Jean Luc Mastaki : «la ZLECAf ne doit plus rester un projet institutionnel»

Directeur du Bureau sous-régional pour l’Afrique centrale de la Commission économique pour l’Afrique (CEA), Jean Luc Mastaki revient sur les difficultés qui empêchent encore l’Afrique centrale de tirer pleinement profit de la Zone de libre-échange continentale africaine.

La ZLECAf promet de créer un vaste marché africain. Pourtant, en Afrique centrale, les échanges sous ses préférences restent très limités. Pourquoi ce décalage ?
Il faut d’abord rappeler que la ZLECAf constitue une transformation majeure de l’architecture commerciale africaine. Mais la signature et la ratification d’un accord ne signifient pas automatiquement que les entreprises vont commencer à commercer sous ses préférences. Il existe toute une chaîne de mise en œuvre qu’il faut rendre opérationnelle.
Aujourd’hui, le constat est effectivement préoccupant pour l’Afrique centrale. Dans le cadre de l’Initiative du commerce guidé, le Cameroun demeure le seul pays de la sous-région à avoir réalisé des échanges sous les préférences commerciales de la ZLECAf. Cela montre qu’il existe encore un écart important entre les engagements pris au niveau continental et leur traduction en opérations commerciales.
Il ne faut cependant pas interpréter cette situation comme un manque d’ambition des Etats. Le problème est davantage institutionnel, technique et opérationnel. Lorsque les différentes composantes de la chaîne ne fonctionnent pas ensemble, l’entreprise ne peut pas bénéficier concrètement de l’accord.

Vous parlez d’une chaîne de mise en œuvre. Où se situent précisément les principaux blocages ?
Ils sont multiples et interdépendants. Il y a d’abord les offres tarifaires, les règles d’origine et les engagements spécifiques. Il faut ensuite que les administrations douanières soient capables d’appliquer les procédures correspondantes. Il faut également traiter les normes, les infrastructures qualité, les barrières non tarifaires, la logistique et les questions liées au financement.
Il faut ajouter le commerce des services, le commerce numérique, la gestion des frontières et surtout l’information des opérateurs économiques. Une entreprise peut avoir un produit compétitif et souhaiter exporter vers un autre pays africain. Mais si elle ne sait pas qu’une préférence existe, si elle ne connaît pas les règles d’origine ou si elle ne sait pas comment obtenir son certificat d’origine, cette préférence reste virtuelle.
C’est pourquoi nous parlons d’une chaîne de mise en œuvre. Un seul maillon défaillant peut empêcher l’ensemble du mécanisme de fonctionner.

Les Comités nationaux de mise en œuvre sont justement censés assurer cette coordination. Sont-ils aujourd’hui à la hauteur de leur mission?
Il existe une grande diversité de situations en Afrique centrale. Certains pays ont mis en place leurs Comités nationaux, mais leur niveau d’opérationnalisation n’est pas toujours le même. Dans certains cas, les capacités techniques, les moyens disponibles ou les mécanismes de suivi restent insuffisants.
Or ces Comités sont essentiels. Ils doivent être capables de réunir les administrations concernées, les organismes techniques et le secteur privé autour d’une même feuille de route. Ils doivent suivre les réformes, identifier les obstacles, accompagner les entreprises et faire remonter les difficultés rencontrées sur le terrain.
Notre objectif est donc de contribuer à leur donner les outils nécessaires pour qu’ils deviennent de véritables plateformes opérationnelles et non simplement des structures institutionnelles supplémentaires.

N’y a-t-il pas justement un risque de créer encore une structure de coordination alors que l’Afrique centrale souffre déjà d’une multiplication des institutions régionales ?
C’est une question légitime. La réponse est dans la fonction du Comité. Il ne doit pas être une institution qui vient se superposer aux autres. Il doit être un mécanisme de coordination et d’exécution.
Ce qui nous intéresse, ce n’est pas de multiplier les réunions, mais de faire en sorte que les décisions déjà prises produisent des résultats. Si un opérateur rencontre une barrière non tarifaire, il faut qu’il existe un mécanisme pour la signaler, la documenter, la suivre et rechercher sa résolution. Si une entreprise veut exporter, elle doit pouvoir obtenir l’information dont elle a besoin. Le Comité doit donc être jugé sur sa capacité à résoudre des problèmes concrets.

Le secteur privé semble pourtant encore peu présent dans cette architecture. Est-ce un handicap ?
C’est un élément déterminant. La ZLECAf a été négociée entre Etats, mais son succès ne sera pas mesuré par le nombre de réunions intergouvernementales. Il sera mesuré par le nombre d’entreprises africaines qui commercent davantage avec d’autres pays africains.
Le secteur privé doit donc être au cœur de la mise en œuvre. Les administrations doivent savoir quelles sont les difficultés rencontrées par les entreprises. Les entreprises, de leur côté, doivent comprendre les opportunités offertes par la ZLECAf. Cela suppose un dialogue permanent. Les Comités nationaux doivent être capables d’organiser ce dialogue et d’en faire un outil de décision.

Pourquoi l’information commerciale est-elle aussi importante ?
Parce qu’une opportunité commerciale qui n’est pas connue n’est pas une opportunité. Nous avons parfois tendance à considérer que les entreprises savent automatiquement ce que contiennent les accords commerciaux. Ce n’est pas le cas.
Une PME ne dispose pas nécessairement d’un service juridique ou d’une équipe spécialisée dans le commerce international. Elle a besoin de savoir quels produits elle peut exporter, vers quels marchés, à quelles conditions, avec quels documents et selon quelles règles. Il faut donc développer l’intelligence commerciale, les outils numériques et les services d’information. La ZLECAf doit devenir lisible pour l’entrepreneur.

Le problème des règles d’origine est particulièrement sensible. Pourquoi ?
Parce qu’elles permettent de déterminer quels produits peuvent bénéficier des préférences commerciales. Une entreprise peut assembler un produit en Afrique, mais cela ne signifie pas automatiquement que ce produit répond aux critères d’origine prévus par l’accord.
Il faut donc que les opérateurs comprennent les règles et que les administrations puissent les appliquer correctement. Les certificats d’origine sont également essentiels. Sans eux, l’entreprise ne peut pas toujours faire valoir la préférence.
C’est un domaine très technique, mais ses conséquences sont très concrètes. Une mauvaise compréhension des règles peut conduire une entreprise à renoncer à exporter ou à perdre l’avantage tarifaire auquel elle aurait pu prétendre.

Le commerce intra-africain reste également pénalisé par les infrastructures. Peut-on vraiment parler de libre-échange si les marchandises mettent des jours ou des semaines à franchir les frontières ?
C’est toute la question. La libéralisation commerciale ne peut pas être dissociée de la connectivité. Si les procédures douanières sont simplifiées mais que les marchandises restent bloquées sur les routes, le coût du commerce demeure élevé.
L’Afrique centrale doit donc travailler sur ses corridors, ses postes-frontières, la logistique et les procédures. La compétitivité d’un produit ne dépend pas uniquement de son prix à la sortie de l’usine. Elle dépend aussi du coût et du temps nécessaires pour atteindre le marché.
C’est pourquoi nous insistons sur une approche intégrée. Les réformes commerciales, les infrastructures, la logistique et les procédures frontalières doivent progresser ensemble.

Les barrières non tarifaires sont-elles devenues le nouvel obstacle au commerce africain ?
Elles constituent effectivement un problème important. Lorsqu’un tarif douanier baisse, cela ne signifie pas que toutes les barrières disparaissent. Il peut subsister des restrictions administratives, des normes différentes, des procédures complexes ou des obstacles à la frontière.
La question est donc de savoir comment identifier ces barrières et comment les résoudre. Les entreprises doivent disposer de mécanismes simples pour les notifier. Les administrations doivent ensuite pouvoir les examiner et agir. Là encore, les Comités nationaux peuvent jouer un rôle central.

La ZLECAf doit-elle être considérée comme une menace pour les économies les moins compétitives ou comme une opportunité ?
Elle peut être l’un ou l’autre selon la manière dont les Etats la mettent en œuvre. Si nous ouvrons les marchés sans renforcer les capacités productives, certaines entreprises peuvent effectivement subir une pression accrue.
Mais si nous accompagnons cette ouverture par le développement des chaînes de valeur, l’amélioration de la qualité, l’accès au financement et le renforcement des capacités des PME, la ZLECAf devient un formidable levier de transformation. L’enjeu n’est donc pas simplement de vendre davantage. Il est aussi de produire davantage et mieux, avec une capacité à répondre aux normes et aux exigences des marchés africains.

L’Afrique centrale dispose pourtant de ressources abondantes. Pourquoi peine-t-elle autant à transformer ce potentiel en échanges régionaux?
Parce que disposer de ressources ne suffit pas. Il faut créer des chaînes de valeur. Une matière première produite dans un pays doit pouvoir être transformée, transportée et commercialisée dans un autre pays de la sous-région.
L’Afrique centrale possède un potentiel important dans l’agriculture, l’agro-industrie, les ressources naturelles, les services et plusieurs secteurs émergents. Mais nous devons davantage penser en termes de complémentarités économiques. La ZLECAf offre précisément un cadre pour développer ces chaînes de valeur. Encore faut-il identifier les secteurs prioritaires, rapprocher les entreprises et lever les obstacles qui empêchent leur intégration.

Vous évoquez également le commerce numérique. Est-ce une priorité pour l’Afrique centrale ?
Absolument. Le commerce évolue rapidement et l’Afrique centrale ne peut pas rester en dehors de cette transformation. Le numérique permet notamment aux petites entreprises d’accéder à des informations commerciales, de trouver des clients, de développer des partenariats et de pénétrer de nouveaux marchés.
Mais cela suppose des infrastructures numériques fiables, des compétences, des mécanismes de paiement adaptés et un environnement réglementaire approprié.
Le commerce numérique peut contribuer à réduire certaines barrières traditionnelles, notamment pour les PME. Il faut donc l’intégrer pleinement dans les stratégies nationales de mise en œuvre de la ZLECAf.

Les femmes et les jeunes sont également cités parmi les priorités du séminaire. Pourquoi ?
Parce qu’une intégration économique qui ne bénéficie qu’à une partie des acteurs ne peut pas être considérée comme pleinement réussie. Les femmes et les jeunes jouent déjà un rôle considérable dans les économies africaines, notamment dans le commerce, l’agriculture, les services et l’entrepreneuriat.
Le problème est qu’ils rencontrent souvent davantage de difficultés pour accéder au financement, à l’information, aux marchés et aux réseaux commerciaux.
La mise en œuvre de la ZLECAf doit donc intégrer cette dimension inclusive. Les PME, les jeunes et les femmes doivent pouvoir bénéficier concrètement de l’ouverture du marché continental.

Quel bilan attendez-vous du séminaire de Yaoundé ?
Nous souhaitons d’abord établir un diagnostic beaucoup plus précis de la situation des huit pays d’Afrique centrale. Il faut savoir où se trouvent les blocages, quelles sont les expériences qui fonctionnent et quelles sont celles qui doivent être améliorées.
Ensuite, nous voulons renforcer les capacités des Comités nationaux. Il ne s’agit pas uniquement de leur donner des connaissances théoriques. Il faut leur fournir des outils utilisables dans leur travail quotidien.

Nous souhaitons également définir un cadre d’opérationnalisation et renforcer le suivi, l’évaluation et le reporting. Enfin, nous voulons favoriser une véritable communauté de pratique entre les pays afin qu’ils puissent apprendre les uns des autres.

Vous semblez considérer les expériences des autres régions africaines comme une source d’inspiration. L’Afrique centrale peut-elle réellement reproduire leurs modèles ?
Il ne s’agit pas de reproduire mécaniquement un modèle. Chaque région possède ses spécificités. Mais certaines leçons sont transposables.
En Afrique de l’Est, de l’Ouest ou australe, on observe que la mise en œuvre progresse lorsque les réformes réglementaires, les corridors logistiques, l’information commerciale et l’implication du secteur privé avancent de manière coordonnée. L’Afrique centrale doit donc identifier ce qui fonctionne ailleurs et l’adapter à son propre contexte.

Le risque, finalement, n’est-il pas que la ZLECAf reste encore longtemps un grand projet institutionnel sans véritable impact sur les populations ?
C’est précisément ce que nous voulons éviter. La ZLECAf ne doit pas rester un projet institutionnel. Elle doit devenir un instrument de transformation économique.
Pour cela, il faut partir des réalités des entreprises. Une PME doit pouvoir comprendre ce que l’accord lui apporte. Elle doit pouvoir identifier un marché, satisfaire aux règles d’origine, obtenir les documents nécessaires, franchir la frontière et recevoir son paiement. Lorsque cette chaîne fonctionne, l’intégration devient concrète. Lorsqu’elle ne fonctionne pas, l’accord reste théorique.

Le fait que le Cameroun soit aujourd’hui le seul pays d’Afrique centrale à avoir réalisé des échanges préférentiels constitue-t-il un signal d’alerte ?
C’est surtout un signal qui montre qu’il est possible d’avancer et qu’il faut désormais élargir cette dynamique. L’expérience camerounaise peut être utile aux autres pays de la sous-région, notamment en matière de préparation des opérateurs et de mise en œuvre des procédures.
Mais nous devons éviter une approche où chaque pays avance isolément. L’objectif est précisément de créer une dynamique régionale. L’Afrique centrale doit pouvoir passer d’une logique de pays à une logique de chaîne de valeur et de marché régional.

Quel est, selon vous, le principal chantier des prochaines années ?
Le principal chantier est de rendre la mise en œuvre opérationnelle. Nous devons passer du texte à l’action, de l’engagement politique à l’accompagnement des entreprises. Cela implique de renforcer les Comités nationaux, d’améliorer les procédures, de fluidifier les corridors, de développer l’information commerciale, de soutenir les PME et de renforcer les chaînes de valeur. La ZLECAf offre un cadre historique. Mais un accord commercial n’a de valeur que lorsqu’il produit des opportunités réelles pour les acteurs économiques.

Si vous deviez adresser un message aux entreprises d’Afrique centrale qui regardent encore la ZLECAf avec scepticisme ?
Je leur dirais de ne pas considérer la ZLECAf comme une affaire exclusivement gouvernementale. C’est leur marché qui est en train de s’élargir. Il existe encore des obstacles, c’est vrai. Mais il existe également des opportunités considérables. Les entreprises doivent s’informer, identifier les marchés, se préparer aux exigences de qualité, nouer des partenariats et participer au dialogue avec les administrations. De notre côté, nous devons faire en sorte que l’environnement leur permette réellement de saisir ces opportunités.
La ZLECAf ne doit plus être seulement un accord que l’on cite dans les conférences. Elle doit devenir une réalité dans les entreprises, dans les échanges et dans les chaînes de valeur africaines. C’est à cette condition que le marché continental prendra tout son sens.

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