 000 francs CFA (chiffres de 2023), ils figurent parmi les fonctionnaires les mieux r?mun?r?s du pays. Ce revenu g?n?reux se justifierait pleinement si les d?put?s remplissaient leur mandat avec rigueur et courage. Mais comment ne pas s?interroger sur leur m?rite lorsque leur action reste si timide, si in?gale, si d?tach?e des r?alit?s du quotidien ?
Nos d?put?s m?ritent-ils leur salaire ? La question m?rite d’?tre pos?e. ? voir leur silence face ? l?augmentation du co?t de la vie, leur indiff?rence devant les spoliations fonci?res, leur immobilisme face ? la d?gradation des services publics et leur absence de solidarit? avec les victimes d?injustices sociales, on peut en douter. Le contraste entre leurs privil?ges et leur performance est choquant. Il invite ? une remise en question profonde du r?le du Parlement et ? une vigilance accrue de la soci?t? civile.
En fin de compte, c?est au peuple qu?il revient de rappeler aux ?lus qu?ils ne sont pas l? pour servir leurs int?r?ts ou ceux de leur parti, mais pour d?fendre la nation. Il est temps de sortir de la r?signation et d?exiger un Parlement ? la hauteur des attentes populaires. Un Parlement qui ne se contente plus de voter des lois, mais qui les incarne. Un Parlement qui n?ait pas peur de se lever lorsque l?injustice frappe. Car ce n?est qu?en honorant leur mission de porte-voix du peuple que nos d?put?s m?riteront r?ellement le titre d?honorables.
Jean-Claude DJEREKE