La CEMAC n’a plus beaucoup de temps à perdre. Après une année 2025 marquée par le ralentissement de la croissance, la dégradation des comptes publics et l’érosion des réserves, le Baromètre économique de la Banque mondiale d’août 2026 dessine moins le portrait d’une région en crise que celui d’une région arrivée au bout d’un modèle.

Pour sortir de cette mécanique faite de pétrole, de dette, de dépenses contraintes et de croissance insuffisante, les réponses doivent désormais être séquencées : stabiliser immédiatement, transformer à moyen terme, diversifier profondément à long terme. La croissance régionale n’a atteint que 2,6 % en 2025, contre 3,2 % en 2024, tandis que le déficit budgétaire moyen s’est creusé à 3,3 % du PIB, contre 1,6 % un an auparavant. La dette publique s’établit autour de 53,6 % du PIB. Plus préoccupant encore, les réserves ne couvrent plus que 4,2 mois d’importations, sous le seuil d’adéquation de cinq mois fixés au niveau communautaire. Le diagnostic de la Banque mondiale est limpide : la région doit accélérer les réformes structurelles, améliorer la mobilisation des recettes intérieures et l’efficacité de la dépense, investir dans les infrastructures et le capital humain et créer un environnement plus favorable au secteur privé.
L’urgence
À court terme, la priorité n’est pas de courir plus vite, mais d’éviter de trébucher. Les gouvernements doivent d’abord restaurer des marges budgétaires. La chute des recettes pétrolières et la persistance des dépenses ont fait passer les recettes totales à 17,8 % du PIB en 2025, contre des dépenses à 21,1 %. Dans ce contexte, chaque franc dépensé doit être interrogé : est-il productif, socialement nécessaire, ou simplement hérité d’une mécanique budgétaire devenue trop lourde ? La réponse passe par une revue rapide des dépenses, la limitation des dépenses non prioritaires, une meilleure programmation de la trésorerie et un contrôle plus strict des nouveaux engagements. La gestion de la dette doit devenir une discipline quotidienne : éviter les financements coûteux, mieux lisser les échéances, renforcer la transparence des engagements publics et privilégier les financements concessionnels lorsqu’ils sont disponibles. Mais l’austérité aveugle serait une fausse bonne idée : couper dans l’investissement ou les filets sociaux au moment où 36,2 % de la population vit avec moins de trois dollars par jour risquerait de transformer l’assainissement budgétaire en récession sociale. Andrew Dabalen, économiste en chef de la Banque mondiale pour l’Afrique, recommande précisément, dans le contexte africain actuel, de préserver les ménages vulnérables tout en maintenant une gestion budgétaire prudente et la stabilité macroéconomique.
Recettes
Deuxième urgence : faire rentrer davantage d’argent sans étouffer l’économie. La CEMAC ne pourra pas financer durablement ses infrastructures, ses écoles, ses hôpitaux et ses réseaux électriques avec des recettes qui fluctuent au gré du baril. Il faut donc élargir l’assiette fiscale, réduire les exonérations inefficaces, moderniser les administrations fiscales et douanières, mieux contrôler les activités informelles progressivement fiscalisables et accélérer la numérisation. La priorité doit également être donnée à la qualité du recouvrement plutôt qu’à la multiplication des prélèvements. Une entreprise étranglée par une fiscalité imprévisible ne devient pas miraculeusement une championne industrielle. Elle investit moins, embauche moins et cherche parfois à contourner le système. L’enjeu est donc de construire un pacte fiscal : moins d’opacité, plus de contribuables, une administration plus efficace et, en contrepartie, une dépense publique plus lisible. Les travaux de la Banque mondiale sur la CEMAC montrent justement que la dépendance aux recettes des matières premières accentue la procyclicité budgétaire : lorsque le pétrole rapporte davantage, les dépenses ont tendance à suivre ; lorsque le marché se retourne, les Etats découvrent leurs fragilités. M. Ayhan Kose, économiste en chef adjoint de la Banque mondiale, souligne que les économies dépendantes des matières premières ont intérêt à s’appuyer sur des règles budgétaires crédibles, une meilleure gestion de la dette, la diversification des recettes et des mécanismes d’épargne des périodes fastes.
Trésorerie
À court terme encore, la CEMAC doit protéger son trésor de guerre : ses réserves. Le recul de la couverture des importations à 4,2 mois en 2025, contre 4,9 mois en 2024, est un avertissement. Les hydrocarbures représentent encore environ 70 % des exportations régionales et leurs recettes restent exposées aux variations des prix et de la production. Une flambée temporaire du pétrole peut donner l’illusion d’une embellie budgétaire ; elle ne constitue pas une stratégie. La BEAC a d’ailleurs repris en juin 2026 son assouplissement monétaire en ramenant son taux directeur de 4,75 % à 4,5 %. Mais le Baromètre souligne une faiblesse persistante de la transmission monétaire : les banques réagissent davantage aux allocations de liquidité qu’aux variations du taux directeur, tandis que les fragilités bancaires et les pressions budgétaires continuent de limiter le crédit au secteur privé. Il faut donc éviter de demander à la politique monétaire ce qu’elle ne peut pas faire. La BEAC peut fournir de la liquidité ; elle ne peut pas fabriquer à elle seule des entreprises compétitives. Pour les économistes de la Banque mondiale, la restauration de la stabilité macroéconomique doit aller de pair avec des réformes permettant au secteur privé de prendre le relais de l’Etat dans la création d’emplois et d’investissements.
Investir
À moyen terme, il faudra changer la destination de l’argent public. La CEMAC dépense beaucoup, mais pas toujours là où la croissance future se construit. Le Baromètre de la Banque mondiale pointe deux déficits particulièrement pénalisants : les infrastructures et les compétences. Electricité insuffisante ou coûteuse, routes dégradées, corridors commerciaux lents, réseaux numériques incomplets : chaque défaillance renchérit le prix de production d’une entreprise. Même constat pour le capital humain. Une population jeune est un formidable dividende démographique à condition d’être formée et employable ; sans cela, elle devient une pression supplémentaire sur les marchés du travail. La priorité doit donc aller aux infrastructures à fort rendement économique et social, à l’énergie, au transport, au numérique, à l’éducation technique et professionnelle, ainsi qu’à la santé. Mais investir davantage suppose aussi de mieux investir : sélection rigoureuse des projets, évaluation de leur rentabilité économique, transparence des marchés publics, suivi physique des chantiers et lutte contre les dépassements de coûts. Cheick Fantamady Kanté, directeur de division de la Banque mondiale pour le Cameroun, le Congo, le Gabon, la Centrafrique et la Guinée équatoriale, insiste régulièrement sur le lien entre qualité de la dépense publique, capital humain, infrastructures et croissance inclusive. Pour lui, l’objectif n’est pas seulement de dépenser davantage, mais de créer les conditions d’une croissance capable de générer des emplois.
Entreprises
Le moyen terme doit surtout être celui du secteur privé. La CEMAC ne créera pas suffisamment d’emplois avec les seules administrations publiques et les industries extractives. Le Baromètre estime à environ 10 % le chômage de la population active et rappelle que la pauvreté devrait rester proche de 36 % en 2027-2028 si les réformes n’accélèrent pas. Or les hydrocarbures, malgré leur poids dans les exportations, absorbent peu de main-d’œuvre. Le chantier consiste donc à faire émerger des entreprises capables de produire localement, d’exporter et de grossir. Cela signifie simplifier les procédures, sécuriser l’accès au foncier, améliorer le financement des PME, renforcer les tribunaux commerciaux, fluidifier les frontières et surtout faire fonctionner réellement le marché régional. Une entreprise camerounaise devrait pouvoir vendre au Congo, une entreprise gabonaise acheter au Cameroun et une entreprise centrafricaine accéder aux marchés régionaux sans transformer chaque frontière en parcours d’obstacles. Robert Utz, économiste en chef de la Banque mondiale pour la CEMAC et auteur principal du Baromètre, résume l’enjeu en appelant les pays de la région à créer de meilleures conditions pour que les entreprises locales puissent grandir, investir, embaucher et développer leurs exportations. Cette bataille est probablement plus décisive que celle des seuls grands projets : une économie se diversifie lorsque des milliers d’entreprises deviennent progressivement capables de produire davantage.
Diversifier
À long terme, enfin, il faudra s’attaquer au cœur du problème : la dépendance aux matières premières. Le chiffre est brutal : environ 70 % des exportations de la CEMAC reposent encore sur les hydrocarbures. En 2025, les exportations de pétrole ont diminué de 2,3 % et celles de gaz de 10,5 %. Le solde commercial régional est ainsi passé de 6,7 % du PIB en 2024 à 3,5 %. L’or et le cacao ont apporté un peu d’air, mais sans compenser la faiblesse du pétrole ; les exportations de bois ont stagné. La stratégie de long terme doit donc viser la transformation locale des ressources : agro-industrie, bois transformé, métallurgie, raffinage et pétrochimie lorsque les conditions économiques le permettent, matériaux de construction, services numériques, tourisme, logistique, économie verte et finance. Le Bassin du Congo peut également devenir un actif économique à travers les marchés du carbone et les financements climatiques, à condition de disposer de règles transparentes et de mécanismes crédibles de partage des revenus. La Banque mondiale travaille déjà avec les pays du Bassin du Congo sur des feuilles de route destinées à transformer le capital forestier en investissements, revenus et emplois. Cheick Fantamady Kanté estime que les marchés du carbone peuvent devenir un véritable levier pour les pays du Bassin du Congo, à condition que les institutions, les systèmes de mesure et les mécanismes de partage des bénéfices soient solides.
Intégrer
Il reste une dernière réforme, peut-être la plus politique : faire réellement fonctionner la CEMAC comme un marché. Une monnaie commune ne suffit pas à créer une économie intégrée. Il faut des routes communes, des normes compatibles, des procédures douanières simplifiées, des systèmes de paiement efficaces, une meilleure circulation des marchandises et des capitaux, et surtout une volonté d’appliquer les décisions communautaires. La diversification nationale, sans intégration régionale, risque de produire six petits marchés au lieu d’un marché de plus de 60 millions de consommateurs. Le moyen et le long terme doivent donc se rejoindre ici : les infrastructures doivent ouvrir les frontières, les réformes commerciales doivent agrandir les débouchés et les entreprises doivent pouvoir changer d’échelle. C’est précisément l’intérêt des programmes régionaux de réforme, notamment le PREF-CEMAC II, dont la Banque mondiale appelle à accélérer la mise en œuvre.
Au fond, la feuille de route est moins mystérieuse qu’elle n’en a l’air. Dans les douze prochains mois, la CEMAC doit protéger ses réserves, contenir les déficits, mieux gérer sa dette, sécuriser les dépenses prioritaires et renforcer les recettes intérieures. Dans les trois à cinq ans, elle doit déplacer le centre de gravité de la dépense vers l’énergie, les transports, le numérique, les compétences et les entreprises. Sur dix ans et davantage, elle doit réussir ce que les précédents cycles de matières premières n’ont pas suffisamment permis : transformer une économie d’exportation de ressources en économie de production, de transformation et de services. Le Baromètre de la Banque mondiale prévoit une croissance moyenne de 3,2 % entre 2026 et 2028, mais avertit que les risques restent nombreux : tensions commerciales, conflits géopolitiques, instabilité régionale, coûts de financement et nouvelles pressions sur les matières premières.
La CEMAC ne manque donc ni de pétrole, ni de forêts, ni de minerais, ni de terres agricoles, ni de jeunes. Ce qui lui manque surtout, c’est la capacité à convertir ces actifs en productivité durable. La dette peut acheter du temps ; elle ne peut pas acheter un modèle économique. Le pétrole peut remplir les caisses ; il ne peut pas, à lui seul, remplir les carnets de commandes des PME. La politique monétaire peut desserrer l’étau ; elle ne peut pas remplacer une politique industrielle. Et la croissance du PIB peut progresser ; elle ne devient développement que lorsqu’elle crée des emplois, augmente les revenus et élargit les possibilités offertes aux ménages.
Le choix est désormais moins entre austérité et dépense qu’entre dépense improductive et investissement productif. Entre attendre le prochain choc pétrolier et préparer l’après-pétrole. Entre gérer la dette année après année et reconstruire progressivement la capacité financière des Etats. Bref, entre prolonger le modèle existant et utiliser les prochaines années pour en fabriquer un autre. La Banque mondiale ne promet pas de raccourci. Son message est plus exigeant : réformer les finances publiques, mobiliser les recettes, investir dans le capital humain et les infrastructures, améliorer l’environnement des affaires et faire du secteur privé le moteur de la création d’emplois. Pour la CEMAC, le calendrier n’est plus théorique. Le court terme doit sauver les marges. Le moyen terme doit changer les moteurs. Le long terme doit changer le modèle.
Jean -René Meva’a Amougou