Dans une perspective macro-historienne, Pr Charly Gabriel Mbock d?plie plusieurs th?mes li?s ? la crise dans les r?gions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest du pays. Pour l??crivain, anthropologue, directeur de recherche et homme politique camerounais, c?est par vice de conception, de formulation et de gestion, que le ?Kamerun? a pris pr?texte de la langue anglaise pour brouiller la compr?hension et torpiller la solution d’une trag?die politique et socioculturelle nationale abusivement baptis?e ?Probl?me anglophone?. Selon lui, une s?rie d?enjeux et d??volutions sont ? inscrire au tableau de synth?se du pass? et du futur sociopolitique du Cameroun.

Au lendemain de ce 1er octobre 2024, cela fait 66 ans qu?on parle de la r?unification au Cameroun, dans un contexte o?, depuis 2016, le Cameroun vit une crise dans les r?gions du Nord-ouest et du Sud-Ouest, avec des terroristes qui ont pris les armes contre la R?publique. Il y a quelques jours, on a appris l?arrestation, en Norv?ge de l’un de ceux qui sont pr?sent?s comme les v?ritables instigateurs de cette crise. Qu’est-ce que ?a vous fait d’apprendre, par exemple, que Ayaba Cho ?t? interpell? en Norv?ge.
Il est possible d’?piloguer sur les cons?quences de cette situation tragique pour notre pays. Je m’efforce de remonter ? la source du drame. Parce que, si nous nous limitons aux cons?quences, il y aura ce monsieur, il y en a d’autres dans d’autres pays, ce sont des fils du Cameroun. La question de fond serait de savoir comment cela s’est-il fait pour qu’il arrive ? certains Camerounais de se retrouver dans cette situation, peut-?tre de d?sespoir, o? ils peuvent se sentir oblig?s de g?rer par la violence, une violence dont ils se plaignent et que personne ne semble pr?t ? accorder la moindre attention. Donc, sur le plan m?thodologique, g?rer les cons?quences est une chose. Mais remonter ? la source du drame me semble beaucoup plus instructif pour les Camerounais et pour l’avenir du Cameroun. Il me semble que le souci de remonter aux sources permet de r??quilibrer les angoisses, les col?res, les frustrations, et de se dire qu’est-ce qui n’a pas march?, et ? quel moment y a-t-il eu basculement? C’est le souci du chercheur que je suis.
Le titre de votre dernier nouvel ouvrage est: ?Kamerun et si la solution ?tait anglophone?, avec un point d’interrogation au bas de cette phrase. Pourquoi?
Kamerun avec ?K?. Ce n’est pas un hasard, parce que c’est par le ?K? que notre pays a ?t? d?sign?, identifi? pour la premi?re fois dans l’histoire. Je n?ai pas la chance d??tre historien ; j?en profite pour rendre hommage ? un regrett? coll?gue, Daniel Abwa, qui vient de nous quitter. Il aurait mieux parl? de l’histoire du Kamerun. Je ne suis pas historien, mais Kamerun avec ?K? signifie beaucoup de choses, parce que c’est ? partir du ?K? que beaucoup de choses se sont d?roul?es. Et dans l’ouvrage que vous signalez, que vous annoncez, je signale que c’est la francophonisation de ce nom Kamerun qui a ?t? l’une des sources majeures des probl?mes que nous vivons en ce moment.
Autre ?l?ment singulier dans cet ouvrage, vous faites r?f?rence ? Bernard Fonlon. C’est quoi le symbole derri?re?
Ah! Bernard Fonlon! Il ?tait surtout un grand homme. Voyez-vous, j’ai eu le privil?ge de l’avoir comme enseignant ? l’universit? du Kamerun. Il y a des personnes qui ne sont pas que des visages et des cravates. Il y a des personnes qui sont des projets. Comme individu, il m’est arriv? de le dire, nous avons tous un visage. Mais, c’est quand quelqu’un repr?sente un projet qu?il accroche, qu?il attire ma modeste attention. Et Bernard Fonlon est de ces personnages-l? que le Kamerun aurait int?r?t ? mieux conna?tre ; et c’est ? lui que je d?die cette r?flexion, ce questionnement sur la trag?die qui mutile des familles au Cameroun.
Je rappelle qu’il est d?c?d? le 26 ao?t 1986 ? Ottawa, au Canada. Venons-en au fait, parlant de l’ouvrage. Et d’entr?e, vous dites, ?le Kamerun a pris pr?texte de la langue anglaise pour brouiller la compr?hension et torpiller la solution d’une trag?die politique et socioculturelle nationale abusivement baptis?e ?Probl?me anglophone?. Y a-t-il une probl?matique singuli?re derri?re cette expression?
Absolument, oui. Parce que, dans les techniques de communication, les mots cachent les choses. ?Probl?me anglophone?, aucun probl?me ne parle Anglais. ?Anglophone? signifie quelqu’un qui parle l’Anglais. Mais aucun probl?me n’a jamais parl? l’Anglais. Or, nos compatriotes qui s’expriment de temps en temps en Anglais se retrouvent dans une situation insoutenable pour eux. Et au lieu d’identifier le probl?me dont ils souffrent, dont ils parlent, et qu’ils signalent ? cor et ? cri, on veut coller l??tiquette linguistique ? une question sociopolitique de grande douleur.
Je dis ?on?, parce que c’est un ?on? cibl?. Nous ne parlons pas ? des individus, mais nous parlons ? un syst?me de communication qui veut manipuler l’opinion. Et qui, au lieu d’identifier clairement le probl?me national kamerunais dont souffrent des Kamerunais qui parlent de temps en temps l’Anglais, on veut faire comme si c’est l’Anglais qui fait le probl?me. C’est une construction mal?fique qui veut fausser la visibilit? du drame sociopolitique qui est ? la base de cette trag?die-l?. S’ils pensaient ce qu’ils disaient, on l’aurait compris. Mais le temps que j’ai pris ? analyser, vous savez, ces deux termes-l?, ?probl?me anglophone?, m?a permis de d?busquer le mensonge et de d?couvrir ce qu’on appelle aujourd’hui un mensonge de l’histoire.
Et vous allez expliquer cela. On ?tait en train de dire qu?au plan de sa formulation, vous avez deux angles d’approche. Il y a d’abord le vice de formulation que vous indiquez et puis derri?re, l?angle d?approche proprement dit?
Je vous remercie parce que nous sommes fragiles dans nos conclusions, dans nos r?sultats. Mais si nous sommes fragiles dans la m?thode, nous sommes perdus. Voil? pourquoi il est important de bien cadrer la m?thode qu?on a utilis?e. Premi?rement, je crois qu’il y a une intelligence de probl?me et une intelligence de solution. Qu’est-ce que j’entends par l?? Lorsque nous abordons un probl?me, comme probl?me, nous pouvons arriver ? le comprendre, ? en ma?triser, comme on dit, les tenants et les aboutissants ; et peut-?tre ? proposer quelques solutions. Mais seulement, nous r?fl?chissons en termes de probl?me, pas encore en termes de solution. Voyez-vous? Et quand on r?fl?chit en termes de probl?me, parfois on se dit qu?il faut entrer dans le probl?me pour mieux le comprendre. Or, d?s que vous entrez dans le probl?me, au lieu d’entrer v?ritablement dans le probl?me, vous internalisez le probl?me en question. Et votre subjectivit? commence ? fausser votre jugement. C’est des postures d’analyse technique qu?il vaut mieux connaitre.
Et en revanche, lorsque vous faites l’effort de mobiliser ce que vous pr?tendez avoir d’intelligence, de solution, vous sortez de la bo?te pour tenter de comprendre ce qu’il y a dans la bo?te et c?est parfois douloureux. Or, dans ce cas pr?cis, je me suis efforc? de sortir d’une situation pour mieux comprendre, avec quelques distances, ce qui s’est pass? exactement et ? quel moment.
Donc l?, il s’agit davantage de la m?thodologie en vue de la compr?hension de la probl?matique?
Oui, et cette m?thodologie m’a permis de me rendre compte de l’importance de ce qu’on appelle aujourd’hui le savoir interstitiel. Il y a deux choses qui sont en pr?sence l?une de l?autre. Vous pouvez les connaitre, l?une et l?autre s?par?ment. Mais l’interstice qu’il y a entre ces deux choses-l? est tr?s important ? ma?triser, en ce qui concerne les sciences humaines et la gestion des situations sociales.
Or, dans le cas d’esp?ce, il s’agit d’une situation sociale o? c?est des personnes humaines qui s’affrontent, qui se d?chirent et qui se tuent. Comment faire pour comprendre ce qui se passe entre ceci et cela? A partir de l?, la connaissance interstitielle devient importante ? ma?triser parce qu?elle implique des transformations sociales. Or, il y a urgence de transformation sociale d?s qu’on aborde la probl?matique de cette trag?die au Kamerun.
En d’autres termes, vous nous r?v?lez ce soir que la question anglophone a aussi un plan d’analyse scientifique?
Si on ne fait pas une analyse scientifique, on ne peut pas donner aux d?cideurs des chances de prendre des d?cisions politiques. Or, assez souvent, que font les d?cideurs? Ils disent aux analystes: ne nous prodiguez pas de conseils, ne donnez pas vos avis, on peut se tromper tout seul.
Avez-vous le sentiment qu?au regard des mesures qui ont ?t? prises, les scientifiques ont suffisamment ?tudi? et analys? cette probl?matique depuis 1961? Et sont-ils en capacit? d’avoir la mati?re n?cessaire pour mettre ? disposition des politiques, des d?cideurs les ?l?ments pour avoir la meilleure approche des r?solutions du Grand Dialogue National?
Je n’en suis pas certain. Parce que j’ai essay? de parcourir toute la litt?rature qui existe. J’ai eu la chance de trouver un texte gr?ce ? un excellent ami, Jean Takougang, qui m’a envoy? le travail de Monsieur David Abouem A Tchoyi, qui a analys? ce probl?me, qu’il conna?t, parce qu’il a ?t? gouverneur ici et l?.
Il ?tait d’ailleurs ?galement membre de la commission sur ces questions en 1979, avec madame Dorothy Njeuma et le pr?sident Paul Biya?
Ceci est tr?s important pour que nos compatriotes se rendent compte de ce qui se passe de dramatique. J’ai dit dans cet ouvrage qu’il est important que tous les Camerounais lisent ce travail de Monsieur Abouem A Tchoyi. Parce que, sans ?motion, il dit clairement que si la capitale du Cameroun avait ?t? ? Buea, et qu’on avait demand? ? quelqu’un qui habiterait Tibati ou Ebolowa, et j’en passe, d’aller faire signer un document quelconque ? Buea, et qu’une fois arriv? ? Buea, on l’oblige ? parler un Anglais qu’il n’a jamais ?tudi?, et qu’on se moque de lui par arrogance, Monsieur Abouem A Tchoyi se demande humblement si ce Kamerunais-l? serait tent? de se taire. Pour dire que ce qui se passe pour nos compatriotes d’expression anglaise est insoutenable. Je ne peux pas citer ce document, mais il est pr?cieux pour nous. Voil? pourquoi je dis, voil? des textes fondamentaux ? lire et ? comprendre. Mais on n’en parle pas beaucoup, et cela m’?tonne.
En clair, les d?cideurs n’ont pas eu suffisamment de mati?re pour prendre les mesures justes, appropri?es, si on peut le consid?rer ainsi, pour sortir de la crise, puisque nous y sommes encore?
Je ne dirais pas que les d?cideurs n’ont pas eu suffisamment de mati?re. Il n’y a peut-?tre pas eu beaucoup de mati?re, mais le peu qu’il y a eu est suffisant pour qu?une bonne d?cision soit prise. Et c?est ici que la question devient ?thique, morale, politique. Parce qu’il y a une volont? de b?illonnement, il y a une volont? de contr?le et de domination d’une partie des Kamerunais par d’autres Kamerunais, en position de puissance ou de gouvernance.
Quel int?r?t?
L’int?r?t? De bien formuler ce probl?me? L’int?r?t de bien formuler ce probl?me se justifie du fait que tout ce qui se con?oit bien s’?nonce clairement. Une mauvaise conception peut vous produire un monstre.
Nous y sommes?
Et nous sommes dans la monstruosit?, puisque nous pleurons tous les jours, nous d?plorons tous les jours l’assassinat de jeunes Kamerunais de part et d’autre. Nos soldats sont expos?s, nos soldats exposent les autres ? des balles, les dialogues par balles cr?ent des trous dans notre oxyg?ne en permanence.
Je crois que ceci d?coule du fait qu’on n’a pas pris le temps et on n?a pas eu l?humilit? d??couter. Et je cite Mr Abouem A Tchoyi qui rapporte un entretien avec un compatriote d?expression anglaise qui disait ?Vous n’avez pas voulu nous ?couter, mais le monde va nous entendre?. Voyez-vous? Quand on pousse des ?tres sains de corps et d’esprit ? leur dernier retranchement, on ne sait pas quel monstre peut en jaillir, et la mort est toujours monstrueuse.
Cela dit, vous dites: ?Nous posons par hypoth?se que c?est par escamotage et n?gationnisme qu?on se compla?t ? anglophoniser un probl?me sociopolitique national. N’est-ce pas assez dur?
Ce n’est pas assez dur. C’est tout simplement un effort de pr?cision. Je vous ai dit que le r?ductionnisme a voulu qu?on accroche une trag?die sociale publique, nationale ? un facteur linguistique. Ce n’est pas la langue qui fait le probl?me. Il y a une situation sociale qui fait qu?? un moment donn?, une communaut? du Kamerun a v?cu d?une certaine mani?re ; une certaine mani?re de g?rer sa culture, mais il se trouve que par ce qu’on appelle cyniquement les ruses de l’Histoire, on veut laisser croire ? cette communaut? qu?elle ne peut plus exister comme elle existait. La d?culturation n?arrange jamais personne ; les frustrations d?g?n?rent souvent en cristallisation assassine.
Surtout quand on se rappelle qu’en octobre 2016 effectivement la crise a eu une autre tournure ou alors cette question a eu une autre tournure devenant une crise des armes qui parlent?
Comme nous sommes beaux dans nos miroirs, on se rendrait compte qu’il y a mieux ? faire. Et les slogans n’aident personne. La gouvernance par slogan n?aide personne en ce moment.
Selon vous, le probl?me du Kamerun anglophone ne serait-il pas plut?t camerounais? Le probl?me dit anglophone est plut?t kamerunais. N’aurions-nous alors ? g?rer qu’une francophonerie de plus sous les tropiques? Et la derni?re question: Et si la solution pour g?rer cette francophonisation ?tait anglophone?
C’est la question de fond. Je voudrais donner quelques indices. En tentant de les r?sumer, je dirais que c’est la francophonisation de la question qui concerne le Nord-Ouest et le Sud-Ouest qui a conduit ? l’anglophonisation du probl?me. On a voulu fausser ce probl?me, par attachement ? la rage de francophoniser tout le Kamerun.
Autrement dit, on voulait leur inculquer notre fa?on de faire, la culture et tout le reste?
Absolument. Dans l’ouvrage ?Christian cardinal Tumi: le normalien devenu cardinal? ?crit par ?douard Oum, le Cardinal Tumi raconte qu’il a ?t? une fois ? une c?r?monie et qu’un diplomate fran?ais, l’entendant parler le Fran?ais, s?est approch? de lui et lui a dit: ?F?licitations Monseigneur pour tout ce que vous faites pour francophoniser, pour que tout le Cameroun devienne francophone ou fran?ais?. Monseigneur Tumi lui a dit tout simplement: je suis anglophone, Excellence! C’est dans l’ouvrage. Premier indice.
Deuxi?me indice: Notre pr?sident de la R?publique, 42 ans de pouvoir, je ne me souviens pas qu?il ait eu un jour, un discours ? la Nation en Anglais ; ni m?me ? 50% en Anglais.
Quel est le signifiant de ce que vous ?voquez?
Un pays bilingue que vous dirigez pendant tout ce temps doit se plaire ? vous entendre dans les deux langues.
Est-ce que ce n?est pas accessoire dans la probl?matique?
Ce n?est pas accessoire pour ceux qui ont voulu anglophoniser un probl?me politique national. Il y a plus grave ou plus s?rieux: la conf?rence qui s?est tenue en Europe, ? Paris avec Mo Ibrahim nous a montr? le pr?sident de la r?publique en difficult?s avec la langue anglaise. Ceci a ?t? difficile ? vivre. Il a fallu que la secr?taire g?n?rale de la Francophonie, une Rwandaise, joue les traductrices. Ceci est difficile pour un citoyen normal dans la mesure o? les deux pays qui se vantent dans le monde d??tre bilingues, il y a le Canada et le Kamerun. Vous n?entendrez jamais un Premier ministre canadien finir un discours sans en dire une partie dans l?autre langue. Mais, nous, 40 ans black-out! Et qu?est-ce que cela inspire comme r?flexion? Sans faire attention, il s?exprime-l? un raidissement contre quelque chose dont on ne veut surtout pas s?approcher.
Ces quelques indices font fr?mir. Parce que le bilinguisme au Kamerun, quand je vous ai parl? de Fonlon, ma foi, le bilinguisme qu?est-il devenu dans le pays? Ou qu?est-ce que c?est, on vous dit avec ironie ?c?est le Kamerun qui est anglophone, mais pas tous les Kamerunais?. Pitoyable dans la mesure o?, ? un moment donn?, j’avais cru entendre que tous les fonctionnaires devaient faire un stage au centre linguistique qui est bas? ? Yaound?. La d?centralisation dont il est question dans les discours aurait pu acc?l?rer ce processus de d?centralisation de ce genre de centres, pour que la langue anglaise soit une condition ?liminatoire dans les promotions, dans les organigrammes d’?tat. Tel n’est pas le cas, me semble-t-il. Et la Commission sur le multiculturalisme, ? quoi arrive-t-elle? Elle a des difficult?s. Pourquoi? Parce que pr?cis?ment, le bilinguisme reste un souci. Et pourquoi il est un souci au Kamerun? parce que nous avons un probl?me d’identit? nationale.
Autrement, la question anglophone est une question d’identit??
C’est une question nationale qui induit la qu?te et la conqu?te d?une identit? nationale.
Une identit? qu?on a voulu fondre dans la ?Francophonerie??
La francophonerie est ? l’?uvre pour francophoniser tout le Kamerun. Ils y travaillent. Je vais vous donner un indice qui donne mati?re ? r?flexion: Si vous sortez votre carte nationale d’identit?, et je souhaiterais que chacun de nos compatriotes sorte la sienne, carte dite nationale d’identit?, vous verrez que la version fran?aise est diff?rente de la version anglaise. Que lisez-vous en fran?ais?
R?publique du Cameroun, Carte nationale d?identit??
Carte nationale d?identit??Et en Anglais, qu?est ce qui est ?crit?
National identity Card?
National identity Card! Pour tous ceux qui comprennent un peu les deux langues, pour les francophones, ou ceux qui se pr?sentent comme tels, c’est la carte qui est nationale, pas l’identit?. Alors que pour nos compatriotes anglophones, c’est l’identit? qui est nationale, pas le simple carton.
Comment faire pour r?soudre ce probl?me? Il ne s’agit pas d’une simple inversion de la position des mots?
Du tout! C?est une signification importante. Et si j?insiste, c?est pour que nos compatriotes se rendent compte du fait qu?on a un probl?me d’identit?. C’est parce que ce probl?me d’identit? est fauss? par la francophonisation de tout un processus qui est aujourd’hui sexag?naire.
Dans la r?flexion, vous savez qu’il y a ?galement un courant disant que la question qui se pose dans le Nord-Ouest et Sud-Ouest se pose ? l’Extr?me-Nord, se pose dans le Mbam, et partout au Cameroun. Chaque communaut? voudrait se reconna?tre dans le concert national avec ses probl?mes qui ne trouvent pas forc?ment des r?ponses sur le plan central?
Ce serait beaucoup de malhonn?tet? intellectuelle de c?der ? cette th?se ou de l?animer. Parce que ce qui se passe dans d’autres communaut?s n’a pas ?t? inscrit dans une constitution quelconque du Kamerun. Or en 1961, on a constitutionalis? une situation. Et dans cette constitution de 1961, il ?tait question que les deux parties du Cameroun s’accordent dans le cadre d?un Etat f?d?ral. Et il me semble que l’un des articles de cette constitution stipulait qu’il n’?tait pas question de revenir sur ce point majeur ? savoir que le Kamerun devvait ?tre un Etat f?d?ral. C?est tr?s important. Et cette question qui est politique a ?t? g?r?e comme on voit. Alors, quand on d?constitutionnalise un ?l?ment aussi important, on doit se poser des questions difficiles m?me si on n?a pas de r?ponse. Pourquoi a-t-il ?t? n?cessaire de le faire? De Gualle dit ? Ahidjo ?Si vous ne reprenez pas vos compatriotes anglophones, si vous n?en faites pas des francophones, votre pays sera toujours divis?. C?est dans l?ouvrage qui va paraitre! Et c?est comme si un travail de fond continuait en sourdine. Je vous signale la r?action du Cardinal Tumi, un homme sobre. Mais, il a dit l?essentiel. Je ne sais pas si cet ambassadeur ou ce diplomate a termin? son cocktail comme il aurait voulu. Il y a une question de constitutionnalisation du v?cu kamerunais.
Aux questions formul?es tout ? l’heure, vous d?crivez deux prismes. D’abord, l’intelligence des probl?mes, ou l’intelligence des solutions. On va commencer par-l?, mais derri?re, vous reviendrez aussi sur ?kamerunit? du probl?me dit anglophone?. Commen?ons par l?intelligence des probl?mes et des solutions?
On en a parl? suffisamment au d?but. Mais l?intelligence des probl?mes parle des probl?mes. Et l?intelligence des solutions recherche v?ritablement des solutions. Et comme je disais, il faut sortir du miroir. Pour r?soudre, effectivement, un probl?me.
Parfois, vous savez, la libert? qui anime plein de discours qui affirment se battre pour la libert? de quelqu’un, accorder sa libert? ? quelqu’un, c’est lui donner la possibilit? de se passer de vous. C’est tr?s important. Si vous n’?tes pas capable d?entendre votre fils vous ?papa, laisse-moi un peu tranquille ; je veux m?organiser?, attention, vous le tenez en laisse, et c’est une ?masculation qui n’aide pas l’enfant. L’?mancipation est fondamentale, on coupe les cha?nes. Et je doute qu?un pays comme la France ait jamais eu un programme de lib?ration des colonies. Je l’ai publi?, ?D?coloniser la France?, c’est le titre. Il m’a co?t? un visa, j’?tais invit? ? l’Unesco?Donc, il faut sortir du miroir pour r?soudre effectivement des probl?mes. Aujourd?hui, nous sommes invit?s, peut-?tre somm?s de sortir de nos miroirs, pour nous regarder humblement. Parce que la probl?matique, c’est de se rendre compte que l’autre existe.
Vous avez des pulsions qui vous conduisent vers l’autre. Ce mouvement vers l’autre, c’est pour que nous puissions devenir un mis sein, un ?tre avec. Au Cameroun d’aujourd’hui, vous entendez le vivre ensemble, l’?tre ensemble? Est-ce que nous faisons assez d’efforts? Et c’est ce mensonge historique qui fait des mots.
Et si le Cameroun ?tait le probl?me d’anglophone? Les ennuis ont commenc? le jour m?me o? l’on a chang? l’orthographe du nom de notre pays. Le passage de Kamerun ? Cameroun. Le vocable Kamerun nous remet ? l’origine, ? la naissance d’un peuple, d’un territoire qui a ?t? influenc? par tout ce que l’histoire nous a inflig? par la suite. Les ramifications, les d?viations, les d?viances et peut-?tre, pourrions-nous alors percevoir le point de chute, le virage que nous avons mal n?goci?.
Alors plus loin, vous ?voquez donc la question des partis politiques. D?abord John Ngu Foncha, les deux Muna (le p?re et le fils) Quelle est l’incidence dans l’histoire de notre pays?
Votre question est importante. Parce que l’analyse ou la recherche que j’ai men?e m?a permis de r?aliser que tous les partis politiques de ce qu’on appelle aujourd’hui le NOSO militaient pour l’unit?, l’unification. Ils jetaient un pont sur le Mungo. Ce qui signifie que d?s le d?part, il y a la bonne foi, la bonne volont? ?tait incontestable. Et qu’est-ce qu’on observe? M?me dans la partie orientale de l??poque, commen?ons par les partis qui ?taient visibles. Commen?ons par l?UPC ; c’est l’Union des populations du Cameroun. Le ?C? ne doit pas nous tromper parce que les militants de l?UPC de l??poque savaient que c?est le ?K?. Pourquoi l?union et pas seulement unit?? Parce que l?unit? fonctionne chez nous comme un pi?ge ? mouches. L’unit? est statique. Seule l’union est dynamique. Parce que d’entr?e de jeu, l?union pose qu’il y a pluralit?, qu?il y a multiplicit? et que chaque partie doit ou s’engage ? y mettre du sien pour que les composantes constituent quelque chose de coh?rent. C’est cela l’union. L’unit? conduit trop rapidement ? l’unicit?. Et vous avez vu que lorsque l’UPC a ?t? trait?e comme elle a ?t? maltrait?e, l?Union camerounaise qui annon?ait cet effort de mise en commun des diversit?s s?est d?grad?e. Et a ?volu? jusqu?? ne devenir qu?un rassemblement. Il n?y a pas plus h?t?roclite qu?un rassemblement ; il n?y a pas plus impr?vu ; il n?y a pas plus autoritaire! Et les casernes nous l?enseignent.
Comment a-t-on fait pour partir de l’UPC au RDPC?
Non! On ne part pas de l?UPC vers le RDPC. Vous savez, les mots sont des outils pr?cieux. Je dis l’union suppose la pluralit? parce que les diff?rentes parties, les diff?rentes composantes expriment un dynamisme pour ce qu?on appelle ordinairement le vivre-ensemble. Et l?Union des Populations du Cameroun avait cela comme programme. La meilleure mani?re de combattre son adversaire politique est parfois de pirater sinon, un peu de son programme. L?Union camerounaise a pris le terme union. Mais l’union a-t-elle fonctionn? comme cela au Kamerun? On a voulu faire mieux. On a m?me dit union nationale. Mais qu’est-ce qu’on unissait? L’UPC disait, on va unir les populations. Mais ? l’Union camerounaise, qu’est-ce qu’on unit? On ne le dit pas. Et puis on arrive au Rassemblement dit d?mocratique du peuple camerounais. Le rassemblement peut ?tre d?mocratique, peut-?tre. Mais qui est-ce qu’on rassemble? Ce n’est pas un simple jeu de mots parce que la communication politique ? ceci de pernicieux que si vous n’y faites attention, vous signez un ch?que en blanc.
Et le d?ficit qu’on observe, c’est qu’en r?alit?, cette volont? de francophoniser des peuples du Kamerun, par volont? d’unicit? et d’uniformisation culturelle, est le propre de l’unit? qu’on chante et qui se d?grade du jour au jour en unicit?. La prosp?rit? qu’a connu le parti unique au Kamerun est l? pour l’attester, voyez-vous! Et il faut en parler avec douleur parce que c’est un peu de la petite chirurgie qu’il nous faudra faire aujourd’hui. ?a fait un peu mal, mais acceptons le passage du bistouri si nous voulons traiter le mal dont nous souffrons.
Et vous parlez de douleur, ?a me rappelle que vous citez John Ngu Foncha, notamment dans sa lettre de d?mission, pour prendre l’exacte mesure du sinistre moral et sociopolitique, je vous cite, ?Tout vice-pr?sident du parti au pouvoir RDPC, il doit ?tre impossible d’utiliser sa position pour aider de quelque mani?re que ce soit ? fa?onner ou ? influencer les politiques du parti ou de la nation. Ses multiples demandes d’audience pour discuter des questions nationales importantes ont ?t? ignor?es?. Dans ce sch?ma-l?, vous dites qu’il a mieux ressorti la d?ception dans la marche de la nation?
C’est douloureux d’entendre un tel rendu d?une personnalit? d?une telle dimension parce que John Ngu Foncha a jou? un r?le important dans le pont ? construire sur le Mungo et de se retrouver comme cela, non plus comme roue de secours, mais comme entit? n?gligeable. Cela dit toute la cruaut? dont il faut aujourd’hui parler et rendre compte entre nous Kamerunais. Salomon Tandem Muna a publi? un ouvrage ; lui il ?tait un philat?liste. Je le cite dans cet ouvrage. Il dit qu?ils sont partis de cette partie du Kamerun, ils se sont retrouv?s, des ann?es plus tard, dans un pays qu’on appelle la R?publique du Cameroun. Entre temps tous leurs espoirs, tous leurs projets ont ?t? coul?s.
?Les timbres et l’histoire du Cameroun?, l’ouvrage de Salomon Tandem Muna, je vous laisse continuer?
C’est un ouvrage pr?cieux qu’il faut pour compl?ter la r?action de John Ngu Foncha. On n?en parle pas avec l?g?ret?. Voyez-vous et prenant le relais, ce n’?tait pas une question de famille. L’un des fils Muna, Ak?r?, l’ancien b?tonnier, a publi? des essais, des lettres. Parmi ces essais, il y a une lettre qu?il destine ? son fr?re francophone. Le temps ne nous permet probablement pas de tout lire ici, mais en peu de mots, Ak?r? Muna r?ve d?un pays, dit-il, o? tu es moi et o? je suis toi. Il ne comprend pas que, lorsque lui le fr?re se plaint d’une maltraitance quelconque, qu’on lui dise ?tu es un ennemi dans la maison, rentre au Nigeria?. John Ngu Foncha se plaignait d?j? du fait que quand il posait une question qui m?ritait attention, on le traitait ou on traitait les personnes dont il parlait de Biafrais. Il y a l? des blessures morales. Parce que la question fondamentale est morale aujourd?hui. Et lorsque nous avons en 1982, le concept de moralisation, nous disons il y a quelque chose ? faire, m?me si c’est 40 ans apr?s seulement. Parce que le r?le politique est tragique ? telle enseigne que le d?ficit de f?d?ration ou la d?construction de la f?d?ration kamerunaise n’est plus une simple question de d?bat. R?publique du Cameroun aujourd?hui qui a br?l? une des ?toiles du Kamerun doit ?tre mise en d?bet en ce qui concerne le f?d?ralisme. Si la CONAC peut assumer certains faits de corruption politique? La CONAC pourrait se donner les moyens de poser au moins la question o? est pass?e la deuxi?me ?toile sur le Kamerun? Nous aimons les ?toiles. Nous serions heureux, nous Camerounais, de vivre dans une constellation. Pourquoi est-ce qu’on ?teint les ?toiles du Kamerun? Quand vous en avez deux, pourquoi ne pas en avoir trois? La d?centralisation et le f?d?ralisme ne sont pas seulement parents. Mais l’un peut venir de l’autre et inversement ; mais quand on dit d?centralisation et qu’on continue ? tenir en laisse, ? se faire le centre de tout, cela engendre des soucis. Et quand je dis soucis, c?est par pudeur.
Pour reparler de la franconisation et de l’anglophonisation, vous dites autant la franconisation du nom de notre pays est l’acte de naissance du probl?me dit anglophone, autant l?anglophonisation par les francophones d’une question sociopolitique a aggrav? les malentendus au point de pousser ? la dispute et ? de graves menaces de rupture. Je ne veux pas ?tre cynique, mais j’ai envie de vous demander dans ce cas, les anglophones, o? ?taient-ils durant tout ce moment? A-t-on essay? de mettre leur t?te sous l’eau et la maintenir dans cette position?
Le colonisateur ne pense pas toujours rendre compte ? sa morale. Il voit d?abord ses int?r?ts. C’est en fonction de ses seuls int?r?ts qu’il ?value son action. Et je dis, le pays qu’on appelle Kamerun, victime de la colonisation de France, n’a peut-?tre pas eu la possibilit? de bouger. Je vous ai cit? De Gaulle et je vous ai signal? les dires de ce diplomate fran?ais avec Mgr Tumi. Cela signifie que le ma?tre colonial voulait assurer l’atteinte de son objectif. Je ne sais pas si ?a r?pond ? votre question, mais c?est un sch?ma impos? au pouvoir du Kamerun depuis ? ce que nous appelons l’ind?pendance du Cameroun.
Et si le sch?ma est maintenu pour vous, ?a veut dire que nous ne sommes pas d?finitivement ind?pendants?
Aujourd’hui, nous avons un g?n?ral d’arm?e comme ambassadeur de France. Ahidjo avait refus? que le Cameroun serve de base arri?re aux s?cessionnistes biafrais. Cela a ?t? mal accept? par ce qu’on appelait ? l’?poque la m?tropole. Mais insidieusement, on lui a plac? ce programme de franconisation et de francophonisation de tout le Kamerun. C’est ce que De Gaulle a dit et c’est ce que le cardinal Tumi a d?nonc? dans son style avec hauteur.
Et dans vos illustrations, vous mettez au centre la question de la langue. La question des deux langues, le Fran?ais et l’Anglais. Vous dites: ?Les langues des autres disent les diff?rences. Nos langues ? nous n’instruisent pas des conflits sociaux ni de division?. Vous y voyez ?galement le paradoxe social. Car c’est au nom de la fraternit? de ces peuples que les dynamiques socio-politiques se sont multipli?es avec pour nom UPC? ? On en a parl? un peu, mais je voudrais qu’on s’arr?te sur la probl?matique des langues en elles-m?mes, dans le sch?ma quel est leur r?le?
Les langues sont des vecteurs d’une tr?s grande puissance. Elles permettent de vous situer. Prenons un exemple tr?s simple. Lorsque vous entrez dans un magasin, vous cherchez un produit. Vous cherchez des ?tiquettes que vous ?tes en capacit? de lire et de comprendre. Sinon, vous cherchez autre chose tant que vous n’arrivez pas ? d?chiffrer, pas possible de poser l?acte d?achat. Voyez-vous la difficult? que les colonis?s ont eue, c’est qu’on a voulu diaboliser leurs langues maternelles. Nos ?minents linguistes ont ?tabli qu’il y a des connexions profondes entre nos langues. Elles disent les diff?rences, mais ne diabolisent pas et n’activent pas des ruptures. Les langues des autres sont des langues de rupture! Notre syst?me ?ducatif gagnerait beaucoup ? ?voluer vers l’enseignement en nos langues. On y gagne rapidement un certain nombre de connaissances.
Vous parlez de gouvernance et de f?d?ralisme. C’est une prise de position?
C’est une analyse. Le f?d?ralisme, je l’ai dit dans un ouvrage pr?c?dent qui a pour titre ?L’?tat ou la Nation n’est pas un produit camerounais?. Nous avons pris une structure: le code napol?onien. C’est du pr?t ? appliquer. On ne peut pas s’en vanter. Disons-le simplement. Parce que le jour o? le peuple camerounais a la possibilit? de se constituer, il y aura des m?canismes clairs et le peuple du Cameroun saura quels m?canismes adopter pour se constituer. Cela signifie qu’il y a des chances d’avoir un jour un texte dans lequel tous les Kamerunais se reconnaissent, ou tout au moins la grande majorit?.
Le f?d?ralisme est l’ADN des peuples africains. Qu’est-ce que j’entends par l?? Pour l’avoir ?crit, je peux tenter de le r?sumer. Prenez un exemple, nous sommes aujourd’hui ? Douala. Ici, il y a partout les Bona. Quand il y a une question d’importance qui interpelle la collectivit?, tous les Bona se retrouvent et se concertent. Cela signifie que l’autre qui va parler va peut-?tre dire ?je?, mais c’est un ?je? pluriel. Il ne parle plus en son nom propre. Il pense ? son peuple. Quand il a parl?, il se retourne vers sa communaut?.
La communaut? r?agit et approuve. Voyez-vous? Pou