Il y a 8 ans, au moins 70 personnes perdaient leurs vies dans un accident ferroviaire survenu dans le chef-lieu du d?partement du Nyong-et-Kelle. A ce jour, quelques paroles de douleur r?sistent ? ? la vie ? qui roule ? tr?s grande vitesse dans la ville.

Comment d?couvrir quelques-unes des facettes les plus enivrantes d?Eseka ce 18 octobre 2024 ? En r?pondant ? la question, Jacques Libam Bikoi, un natif de la ville, recourt ? la m?taphore ferroviaire : ? Le wagon est toujours plein ? Likabo. L?-bas, le train de vie ne s?arr?te jamais ?. Juste le temps de vider son sachet de whisky, le jeune mototaximan encha?ne des verbes, ? la forme active, ou passive, ou sous la forme participe, pour mieux rendre compte de l?ambiance qui s?vit en toutes saisons dans ce quartier du chef-lieu du Nyong-et-Kelle. ? A Likabo, la vie s?est lanc?e comme un train. ?a siffle 24/24 ! L?-bas, on mange, on danse, on livre, on se livre et on est livr?, on tamponne, on se tamponne et on est tamponn?, en se disant qu?on ne vit pas deux fois ?. Comme si sa langue osait enfin se d?lier d?un secret, Jacques Libam Bikoi explique que ? Likabo est devenu ainsi depuis fin octobre 2016, quand il y a eu un accident pr?s de la gare o? les gens avaient l?habitude de boire tr?s souvent ?.
? Vivre ?
A bien ?couter, le train de la vie s?est d?port? du lieu-dit ? Gare ? vers Likabo ? l?ouest d?Eseka. Sur les lieux, les observations et entretiens permettent d??tablir l?existence d?un large spectre d?interactions entre jeunes et vieux, hommes et femmes. Issus de toutes les classes sociales, ils se d?crivent globalement comme des personnes victimes de maux ordinaires ou des personnes tentant d??chapper ? leur solitude ou ? leur routine. Au fil d’?changes profond?ment humains, quelques buveurs d?alcool traditionnel ?voquent un drame qui les a touch?s de fa?on r?elle aussi bien que symbolique ; un drame qui a effondr? en eux toute envie d?aller ? vivre ? la gare ?.
Pour cela, ils soulignent la pr?ciosit? et la fragilit? de la vie. ? J??tais assis dans la buvette. A quelques m?tres de moi, ce que j?ai vu le 21 octobre 2016 ?tait terrible ! Quand le train a d?raill?, les gens criaient sous le fer ; un homme en tenue avait la t?te fendue comme une noix de coco ! Ce jour-l?, je me suis dit la vie n?est rien, mais rien ne vaut la vie ?, se rem?more Paul Massing Nwaha.
Entre deux gorg?es, Frida Nyem, sa voisine aborde les th?mes de la fatalit? et du hasard. Selon elle, il suffit de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment pour que le destin bascule. ? Ce 21 octobre 2016, c??tait leur jour. La mort est mont?e ? bord de leur train tout simplement ?, avance la dame. Dans un r?cit enrob? dans un bassa?a l?ger, Marcus Lucien Bahiya estime que quand se produit une catastrophe comme celle qui a emport? plus de 70 vies humaines et fait des centaines de bless?s, l’on ne peut songer, avec une certaine conviction, qu’? l’encha?nement de circonstances qui a men? les acteurs, parfois tout ? fait incidemment, sur le th??tre du drame. ? Ma fille, ?g?e de 23 ans seulement, est morte sous un wagon. Elle vendait des b?tons de manioc et la mort est venue la trouver au bord des rails ?, pleurniche le vieil homme.
Tout ? c?t?, un ivrogne ?rige la catastrophe ferroviaire du 21 octobre 2016 en une parenth?se dans l?existence de la ville d?Es?ka. Ce qui, probablement, rythme son choix, c?est l?ivresse de la vie. ? Quel plus grand g?chis que de s’emp?cher de la vivre. Les gens sont morts ce jour-l?, et puis quoi ? Es?ka continue !?, grommelle-t-il. Exag?ration ou indiff?rence, peut-?tre. Mais ?galement une partie de la v?rit?. Au cours des entretiens, ce qui est survenu dans cette ville il y a 8 ans suscite des r?flexions audacieuses. ? C?est pass?, Eseka respire et vit ?, rel?ve S?bastien Nkana, fonctionnaire ? la retraite. Pour la suite, c?est ? l?insulte que l?on tend le micro : ? Ce pourri sujet nous aide en quoi aujourd?hui ? Pour moi maintenant, mon vin est sup?rieur ? ce que vous racontez-l? ?.
? C?est que, ici ? Es?ka, nous sommes mus par une ?norme et ?puisante tension. Depuis qu?on a plac? le machin de st?le-l?, les gens vivent leur vie. On ne nous a toujours pas dit ce qui s?est r?ellement pass?. Je peux me tromper, le chef de l?Etat avait pourtant ordonn? une enqu?te. On doit tirer cette affaire au clair pour permettre ? nous les riverains de nous reconstruire moralement, car c?est bien de reconstruction qu?il s?agit apr?s ce traumatisme. ?, s?emporte Roland Bayiha, notable ? la chefferie de Likabo.
Tohu-bohu infernal
Excit?s par la pr?sence du reporter, d?autres personnes se coupent mutuellement la parole pour discuter de ce qu?une voix appelle ? le contr?le d?moniaque des r?sultats de l?enqu?te ?. Dans un tohu-bohu infernal, il y a, d?un c?t?, ceux qui pensent que les conclusions des investigations sont log?es dans les tiroirs des services sp?ciaux du pays. Et puis, de l?autre c?t?, une poign?e soutient que tous les d?tails sur le drame du 21 octobre 2016 ? Es?ka n?ont pas encore ?t? livr?s. Au milieu, il y a des constructions sp?culatives qui misent sur un rebondissement ? quand les choses vont changer ?.
Sans doute toutes ces id?es enchev?tr?es sont-elles ? l??uvre au plus profond des uns et des autres. Reste que, entre pr?occupations diverses, beaucoup sont en proie au t?lescopage des rumeurs et des informations plus ou moins recoup?es. ? On nous a dit que, m?me si le temps passe, m?me apr?s un si?cle, les coupables seront punis ?, assume une dame. ? Il y a des gens qui ?taient dans ce train et dont les corps n?ont jamais ?t? retrouv?s ; et c?est la raison pour laquelle les enqu?tes ne sont pas finies ?, postule un homme. Ce dernier, amalgamant les indemnisations des rescap?s et des familles des morts ou de passagers disparus, devient aveugle et sourd ? toute autre consid?ration.
Cap sur ? l?endroit ?
Aux allures d?un petit parc paisible, le site ceintur? de grilles, cr?e une sensation unique. H?riss? de pancartes enrubann?es interdisant le passage, patrouill? de quelques animaux domestiques, il fixe sur du marbre la trace d?un fleuve de sang. Il semble exiger que la date du 21 octobre 2016 ne soit pas tout ? fait vaine et que, pass? le coup de projecteur des m?dias, tout ne s?efface pas dans la grisaille d?un non-sens. Pour un souvenir en ce 21 octobre 2024, rien de grandiose n?est annonc?. A la mairie o? il est question de contraintes budg?taires, un conseiller municipal souffle qu?? on verra d?ici le jour dit ?.
En l?absence du chef de gare, les choses s’av?rent plus faciles ? comprendre lorsque quelques employ?s indiquent que ??le train arrive ici, s?arr?te et repart ?.?A l??valuation, le signifiant central de ce ??renseignement?? exprime une chose?: pas de frein autour des activit?s et du train de vie.
Jean-Ren? Meva?a Amougou