Le 15 ao?t dernier, ? l?occasion du 80? anniversaire du d?barquement des Alli?s en Provence, on a vu et entendu Emmanuel Macron et Paul Biya ? la n?cropole internationale de Boulouris, ? Saint-Rapha?l. L?un apr?s l?autre, les dirigeants fran?ais et camerounais ont tenu ? rendre plus sensible et ?motionnelle la c?r?monie. ?Il n?y aurait pas eu de victoire alli?e sans la contribution des autres peuples, sans les ?trangers, sans les Noirs et autres tirailleurs? africains, a insist? Paul Biya. ?La France n?oublie rien des sacrifices?, a admis Emmanuel Macron.
Au niveau du langage, les deux hommes d??tat se situent ? l??picentre d?une interaction qui se traduit par un double mouvement. D?un c?t? la mise au pr?sent du pass?, de l?autre, la mise en histoire du pr?sent. D?s lors, tout peut s?analyser comme ?tant proportionn? aux hantises du pr?sent autant qu?? la vivacit? du pass?. D?o? cette impression que, tout s?est m?l? pour faire du 80? anniversaire du d?barquement des Alli?s en Provence, une occasion favorable, une ?vidence ? bon compte, un substitut ? la mise en perspective, un recours contre les d?saveux, les pannes et les ruses de l?histoire pr?sente.
Cela est surtout vrai pour la France qui, par l?angoisse de l?avenir, s?emploie ? la valorisation du pass?. Avec un m?lange de bons sentiments et un devoir de m?moire particuli?rement s?lectif, il semble que Paris ?vite d?aiguiser les couteaux qui serviront ? l??gorger en Afrique. En effet, si le vieillissement ou la mort des derniers t?moins directs int?ress?s au premier chef sont in?vitables, l?entr?e en lice de leurs descendants et de leurs proches, l?activisme d?un nouveau courant qui actualise inlassablement ce qui s?est pass? est l? pour dire ? la France que son avenir en Afrique est bouch?, et qu?il faut rafra?chir en urgence la reconnaissance du titanesque travail des Africains sur le chantier de la France moderne. Aussi, d?une mani?re massive, Paris se retrouve dans la posture d?un assoiff? de repentance face ? un pass? horrible incessamment r?p?t?, et qui m?riterait des vengeances bien plus s?v?res, parce qu?ayant accumul? des crimes sans ?quivalents (colonisation, g?nocides, esclavage?).
Ce qui est vrai, c?est lorsque l?on se rend compte qu?en fait, comm?morer, ?riger un m?morial, prononcer des excuses officielles revient simplement ? distribuer, dans l?ordre symbolique, des titres d?honneur, d??galit? ou de reconnaissance. Ce qui joue sans doute un r?le restant ? d?crypter, et qui laisse supposer que des forces abyssales sont ? l??uvre. Or, il faut un renversement. L?histoire triomphaliste m?rite d??tre remplac?e par son antith?se, une histoire-repentance. On pourrait maximiser cette position ainsi: Accepter du fond du c?ur que les Africains ont bataill? pour la France; mettre cela en relation avec des objectifs de comm?moration ou de r?paration, amorcer un travail social et politique complexe, port? par des entrepreneurs de mobilisation et des cadrages sp?cifiques. Il s?agit de combattre l?occultation du pass? n?grier en France et de veiller ? ce que la soci?t? fran?aise v?hicule une vision respectueuse des Africains. Et ce processus devrait ?tre engag? en dehors de la s?lection des r?cits, en dehors des aiguillages contr?l?s par ces ?acteurs professionnalis?s?, convaincus d??tre des ?gardiens de la v?rit?? sur le pass?.
Jean-Ren? Meva?a Amougou